La jus­tice condamne les an­tis­pé­cistes

Deux des ac­ti­vistes pour­raient faire ap­pel de leurs peines: l’une de pri­son ferme, l’autre avec sur­sis

Tribune de Geneve - - La Une - Lu­ca Di Ste­fa­no @Lu­caDiS­te­fa­no10

Le prin­ci­pal pré­ve­nu re­con­nu cou­pable de dom­mages à la pro­prié­té et de vio­la­tion de do­mi­cile est condam­né à un an de pri­son ferme. Sa ca­ma­rade bé­né­fi­cie d’un sur­sis de 7 mois et le der­nier mi­li­tant ju­gé n’écope que d’une peine pé­cu­niaire pour des faits mi­neurs. Le Tri­bu­nal de po­lice a mo­du­lé son ver­dict car les ac­ti­vistes ont été ac­quit­tés des dé­lits pour les­quels la fla­grance n’était pas éta­blie. Le doute leur a ain­si bé­né­fi­cié, no­tam­ment en ce qui concerne le caillas­sage de cer­taines bou­che­ries. Ces actes de van­da­lisme ont émaillé l’an­née 2018. Les plus gros dé­gâts – 70 000 francs – ont concer­né un abat­toir de Per­ly où sept tonnes de viande ont été souillées à la ja­vel et de l’ou­tillage in­dus­triel sa­bo­té. À l’is­sue de ce pro­cès mar­qué par le si­lence des pré­ve­nus, l’af­faire pour­rait bien re­bon­dir en ap­pel. D’au­tant que le Tri­bu­nal fé­dé­ral a ju­gé «ex­ces­sif» l’em­pri­son­ne­ment pré­ven­tif, du­rant onze mois, du prin­ci­pal ac­cu­sé. Ce der­nier de­man­dait près de 70 000francs de dé­dom­ma­ge­ments pour cette in­car­cé­ra­tion, une re­quête re­je­tée par la ju­ri­dic­tion ge­ne­voise. Compte ren­du d’au­dience.

Une faute «consé­quente» et du «mé­pris pour les règles en vi­gueur». Après deux jours d’au­dience, le Tri­bu­nal de po­lice a ren­du son ju­ge­ment ven­dre­di soir dans l’af­faire des an­tis­pé­cistes.

Ils étaient deux à être ju­gés pour des caillas­sages de bou­che­ries à Ge­nève, pour s’en être pris à un abat­toir à Per­ly, mais éga­le­ment aux lo­caux du ser­vice vé­té­ri­naire de l’État de Fri­bourg, sans comp­ter l’oc­cu­pa­tion des abat­toirs Bell, à So­leure.

Le prin­ci­pal pré­ve­nu, 28 ans, a éco­pé d’une peine de pri­son ferme d’un an pour, no­tam­ment, dom­mages à la pro­prié­té et vio­la­tion de do­mi­cile. Sa ca­ma­rade, 22 ans, bénéficier­a d’un sur­sis de 7 mois. Au­cune preuve n’at­teste en ef­fet de sa par­ti­ci­pa­tion à l’at­taque de l’abat­toir dans la campagne ge­ne­voise en août 2018.

Un troi­sième homme était convo­qué à la barre. Im­pli­qué dans des faits mi­neurs, il a éco­pé d’une peine pé­cu­niaire avec sur­sis.

Ac­quit­te­ment par­tiel

Si la juge a ren­du un ver­dict de culpa­bi­li­té, elle a néan­moins ac­quit­té les ac­ti­vistes sur plu­sieurs points. Les jeunes an­tis­pé­cistes n’ayant pas été pris en fla­grant dé­lit, ils ont été in­no­cen­tés, au bé­né­fice du doute, pour le caillas­sage de cer­taines bou­che­ries à Ge­nève. «Je constate que le tri­bu­nal a été clé­ment pour le pro­ta­go­niste re­con­nu cou­pable des cas les plus graves», ré­agit à chaud le pro­cu­reur Adrian Hol­lo­way. «Glo­ba­le­ment sa­tis­fait», le re­pré­sen­tant du Mi­nis­tère pu­blic étu­die­ra néan­moins l’op­por­tu­ni­té de faire ap­pel «à tête re­po­sée».

Du cô­té de la dé­fense, l’ap­pel pa­raît plus que pro­bable. «Les mo­ti­va­tions de ce ju­ge­ment sont clai­re­ment contes­tables», dé­clare Me Léo­nard Mi­che­li-Jean­net, avo­cat de la jeune femme condam­née à une peine avec sur­sis.

Rap­pel des faits: au dé­but de l’an­née 2018, Ge­nève se ré­veille plu­sieurs fois avec des stig­mates de nuits agi­tées. En ligne de mire, les bou­chers. Quand ils re­prennent leur tra­vail au pe­tit ma­tin, ces ar­ti­sans-com­mer­çants dé­couvrent de grosses pierres qui ont fra­cas­sé leurs vi­trines, des au­to­col­lants qui dé­noncent leur bou­tique en tant que «spé­ciste» et des tags.

Du Mo­lard aux Grottes, des Eaux-Vives au Grand-Lan­cy, les vic­times dé­posent plainte et ex­priment leur in­com­pré­hen­sion. Pour­quoi s’en prendre à eux, des ar­ti­sans de quar­tier, à mille lieues des grands abat­toirs dont les images choquent le pu­blic? «Ce sont des sym­boles», ré­pondent les an­tis­pé­cistes dans des vi­déos qu’ils postent en guise de re­ven­di­ca­tions sur les ré­seaux so­ciaux. Ces mêmes ac­ti­vistes at­ta­que­ront éga­le­ment des abat­toirs.

Après la marche contre le spé­cisme de l’été 2018, les lo­caux ex­ploi­tés par Pro­ferme SA et Vo­lailles

im­por­ta­tion SA à Per­ly se­ront souillés. Les dé­gâts coûtent cher. Des pas­tilles de ja­vel sont mé­lan­gées à sept tonnes de vo­laille. Outre les souillures, le sa­bo­tage de l’ou­tillage in­dus­triel fait grim­per la fac­ture des dé­pré­da­tions à plus de 70 000 francs.

Les en­quê­teurs met­tront trois mois à iden­ti­fier le prin­ci­pal sus­pect. Ils le trou­ve­ront en Va­lais. Il a dé­jà quelques condam­na­tions à son ac­tif. Dans son sac, on dé­couvre le ma­té­riel qui a ser­vi à at­ta­quer l’abat­toir de Per­ly. À par­tir de là, d’autres sus­pects se­ront iden­ti­fiés. En par­ti­cu­lier une jeune femme de 22 ans, dont l’ADN a été pré­le­vé sur des au­to­col­lants pla­cés sur les de­van­tures des ma­ga­sins caillas­sés.

Dix-huit cas de van­da­lisme

Un an plus tard, l’enquête me­née par le pro­cu­reur Adrian Hol­lo­way dé­signe trois pré­ve­nus et dix-huit cas de van­da­lisme. Pour le pro­cu­reur, les ac­ti­vistes ont aus­si agi hors des fron­tières can­to­nales. À

Fri­bourg et à So­leure, où ils se sont en­chaî­nés dans les lo­caux du géant Bell pour in­ter­rompre l’ac­ti­vi­té de l’abat­toir.

Le pro­cès ge­ne­vois a été mar­qué par le si­lence des pré­ve­nus et la tac­tique de dé­fense de leurs avo­cats consis­tant à contes­ter la va­li­di­té des preuves, ain­si que par l’in­car­cé­ra­tion pré­ven­tive par­ti­cu­liè­re­ment longue du prin­ci­pal mi­li­tant: onze mois. Quelques jours avant l’ou­ver­ture des dé­bats, le Tri­bu­nal fé­dé­ral (TF) a ju­gé cette du­rée ex­ces­sive. Des me­sures de sub­sti­tu­tion – bra­ce­let élec­tro­nique, in­ter­dic­tion de pé­ri­mètre, etc. – au­raient pu rem­pla­cer cette dé­ten­tion pré­ven­tive, a dé­cré­té le TF.

Au­jourd’hui, cet homme ré­clame près de 70 000 de dé­dom­ma­ge­ments pour ces onze mois de pri­son. Ven­dre­di, la juge du Tri­bu­nal de po­lice a re­je­té cette de­mande.

La ques­tion se re­po­se­ra for­cé­ment dans le cas – pro­bable – d’un pro­cès en ap­pel.

«Les mo­ti­va­tions de ce ju­ge­ment sont clai­re­ment contes­tables » Me Léo­nard Mi­che­li-Jean­net Avo­cat de la jeune femme condam­née à une peine avec sur­sis

GEORGES CA­BRE­RA

La bou­che­rie du Mo­lard, tout comme d’autres étals, avait fait l’ob­jet de caillas­sages.

La juge Fran­çoise Saillen Agad (en haut au centre) en­tou­rée de ses gref­fiers-ju­ristes. À droite, le pro­cu­reur Adrian Hol­lo­way.

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