La co­caïne, un crime qui paie, hé­las

Les sai­sies re­cord de co­caïne se mul­ti­plient par­tout, y com­pris en Suisse. Mais ce n’est qu’une frac­tion du tsu­na­mi de poudre qui ar­rive sur le mar­ché grâce à des fi­lières re­dou­tables

Tribune de Geneve - - La Une - Syl­vain Bes­son Cel­lule enquête

Comme une mau­vaise herbe im­pos­sible à éradiquer, la co­caïne est de re­tour. Plus forte que ja­mais. Les mil­liards dé­pen­sés par les États-Unis pour leur guerre an­ti­drogue, les tonnes de gly­pho­sate dé­ver­sées sur les champs co­lom­biens l’ont été en vain. La pro­duc­tion ex­plose et ja­mais le tra­fic de co­caïne vers l’Eu­rope n’a été aus­si ef­fi­cace, comme le montre l’enquête que nous avons réa­li­sée avec le consor­tium de jour­na­listes d’in­ves­ti­ga­tion EIC. Les ef­fets sont pal­pables jus­qu’en Suisse, où la pu­re­té de cette drogue at­teint des som­mets.

Pour­quoi s’in­quié­ter? Après tout, la co­caïne est là de­puis des dé­cen­nies, et elle n’a pas trans­for­mé la po­pu­la­tion en ba­taillons de zom­bies dro­gués. La pro­por­tion de Suisses qui en consomme reste faible. Mais ce n’est pas sur les in­di­vi­dus que la poudre blanche dé­ploie ses ef­fets les plus cor­ro­sifs. Elle est avant tout un poi­son pour les so­cié­tés. Au Bré­sil, au Mexique, en Co­lom­bie, les guerres entre nar­co­tra­fi­quants tuent sans re­lâche. En Eu­rope, les ma­fias de la co­caïne s’ap­puient sur un sys­tème de cor­rup­tion qui a in­fil­tré le com­merce ma­ri­time et les plus grands ports du conti­nent.

Fait in­quié­tant, nombre d’en­quê­teurs eu­ro­péens ad­mettent qu’ils ne savent pas grand-chose de ces nouvelles fi­lières, par exemple sur la fa­çon dont elles blan­chissent leur ar­gent. Éclip­sé par le ter­ro­risme et la cy­ber­cri­mi­na­li­té, le tra­fic de drogue a été quelque peu né­gli­gé par les po­lices eu­ro­péennes. Y com­pris en Suisse, où il ne fait plus partie des prio­ri­tés de po­li­tique cri­mi­nelle de la Con­fé­dé­ra­tion de­puis 2015.

L’as­sas­si­nat ré­cent d’un avo­cat néer­lan­dais qui dé­fen­dait un té­moin de l’ac­cu­sa­tion dans une af­faire de co­caïne doit ser­vir de si­gnal d’alarme. Nos so­cié­tés sont vul­né­rables, non face à la drogue elle-même, mais face aux or­ga­ni­sa­tions cri­mi­nelles sur­puis­santes que gé­nère son tra­fic.

La scène se ré­pète comme un ri­tuel dans les ports et les aé­ro­ports eu­ro­péens. Des po­li­ciers ou doua­niers en uni­forme ex­traient des di­zaines de sacs de sport noirs d’un car­go, d’un ca­mion ou d’un jet pri­vé, puis les alignent et les ex­hibent comme des tro­phées. À l’in­té­rieur des sacs, des pains de co­caïne par­fois dé­co­rés d’images glo­ri­fiant le nar­co­tra­fic, comme cette ef­fi­gie de To­ny Mon­ta­na, l’an­ti­hé­ros du film Scar­face, dé­cou­verte à Bâle en mai. Ces signes per­mettent aux tra­fi­quants de re­con­naître leurs lots de drogue avant de les dis­tri­buer dans toute l’Eu­rope. Jus­qu’en Suisse, l’un des plus gros consom­ma­teurs de poudre blanche du Vieux-Conti­nent.

L’an­née 2019 a dé­jà ex­plo­sé tous les re­cords en ma­tière de sai­sies de co­caïne. Le 6 mai, 600 ki­los ve­nus d’Uru­guay dans un jet pri­vé Gulf­stream im­ma­tri­cu­lé M-FISH ont été in­ter­cep­tés sur le par­king du ca­si­no de Bâle, la plus grosse prise ja­mais ef­fec­tuée sur ter­ri­toire suisse. Le 17 juin, les douanes amé­ri­caines ont sai­si près de 20tonnes à Philadelph­ie sur un na­vire de la com­pa­gnie ge­ne­voise MSC en route vers Rot­ter­dam – l’une des plus grosses prises de l’his­toire. De­puis jan­vier, 44tonnes ont été sai­sies dans le port d’An­vers, l’une des prin­ci­pales portes d’en­trée de la drogue en Eu­rope.

Et ce n’est que la partie émer­gée de l’ice­berg. Au mieux, se­lon Eu­ro­pol, les au­to­ri­tés ne dé­couvrent que 15% des quan­ti­tés qui cir­culent ef­fec­ti­ve­ment sur le mar­ché. «Je suis dans la lutte contre la drogue de­puis qua­torze ans mais je n’ai ja­mais vu de telles quan­ti­tés de co­caïne, af­firme un ana­lyste d’In­ter­pol. Ça me fait peur. Il y a tout sim­ple­ment trop d’ar­gent à ga­gner avec ce tra­fic.»

Pro­fits gi­gan­tesques

Avec quelque 300 mil­liards d’eu­ros de chiffre d’af­faires an­nuel – es­ti­ma­tion d’un ser­vice de ren­sei­gne­ment oc­ci­den­tal –, la co­caïne est de loin la drogue la plus lu­cra­tive pour les groupes cri­mi­nels. «Ces pro­fits gi­gan­tesques leur per­mettent d’ache­ter qui ils veulent: des équi­pages de ba­teaux, des em­ployés dans les ports, voire des fonc­tion­naires», s’in­quiète un res­pon­sable de l’agence an­ti­drogue amé­ri­caine DEA pour l’Eu­rope. L’enquête me­née par le ré­seau Eu­ro­pean In­ves­ti­ga­tive Col­la­bo­ra­tions (EIC), dont Ta­me­dia est par­te­naire, per­met de cer­ner le phé­no­mène à l’échelle du conti­nent.

À l’ori­gine de ce tsu­na­mi de co­caïne, il y a l’ex­plo­sion de la mon­diale. Elle a dou­blé de­puis 2011 pour at­teindre quelque 2000 tonnes par an, dont au moins 600 ou 700 se­raient des­ti­nées à l’Eu­rope. En Co­lom­bie, les ré­coltes de co­ca ont été mul­ti­pliées par quatre, grâce – pa­ra­doxa­le­ment – au ré­ta­blis­se­ment de la paix dans le pays.

En pa­ral­lèle, les tra­fi­quants se sont ré­or­ga­ni­sés. Ils ont réus­si à pi­ra­ter le sys­tème com­mer­cial mon­dial et son vec­teur le plus ef­fi­cace, les grands na­vires por­te­con­te­neurs, pour ex­pé­dier d’énormes quan­ti­tés de co­caïne à tra­vers l’At­lan­tique.

Le suc­cès du «rip-off»

Leur nou­velle mé­thode de pré­di­lec­tion s’ap­pelle rip-off, ou «ar­ra­chage». Elle consiste à ou­vrir des conte­neurs de mar­chan­dise lé­gi­times (pois­son, bois, fruits, vin, car­tons, etc.) dans un port sud-amé­ri­cain pour y ca­cher la drogue. «On glisse 50 sacs de 50 kg de co­caïne dans des conte­neurs, la drogue voyage avec de la vraie mar­chan­dise et elle est re­la­ti­ve­ment fa­cile à re­ti­rer», ré­sume un po­li­cier suisse au fait de ces ques­tions.

À l’ar­ri­vée en Eu­rope, le conte­neur char­gé de co­caïne est iden­ti­fié grâce à son nu­mé­ro de sé­rie, trans­mis à des com­plices ac­tifs dans le port d’ar­ri­vée. Ils ré­cu­pèrent la drogue et placent de faux scel­lés sur les portes du conte­neur pour rendre l’ef­frac­tion in­dé­tec­table. Le plus souvent, le trans­por­teur et le pro­prié­taire de la mar­chan­dise ne sont au cou­rant de rien.

L’im­mense avan­tage du rip-off, c’est qu’il per­met de trans­por­ter beau­coup de drogue avec très peu de per­sonnes. Tout le contraire des mules, qui de­vaient prendre l’avion pour ame­ner quelques cen­taines de grammes avec de sé­rieux risques d’être ar­rê­tées. «Cette mé­thode fonc­tionne bien et c’est re­la­ti­ve­ment nou­veau», confirme un autre po­li­cier suisse qui étu­die le mar­ché de la co­caïne. «En 2007-2008, on avait sur­tout des ba­teaux pri­vés, des avions. Ça a beau­coup chan­gé de­puis trois ou quatre ans.»

Dé­sor­mais, entre 70 et 90% de la co­caïne qui ar­rive en Eu­rope est trans­por­tée par conte­neurs, se­lon les es­ti­ma­tions des ser­vices de ren­sei­gne­ment es­pa­gnol et al­le­mand. Et chaque voyage per­met d’im­por­ter 400, 800 ki­los, par­fois plus. «Dans le pas­sé, nous par­lions d’une moyenne d’en­vi­ron 60 à 100 kg, note un rap­port ré­di­gé par un po­li­cier d’An­vers en 2017. Ac­tuel­le­ment, le poids moyen d’une charge est su­pé­rieur à 600kg, avec des ex­pé­di­tions ré­gu­lières de plus d’une tonne.»

Par­tout, les sai­sies aug­mentent: + 18% en Es­pagne entre 2017 et 2018, + 168% en Ita­lie en 2019, +40% en Amé­rique la­tine, se­lon le ser­vice de ren­sei­gne­ment in­té­rieur es­pa­gnol CITCO. À An­vers, les prises ont dou­blé chaque an­née entre 2013 et 2016. Pas de quoi ar­rê­ter le tra­fic, pour­tant. Les énormes quan­ti­tés sai­sies montrent jus­te­ment que les tra­fi­quants s’en­har­dissent parce que l’es­sen­tiel de la co­caïne passe sans être dé­tec­té. Des ports comme An­vers, Rot­ter­dam ou Ham­bourg voient pas­ser des mil­lions de conte­neurs par an, et seule une in­fime frac­tion est réel­le­ment contrô­lée.

«L’aug­men­ta­tion de la pro­duc­tion per­met d’inon­der le mar­ché, note un po­li­cier suisse spé­cia­li­sé dans les stu­pé­fiants. On passe en force, on en­voie cinq conte­neurs et au moins trois pas­se­ront, c’est sûr!» L’an der­nier, le rap­port vau­dois Mars­tup no­tait que, «si le risque de dé­tec­tion était plus éle­vé, les tra­fi­quants se­raient sans doute ame­nés à en­voyer des quan­ti­tés in­fé­rieures à celles qui sont dé­cou­vertes quand la mé­thode n’a pas fonc­tion­né».

L’autre avan­tage du rip-off, c’est qu’il em­pêche de re­mon­ter jus­qu’à l’ex­pé­di­teur de la co­caïne. Même en cas de prise, les au­to­ri­tés ne savent pas qui a organisé le trans­port ni d’où vient pré­ci­sé­ment la drogue. En 2015, un conte­neur char­gé de 150kg de poudre était ar­ri­vé par erreur dans le port de Bâle: les au­to­ri­tés n’ont ja­mais pu iden­ti­fier les res­pon­sables du tra­fic.

Fi­ni les car­tels d’an­tan

L’or­ga­ni­sa­tion des tra­fi­quants aus­si a chan­gé. Les car­tels et ma­fias hié­rar­chi­sés d’an­tan ont fait place à une myriade de groupes (ita­liens ou ni­gé­rians, mais aus­si serbes, al­ba­nais, néer­lan­dais, ma­ro­cains etc.) qui ins­tallent des émis­saires en Amé­rique du Sud pour y ache­ter di­rec­te­ment la co­caïne. Ces groupes s’al­lient par­fois «pour faire leurs courses en­semble et or­ga­ni­ser en­semble le trans­pro­duc­tion

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