Quand le ma­ré­chal Joffre dé­bar­quait à Ge­nève

Tribune de Geneve - - NOTRE HISTOIRE -

Ge­nève, le sou­ve­nir de l’en­ga­ge­ment des vo­lon­taires suisses dans le conflit de 14-18 est pré­sent der­rière le consu­lat de France, rue Sé­ne­bier, où un mo­nu­ment rap­pelle les noms de ceux qui sont tom­bés. Plus mo­deste est la plaque fixée contre un mur in­té­rieur du ci­me­tière de Châ­te­laine, éga­le­ment sur le ter­ri­toire de la Ville de Ge­nève. Elle est là de­puis le di­manche 18 juillet 1920. Qu’un si grand ma­ré­chal soit ve­nu dé­voi­ler une si pe­tite plaque fait sou­rire au­jourd’hui. Ce contraste ne semble pas frap­per les chro­ni­queurs éblouis par la vi­site de Jo­seph Joffre, ma­ré­chal de France et vain­queur des ba­tailles de la Marne.

Le mo­tif de sa ve­nue est la re­mise du dra­peau à la so­cié­té des vo­lon­taires par son illustre par­rain. Le pro­gramme du sa­me­di pré­voit une grande fête de nuit le long de la pro­me­nade du Lac, aux Eaux-Vives (fu­tur quai Gus­ta­veA­dor), un concert de l’Union ins­tru­men­tale de la Ville de Ge­nève, le «bom­bar­de­ment» (!) de la rade avec embrasement des je­tées à 22 h et le bou­quet fi­nal à 23 h. Le len­de­main, la jour­née com­mence à 9 h au consu­lat de France avec la re­mise du dra­peau, puis le ma­ré­chal se dé­place à Châ­te­laine pour le dé­voi­le­ment de la plaque, avant un bon re­pas of­fert à 12 h au Cercle des Vieux-Gre­na­diers. À force d’al­lo­cu­tions di­verses et de di­ver­tis­se­ments, ce fes­tin dure jus­qu’à 17 h. Pen­dant ces deux jours, par­tout où il passe, le ma­ré­chal est ac­cla­mé co­pieu­se­ment.

Une ci­ta­tion du dis­cours pro­non­cé ce week-end-là par le pré­sident des vo­lon­taires suisses, M. Eg­gly, est éclai­rante sur les sym­pa­thies proal­le­mandes qui avaient exis­té dans le pays: «Nous sa­vons qu’il y a eu chez nous, dans notre libre pays, sur notre sol sa­cré, des hommes, des of­fi­ciers même, qui n’ont pas craint de sou­hai­ter la dé­faite des ar­mées al­liées, qui ont osé, eux ré­pu­bli­cains de race, ap­plau­dir les hordes du Nord. Nous en de­man­dons par­don à la France et si le sang de nos morts peut ra­che­ter les fautes de quelques-uns, ce sang ré­pan­du est la ré­demp­tion de l’Hel­vé­tie…» Une ex­pia­tion qui va prendre la forme d’un mo­nu­ment aux morts digne de ce nom, inau­gu­ré dans le jar­din du consu­lat de France, rue Sé­ne­bier, le di­manche 31 août 1924. Sa dé­di­cace est plus large que celle de la plaque de Châ­te­laine; elle in­dique: «Aux Fran­çais de Ge­nève et aux vo­lon­taires suisses morts pour la France», avec ces deux dates: 1914 1918. Pour son édi­fi­ca­tion, l’or­ga­ni­sa­tion d’un concours a été né­ces­saire. Le choix du pro­jet a été confié à un ju­ry fran­co-ge­ne­vois com­po­sé no­tam­ment de deux sculp­teurs d’ici, James Vi­bert et Carl Ang­st, des ar­chi­tectes Marc Ca­mo­let­ti, Louis Blon­del, ar­chéo­logue can­to­nal, Gus­tave Goy et Fran­çois Du­pu­pet, ces deux der­niers étant des Fran­çais. Ils ont exa­mi­né 27 pro­jets, tous ex­po­sés au Mu­sée Rath en juillet 1923, après la dé­si­gna­tion des trois meilleurs. Ce­lui qui se­ra réa­li­sé et qu’on peut tou­jours ad­mi­rer 95 ans plus tard s’ap­pelle «Calme et digne», il est l’oeuvre de l’ar­chi­tecte ge­ne­vois Ju­lien Fle­gen­hei­mer et du sculp­teur lyon­nais Jean Lar­ri­vé.

Fle­gen­hei­mer est l’ar­chi­tecte de la gare de Cor­na­vin et l’un de ceux du Pa­lais des Na­tions. Les oeuvres les plus connues de Lar­ri­vé sont les anges de la ba­si­lique de Four­vière, à Lyon. Ce sont pré­ci­sé­ment des anges qui en­cadrent le mo­nu­ment du consu­lat de France. Ils semblent veiller sur les 42 noms de vo­lon­taires gra­vés en 1924, aux­quels trois autres se­ront ajou­tés par la suite. «Sobre et im­po­sant, il im­plique su­per­be­ment la dou­leur et le sou­ve­nir», lit-on à son pro­pos dans le «Jour­nal de Ge­nève» du 1er sep­tembre 1924. Son concep­teur Ju­lien Fle­gen­hei­mer re­çoit la Lé­gion d’hon­neur le ma­tin même de l’inau­gu­ra­tion du mo­nu­ment. Ses in­signes lui sont re­mis par le con­sul de France Ra­phaël Réau, fu­tur mi­nistre de France à Bang­kok, qui y trou­ve­ra la mort en 1928. B.CH.

Lire «Tra­ces de la Grande Guerre à Ge­nève», par Phi­lippe Coët, dans la re­vue «Le Bré­caillon» No 30, Mars 2010.

Aus­si mo­deste que peu connue, une plaque dé­diée aux vic­times suisses de la Grande Guerre se trouve dans le ci­me­tière de Châ­te­laine, à Ge­nève.LDD

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