Payer cash risque de coû­ter cher

Du fait de taux d’in­té­rêt né­ga­tifs peu ef­fi­caces, le Fonds mo­né­taire in­ter­na­tio­nal évoque des prix plus éle­vés en cash

Tribune de Geneve - - La Une - Philippe Ro­drik

Les banques cen­trales ont im­po­sé des taux né­ga­tifs qui ne sont pas sans con­sé­quence sur une éco­no­mie qui semble de plus en plus me­na­cée par la ré­ces­sion. Se­lon cer­tains ana­lystes fi­nan­ciers, ce choix pour­rait se tra­duire par une forme de pé­na­li­sa­tion de la dé­ten­tion d’es­pèces et du paie­ment en li­quide. Il de­vien­drait ain­si plus cher de payer en cash qu’avec une carte de cré­dit. Nos ex­pli­ca­tions.

Nous ris­quons de devoir bien­tôt payer plus cher en li­quide qu’avec une carte de cré­dit ou de dé­bit, du fait de taux d’in­té­rêt de plus en plus né­ga­tifs im­po­sés par les banques cen­trales. Un jean pour­rait ain­si se payer 100 francs avec de la mon­naie plas­tique et 105, voire 110 en cash. Ab­surde? Pas tant que ça.

Cette pers­pec­tive, évo­quée par une étude du Fonds mo­né­taire in­ter­na­tio­nal (FMI) et re­prise par un économiste d’UBS, le Bien­nois Philippe G. Mül­ler, ré­sulte d’un com­bat achar­né, mais sans suc­cès, me­né de­puis près de cinq ans par plu­sieurs au­to­ri­tés mo­né­taires. Con­sé­quence, par­mi d’autres, de cet échec: la Suisse, l’Al­le­magne et les États-Unis sont me­na­cés d’une ré­ces­sion.

Rap­pel du contexte. «La Banque cen­trale eu­ro­péenne (BCE) pour­rait an­non­cer jeudi un pa­quet de me­sures, com­pre­nant une baisse de son taux di­rec­teur, pré­voit Mi­chael Schu­bert, économiste chez Com­merz­bank. Le but est de dif­fu­ser un si­gnal fort.» Cet ob­jec­tif ne man­que­rait pas d’être at­teint.

Ruée sur les ban­co­mats

La BCE ap­plique en ef­fet dé­jà sur les dé­pôts des banques un taux di­rec­teur de -0,4% de­puis 2014. Ana­lyste de l’éta­blis­se­ment zou­gois Bant­leon, Jörg An­ge­lé s’at­tend pour sa part à une di­mi­nu­tion pro­gres­sive du taux né­ga­tif de la BCE, com­men­çant à -0,5% ou -0,6%. Une telle me­sure pè­se­rait sans au­cun doute sur le cours de l’eu­ro par rap­port au franc.

La Banque na­tio­nale suisse (BNS) se trou­ve­rait pro­ba­ble­ment obli­gée d’alour­dir son -0,75%, pra­ti­qué sur les comptes de vi­re­ment de banques et de caisses de pen­sion de­puis jan­vier 2015. «Mais si la BNS abaisse en­core son taux di­rec­teur, les banques suisses se­ront tôt ou tard contrainte­s de ré­per­cu­ter ces in­té­rêts né­ga­tifs. Non seu­le­ment sur les avoirs de plu­sieurs mil­lions de francs, mais aus­si sur l’en­semble des comptes d’épargne. Et à ce mo­ment-là, le risque d’une ruée sur les billets de banque, aux ban­co­mats et aux gui­chets, aug­men­te­ra», prévient Philippe G. Mül­ler.

Le pré­sident de la di­rec­tion de la BNS, Tho­mas Jor­dan, a dé­jà aver­ti au prin­temps 2015 qu’un tel scé­na­rio consti­tue­rait un dan­ger pour l’éco­no­mie suisse. Un constat s’im­pose néan­moins: les taux d’in­té­rêt né­ga­tifs de la BCE et de la BNS ne sus­citent de loin pas la re­lance tant at­ten­due de la de­mande de cré­dit, de l’in­ves­tis­se­ment et de la consom­ma­tion. Les me­naces de ré­ces­sion s’ag­gravent, l’in­fla­tion reste in­fé­rieure à 2% en Suisse et dans la zone eu­ro.

La BNS doit donc ren­for­cer son ar­se­nal. À ce su­jet, Philippe G. Mül­ler re­laie une idée du FMI, por­tant sur une of­fen­sive en deux axes: un taux d’in­té­rêt né­ga­tif à -5%, dé­cou­ra­geant toute forme d’épargne pas­sive, et une pé­na­li­sa­tion de l’uti­li­sa­tion d’ar­gent li­quide.

Deux prix pour un ar­ticle

Exemple concret: lors de son ar­ri­vée sur le mar­ché, un pan­ta­lon est ven­du 100 francs par la ma­jo­ri­té des dis­tri­bu­teurs. «Au cours de la pre­mière an­née de vente, le consom­ma­teur paie 100 francs l’ar­ticle. Qu’il le paie en es­pèces, avec une carte de cré­dit ou de dé­bit. Le même achat coû­te­rait en re­vanche 105 francs en li­quide un an plus tard et 110 francs deux ans plus tard. Tan­dis que le prix se main­tien­drait à 100 francs si le pan­ta­lon était payé avec une carte, au­tre­ment dit de l’ar­gent élec­tro­nique», pré­cise l’économiste d’UBS.

Les com­mer­çants de­vraient donc af­fi­cher deux prix: 100 francs pour le paie­ment par carte et 105, puis 110 en cas de rè­gle­ment en li­quide. «L’ar­gent phy­sique se­rait conti­nuel­le­ment dé­va­lué à hau­teur des in­té­rêts né­ga­tifs et les mé­nages ne pour­raient plus échap­per aux pé­na­li­tés en conser­vant des es­pèces chez eux», re­lève Philippe G. Mül­ler.

Deux de­vises au lieu d’une

Ces ré­flexions ne sont pas le fait d’un économiste ro­mand iso­lé. Ce­lui-ci se ré­fère à des re­cherches d’ex­perts du FMI exa­mi­nant, eux aus­si, les dif­fi­cul­tés per­sis­tantes de Tho­mas Jor­dan et de Ma­rio Dra­ghi, pré­sident de la BCE. Les spé­cia­listes du FMI sug­gé­rant par­fois des so­lu­tions aus­si in­no­vantes que non conven­tion­nelles.

«Une pro­po­si­tion, des­ti­née aux banques cen­trales, consiste à rendre la dé­ten­tion d’es­pèces aus­si oné­reuse que celle de dé­pôts ban­caires as­sor­tis de taux d’in­té­rêt né­ga­tifs. À cette fin, les ins­ti­tuts d’émis­sion di­vi­se­raient donc leur base mo­né­taire res­pec­tive en deux mon­naies lo­cales dis­tinctes», in­diquent Signe Krog­strup et Ru­chir Agar­wal, tous deux cher­cheurs au FMI.

L’ar­gent li­quide et la mon­naie élec­tro­nique consti­tue­raient les deux nou­velles de­vises lo­cales. La se­conde ne se­rait émise qu’élec­tro­ni­que­ment et se­rait ré­mu­né­rée au taux di­rec­teur (c’est-à-dire «taxée» à -X%), tan­dis qu’il y au­rait un taux de change, ou taux de conver­sion, entre le cash et la mon­naie plas­tique. Un tel dispositif per­met­trait à une banque cen­trale de lais­ser se dé­pré­cier le taux de change des es­pèces par rap­port à la mon­naie élec­tro­nique, au même rythme que le taux d’in­té­rêt né­ga­tif frap­pant les dé­pôts ban­caires.

L’éven­tuelle mise en oeuvre de telles dis­po­si­tions dé­pend en grande par­tie des dé­ci­sions de Ma­rio Dra­ghi, confir­mées ou non ce jeudi. Nombre d’ex­perts ont ex­pri­mé des avis contra­dic­toires sur les baisses de taux di­rec­teurs à pré­voir. Un re­la­tif consen­sus s’est tou­te­fois ma­ni­fes­té sur les in­ten­tions de la BCE en ma­tière de lourds in­ves­tis­se­ments obli­ga­taires (titres de créances).

Quoi qu’il en soit, au moins trois banques suisses (Raif­fei­sen, J. Sa­fra Sa­ra­sin et UBS) ont dé­jà an­ti­ci­pé le mois der­nier une baisse des taux di­rec­teur de la BNS en sep­tembre: de -0,75% à -1%. Ce­la ser­vi­rait, entre autres, d’ajus­te­ment contre la va­lo­ri­sa­tion du franc par rap­port à l’eu­ro.

MAR­TIN RUETSCHI/KEYS­TONE

À l’ave­nir, il vau­dra peut-être mieux payer son ca­fé avec une mon­naie plas­tique.

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