Genève se construit à la tron­çon­neuse

Le syn­di­cat des maîtres du pri­maire a créé un ha­sh­tag pour ré­vé­ler l’état de cer­tains lo­caux, entre fuites d’eau et stores cas­sés

Tribune de Geneve - - La Une - Frédéric Jul­liard Ré­dac­teur en chef

Un arbre? «Cinq mi­nutes pour l’abattre, trente ans pour le re­faire.» Cette for­mule, dé­cou­verte dans le jour­nal «La Hu­lotte» lorsque j’étais en­fant, m’est res­tée en mé­moire.

Elle m’est re­ve­nue ré­cem­ment en voyant les grands arbres des Al­lières, aux Eaux-Vives, tom­ber sous les coups des bû­che­rons avant que les pel­le­teuses, juste à cô­té, ne dé­membrent la bâ­tisse sé­cu­laire du Noble Exer­cice de l’Arc. À la place se dres­se­ront des barres d’im­meubles et 450 places pour voi­tures. On en sa­live dé­jà.

Genève construit beau­coup. C’est ce qu’on a long­temps de­man­dé à nos au­to­ri­tés, tant la crise du lo­ge­ment sé­vis­sait. Au­jourd’hui, la né­ces­si­té de bâ­tir de­meure, mais faut-il le faire à tout prix? Peut-on conti­nuer à abattre mas­si­ve­ment de grands arbres pour den­si­fier en­core un peu plus?

Des as­so­cia­tions s’in­surgent, des par­tis prennent le re­lais. La crise cli­ma­tique est pas­sée par là, mais pas seu­le­ment: l’in­quié­tude face à la des­truc­tion de notre patrimoine na­tu­rel trans­cende dé­sor­mais les cli­vages po­li­tiques.

Pré­ser­ver les arbres ne re­lève plus d’une lu­bie d’éco­los rous­seauistes. C’est le sou­hait d’une part crois­sante des Ge­ne­voises et des Ge­ne­vois. La créa­tion d’«éco­quar­tiers» ul­tra­bé­ton­nés et sans âme sème le doute – c’est un eu­phé­misme – sur la ca­pa­ci­té de nos au­to­ri­tés à ga­ran­tir un dé­ve­lop­pe­ment har­mo­nieux.

Il est temps que Genève re­voie sa ges­tion des pro­jets ur­ba­nis­tiques. Ceux­ci doivent mieux te­nir compte de l’exis­tant, qu’il soit ar­chi­tec­tu­ral ou végétal. Faute de mo­di­fier sa vi­sion de la den­si­fi­ca­tion, l’État risque de faire face à une op­po­si­tion tou­jours plus large et plus dé­ter­mi­née.

Té­moins du pas­sé et agré­ments de la vie ur­baine, les grands arbres doivent être au­tant que pos­sible pris en compte dans les fu­turs pro­jets. Le temps de la table rase est ré­vo­lu.

Le ha­sh­tag, cet in­of­fen­sif pe­tit dièse, est de­ve­nu le ca­nal de pro­tes­ta­tion et de dé­non­cia­tion par ex­cel­lence sur les ré­seaux so­ciaux. Sa no­to­rié­té a ex­plo­sé en 2017 avec la dif­fu­sion de #Ba­lan­ceTonPorc et #MeToo sur Twit­ter pour dé­non­cer le har­cè­le­ment sexuel. Au­jourd’hui, ce sont les en­sei­gnants qui s’en em­parent. Le syn­di­cat des maîtres du pri­maire, la SPG, vient de dé­gai­ner un #ba­lan­ce­ta­classe sur Ins­ta­gram. Le but: ré­vé­ler, en images, des lo­caux sco­laires dont l’état ne ga­ran­ti­rait pas des condi­tions d’ap­pren­tis­sage op­ti­males.

«Nous dé­non­çons de­puis plu­sieurs an­nées l’in­sa­lu­bri­té de cer­tains lo­caux, ex­plique Fran­ces­ca Mar­che­si­ni, pré­si­dente de la SPG. Les bonnes condi­tions d’ap­pren­tis­sage ne sont pas ga­ran­ties et ce­la mène à des in­éga­li­tés entre les élèves sco­la­ri­sés dans une école neuve et une an­cienne.» Et de ci­ter quelques exemples: «Un couloir dans le­quel un maître doit pla­cer des seaux lors­qu’il pleut, une salle avec des moi­sis­sures parce qu’elle a pris l’eau ou dans la­quelle on a re­trou­vé des crottes de fu­ret, des classes trop pe­tites pour le nombre d’élèves, des tem­pé­ra­tures trop éle­vées (29°C) ou trop basses (12°C), des stores cas­sés ja­mais ré­pa­rés…» Les do­léances sont adres­sées aux com­munes; les écoles pri­maires sont en ef­fet à leur charge, contrai­re­ment aux bâ­ti­ments du se­con­daire, sous la res­pon­sa­bi­li­té du Can­ton.

«Cer­taines com­munes prennent leurs res­pon­sa­bi­li­tés mais d’autres ne font ab­so­lu­ment rien», dé­nonce Fran­ces­ca Mar­che­si­ni. Face à un «manque d’écoute» et de ré­ac­ti­vi­té, la SPG a créé #ba­lan­ce­ta­classe. «Nous vou­lions lan­cer une ac­tion non pas pour fus­ti­ger une com­mune en par­ti­cu­lier mais pour faire ré­agir, sur le ton de l’hu­mour, re­lève Frédéric Hilt­brand, vice-pré­sident du syn­di­cat. Ce­la per­met­tra aus­si de consti­tuer une banque de don­nées pour do­cu­men­ter la pro­blé­ma­tique.» Fran­ces­ca Mar­che­si­ni se dit cons­ciente des pres­sions aux­quelles sont sou­mises les com­munes. «Avec le nombre d’élèves qui ne cesse d’aug­men­ter (ndlr: cette ren­trée, le pri­maire compte pas moins de 863 élèves en plus), elles doivent trou­ver des so­lu­tions pour les ac­cueillir, construire des écoles. Mais ce n’est pas ac­cep­table que cer­tains en­fants tra­vaillent dans des condi­tions pé­jo­rées.»

Les ef­forts des com­munes pour­raient en­core de­ve­nir plus im­por­tants puisque, dans le cadre de la ré­par­ti­tion des tâches entre le Can­ton et les com­munes, l’État a évo­qué son sou­hait de trans­mettre la charge des cycles d’orien­ta­tion aux mu­ni­ci­pa­li­tés. Or, la pro­blé­ma­tique de la vé­tus­té touche aus­si les bâ­ti­ments du se­con­daire. En 2014, des pa­rents, des maîtres et des élèves avaient me­né des ac­tions de pro­tes­ta­tion. L’État avait alors lan­cé un plan d’ac­tion pour op­ti­mi­ser le parc sco­laire.

DR

Dans une école, de l’eau goutte du pla­fond lors­qu’il pleut.

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