Voix et cha­pitres

La for­ma­tion ge­ne­voise et le ban­do­néo­niste William Sa­ba­tier ex­plorent Piaz­zol­la et ré­créent des chan­sons d’Édith Piaf. Un hors-piste dis­tin­gué

Tribune de Geneve - - Geneve Week-end - Roc­co Za­cheo @Roc­coZa­cheo

Terp­sy­cordes: un qua­tuor en hors­piste.

Sur les cou­ver­tures de leur dis­co­gra­phie, fi­gu­raient jusque-là des noms at­ten­dus: les Schu­mann et les Haydn, les Schu­bert et les Bee­tho­ven. On y croi­sait aus­si quelques cu­rio­si­tés, comme ce trop rare Louis Vierne, fi­gure at­ta­chante et tra­gique, avec ses pièces nim­bées de spleen. Et on y trou­vait en­fin ces autres créations, ré­so­lu­ment tour­nées vers les lan­gages contem­po­rains, celles écrites par le com­po­si­teur ge­ne­vois Gre­go­rio Za­non. Al­bum après al­bum, donc, la convic­tion a pris forme au­près des ob­ser­va­teurs que le Qua­tuor Terp­sy­cordes, comme tant d’autres co­re­li­gion­naires, che­mi­naient sa­ge­ment mais avec pas­sion et fi­nesse dans des ter­ri­toires conven­tion­nels. La der­nière pu­bli­ca­tion des quatre com­plices bou­le­verse de fond en comble le constat, en ali­gnant des ou­vrages bien éloi­gnés des ri­vages clas­siques. D’un coup, d’un seul, nous voi­là pen­chés vers le tan­go ar­gen­tin et la chan­son fran­çaise, avec une po­chette où fi­gurent les noms d’As­tor Piaz­zol­la et d’Édith Piaf. On est loin de cer­taines conven­tions, c’est un fait.

À l’ori­gine, Mon­te­ver­di

Avant même d’ex­pli­quer les rai­sons et les ori­gines de ce hors-piste in­at­ten­du, le pre­mier vio­lon et membre fon­da­teur de la for­ma­tion, Gi­ro­la­mo Bot­ti­glie­ri, vous glisse en sou­riant que, tout compte fait, le titre de l’al­bum a quelque chose d’am­bi­gu. «Les oeuvres du com­po­si­teur ar­gen­tin sont tout à fait ori­gi­nales. Nous les avons re­prises tel qu’elles ont été créées et gra­vées par Kro­nos Quar­tet à la fin des an­nées 1980. Par contre, pour ce qui est des chan­sons de Piaf, il fau­drait par­ler plu­tôt de ré­créa­tions, où les thèmes des pièces ap­pa­raissent fu­gi­ti­ve­ment, de ma­nière al­lu­sive.» C’est ici donc, dans ces chan­sons re­vues jus­qu’à leurs titres – «L’homme qu’elle ai­mait», «Avec un aigle sur le dos», «De­puis le coin de la rue là-bas»… – que le tra­vail de ré­écri­ture du ban­do­néo­niste et com­po­si­teur fran­çais William Sa­ba­tier se dé­ploie en­tiè­re­ment et en pro­fon­deur.

Mais pour­quoi donc l’en­semble fon­dé en 1997 s’est-il tour­né vers ces es­thé­tiques et ces lan­gages a prio­ri peu fa­mi­liers? At­ta­blé dans un ca­fé au coeur de Ge­nève, Gi­ro­la­mo Bot­ti­glie­ri évoque des his­toires mu­si­cales qui re­montent à une di­zaine d’an­nées, lors­qu’il a in­té­gré un pro­jet bâ­ti par la Cap­pel­la Me­di­ter­ra­nea du chef d’or­chestre et cla­ve­ci­niste Leo­nar­do García Alarcón. «J’ai été em­bar­qué dans cette aven­ture qui je­tait dé­jà des ponts entre Mon­ter­ver­di et le tan­go. Ce cros­so­ver a don­né lieu à une tren­taine de concerts et m’a rap­pro­ché de William Sa­ba­tier, qui était de la par­tie.»

Des ar­chets per­cus­sifs

Dé­cli­née sur les scènes d’Eu­rope, cette his­toire a fi­ni par lais­ser des traces pro­fondes au­près du pre­mier vio­lo­niste de Terp­sy­cordes. Le tan­go a conti­nué de rô­der et de pla­ner quelque part, puis il a re­sur­gi avec ces pièces de Piaz­zol­la, «qui, contrai­re­ment à d’autres, sont exemptes de toute miè­vre­rie et dé­voilent un com­po­si­teur in­tros­pec­tif et pro­fond», sou­ligne Gi­ro­la­mo Bot­ti­glie­ri. Si elles ont re­te­nu aus­si long­temps l’at­ten­tion, si leur es­thé­tique mu­si­cale qui a pris forme sur les côtes du Mar del Pla­ta a conquis les quatre ar­chets, c’est qu’elles pré­sen­taient une syn­taxe in­tri­gante. Ces oeuvres ont im­po­sé en somme une nou­velle ma­nière de pen­ser et pra­ti­quer son ins­tru­ment. «Le tan­go pré­sente un lan­gage très idio­ma­tique qui re­quiert une tech­nique per­cus­sive par­ti­cu­lière in­hé­rente à cette tra­di­tion. Alors, il a fal­lu se fa­mi­lia­ri­ser avec quatre ou cinq sortes de jeux. Et il a fal­lu sur­tout se lais­ser por­ter par les fluc­tua­tions et les pul­sa­tions de ces pièces, qui placent le ban­do­néon et les ar­chets dans un ter­rain ryth­mique mou­vant.»

Un art du «ru­ba­to», un goût af­fir­mé d’un swing tan­tôt mé­lan­co­lique, tan­tôt sé­duc­teur, se dé­gagent de ce cor­pus. Un nou­veau point de tan­gence, dis­tin­gué, s’est for­mé entre ban­do­néon et cordes. On l’écoute sans se las­ser.

«Piaz­zol­la - Piaf» Qua­tuor Terp­sy­cordes, William Sa­ba­tier (com­po­si­tion, ban­do­néon), Fu­ga Li­be­ra.

ALINE KUNDIG

Le Qua­tuor Terp­sy­cordes, de gauche à droite: Raya Rayt­che­va (se­cond vio­lon), Gi­ro­la­mo Bot­ti­glie­ri (pre­mier vio­lon), Fran­çois Grin (vio­lon­celle) et Blythe Teh Eng­stroem (al­to). William Sa­ba­tier (ban­do­néon) a re­joint la for­ma­tion pour cet al­bum dé­dié à Piaz­zol­la et à Édith Piaf.

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