L’his­toire folle d’un sa­vant ge­ne­vois aveugle et de son as­sis­tant vau­dois

Fran­çois Hu­ber a ré­vo­lu­tion­né l’api­cul­ture au XVIIIe siècle avec l’aide du pay­san Fran­çois Bur­nens

Tribune de Geneve - - Genève - An­toine Gros­jean @an­to­gro72

C’est une his­toire vé­ri­dique, mais qui a tout du ro­man. Il y a une love sto­ry, du sus­pense, et sur­tout la com­pli­ci­té im­pro­bable entre un pa­tri­cien ge­ne­vois aveugle et un pay­san vau­dois qui en­chaînent les dé­cou­vertes in­édites sur les abeilles, le tout sur fond de Ré­vo­lu­tion fran­çaise. Pas éton­nant que ce soit une ro­man­cière — Sa­ra George, une An­glaise — qui ait dé­ci­dé de faire connaître cette his­toire au-de­là des cercles scien­ti­fiques, grâce à un livre dont la tra­duc­tion est pa­rue ré­cem­ment aux Édi­tions Slat­kine. Nul­le­ment ré­bar­ba­tif, «L’api­cul­teur et son élève» se dé­vore comme un ro­man à in­trigue.

L’amour est aveugle

Ce­la se passe à Ge­nève, à la fin du XVIIIe siècle. Né en 1750, l’en­to­mo­lo­giste Fran­çois Hu­ber, bien que to­ta­le­ment aveugle de­puis ses 20 ans, se pas­sionne pour les abeilles. Il les étu­die grâce à un ru­cher ins­tal­lé dans son do­maine de Pre­gny-Cham­bé­sy, se­con­dé dans un pre­mier temps par son épouse, Ma­rie-Ai­mée. Les deux s’aiment fol­le­ment de­puis l’ado­les­cence, mais ils ont dû pa­tien­ter huit ans avant de se ma­rier. Son père à elle, l’in­fluent syn­dic de Ge­nève Pierre Lul­lin, ne vou­lait pas qu’elle épouse un aveugle. Qu’à ce­la ne tienne, elle at­tend sa ma­jo­ri­té, à 25 ans, pour convo­ler mal­gré tout avec Fran­çois Hu­ber!

Ce­pen­dant, avec deux en­fants — dont l’un, Pierre, sui­vra les traces de son père et de­vien­dra un émi­nent spé­cia­liste des four­mis — Ma­rie-Ai­mée ne peut plus as­sis­ter son ma­ri dans ses re­cherches. Le ré­cit de Sa­ra George dé­bute ici, avec l’en­trée en scène de Fran­çois Bur­nens. Jeune pay­san vau­dois re­cru­té en tant que va­let de Fran­çois Hu­ber, il est le nar­ra­teur de ce livre, qui est écrit comme son jour­nal fic­tif. En plus de ra­ser le sa­vant aveugle et de l’ai­der à faire sa toi­lette et à s’ha­biller, le jeune homme fi­nit par être son bras droit dans l’étude des abeilles. Un su­jet dont il ignore tout mais dans le­quel il se plonge avec ar­deur. Cu­rieux et zé­lé, l’élève de­vient vé­ri­ta­ble­ment les yeux de son maître, qui se re­pose en­tiè­re­ment sur son don d’ob­ser­va­tion. «La vue est mienne, mais la vi­sion est vôtre», lâche Fran­çois Bur­nens sous la plume de Sa­ra George.

Des mil­liers de pi­qures

En­semble, les deux hommes mul­ti­plient les ex­pé­riences pen­dant quinze ans, ré­vo­lu­tion­nant les connais­sances de l’époque sur les abeilles. Avec une in­fi­nie pa­tience, ils fi­nissent no­tam­ment par dé­mon­trer que la reine d’un es­saim est fé­con­dée hors de la ruche, lors d’un vol nup­tial. On tré­pide en sui­vant page après page leurs es­sais et leurs échecs, jus­qu’au mo­ment où ils peuvent en­fin ap­por­ter la preuve scien­ti­fique de la théo­rie avan­cée par Fran­çois Hu­ber. Et on par­tage l’émo­tion de son as­sis­tant quand le maître de mai­son le pré­sente à un vi­si­teur comme son se­cré­taire et non comme son va­let.

Fran­çois Bur­nens, conscient de l’im­por­tance de ces re­cherches, est même prêt à payer de sa per­sonne. Il prend par exemple l’ini­tia­tive de dé­comp­ter une à une les di­zaines de mil­liers d’abeilles d’un es­saim — se fai­sant au pas­sage pi­quer à de mul­tiples re­prises — afin d’éta­blir une ruche où l’on ait l’ab­so­lue cer­ti­tude qu’au­cune reine ne fi­gure. Le but étant de prou­ver que les ou­vrières peuvent aus­si pondre.

Les deux Fran­çois ima­ginent des pro­cé­dés in­no­vants pour ob­ser­ver au plus près la vie d’un es­saim. Ils construisent une ruche s’ou­vrant en feuillets, qui est à l’ori­gine de la ruche mo­derne à cadres mo­biles, et une autre à fond vi­tré, qui leur per­met d’as­sis­ter en di­rect à l’ex­ter­mi­na­tion des mâles, de­ve­nus des pa­ra­sites une fois pas­sée la pé­riode de re­pro­duc­tion, ou à l’ef­fer­ves­cence qui sai­sit les abeilles lors de l’es­sai­mage, et qui fait mon­ter la tem­pé­ra­ture de plu­sieurs de­grés au sein de la ruche. Leurs nom­breuses dé­cou­vertes sont pu­bliées en 1792 dans un ou­vrage qui reste une ré­fé­rence, les «Nou­velles ob­ser­va­tions sur les abeilles».

Rui­née par la Ré­vo­lu­tion fran­çaise, la fa­mille Hu­ber doit se sé­pa­rer à contre­coeur de Fran­çois Bur­nens, qui re­tourne vivre dans le Gros-de-Vaud en 1794. Mais il en­tre­tien­dra une cor­res­pon­dance pen­dant plus de trente ans avec Fran­çois Hu­ber, réa­li­sant en­core oc­ca­sion­nel­le­ment des ex­pé­riences pour lui.

Sa­ra George, Édi­tions Slat­kine, 2018.

TDG

Deux hommes ont dé­mon­tré que la reine d’un es­saim est fé­con­dée hors de la ruche, lors d’un vol nup­tial.

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