Un cock­tail de vio­lences fran­çaises

Le par­ti pré­si­den­tiel cherche un nou­veau can­di­dat à la Mai­rie de la ca­pi­tale après le re­trait de son pou­lain

Tribune de Geneve - - La Une - Oli­vier Bot Ré­dac­teur en chef ad­joint Pages 8 et 9

En France, l’élec­tion où tous les coups sont per­mis, c’est la pré­si­den­tielle, en­jeu de tous les in­té­rêts. C’est pour­tant pour la reine des mu­ni­ci­pales, celle de Pa­ris, qu’un can­di­dat a été contraint de se saborder après la pu­bli­ca­tion d’une vi­déo à ca­rac­tère sexuel. Face à la vio­lence des at­taques, Ben­ja­min Gri­veaux, l’un des lieu­te­nants de la Ma­cro­nie nais­sante, tête de liste de La Ré­pu­blique en marche! dans la conquête de la ca­pi­tale, a je­té l’éponge.

Dans un de ses tweets com­pul­sifs, l’ex-dé­pu­té mar­cheur des Fran­çais de Suisse Joa­chim Son-For­get, ins­tal­lé à Ge­nève, a re­layé le lien de cette vi­déo em­bar­ras­sante tout en dé­non­çant le pro­cé­dé. À l’ori­gine de l’af­faire, un ar­tiste russe, ré­fu­gié po­li­tique en France, Pio­tr Pav­lens­ki, qui a re­ven­di­qué la mise en ligne des images, sans qu’on com­prenne ses mo­ti­va­tions.

Ce per­for­meur trash a été condam­né à de la pri­son après avoir mis le feu à la fa­çade de la Banque de France à Pa­ris. Se­lon Me­dia­part, Pav­lens­ki se­rait re­cher­ché par la po­lice pour des coups de cou­teau dans une soi­rée du Nou­vel-An or­ga­ni­sée par son avo­cat. Ce der­nier, Juan Bran­co, au­teur d’un vi­ru­lent pam­phlet an­ti-Ma­cron, est aus­si l’avo­cat de fi­gures des «gi­lets jaunes». Pour se faire en­tendre en art comme en po­li­tique, il faut dé­sor­mais être dans l’ex­cès.

Cette af­faire concentre en ef­fet toutes les vio­lences de l’époque. De­puis l’épi­sode des «gi­lets jaunes», l’agres­si­vi­té des ma­ni­fes­tants et de la po­lice a dé­pas­sé les normes ad­mises. La polarisati­on de l’opinion vaut au pré­sident un ni­veau de haine ra­re­ment at­teint et rend dif­fi­cile le dia­logue dé­mo­cra­tique. Sur les ré­seaux so­ciaux, les ado­les­cents bi­be­ronnent au sexe et au gore.

Le tweet ven­geur ou in­ju­rieux de­vient ba­nal. Ce cock­tail de vio­lences est ce­lui des États-Unis de­puis long­temps. Un che­min que la France semble prendre à son tour.

Ce n’est pas l’af­faire DSK. Rien de com­pa­rable avec l’ex­plo­sion en plein vol de son an­cien men­tor qui par­tait fa­vo­ri pour la pré­si­den­tielle de 2012 avant que n’éclate le scan­dale du So­fi­tel de New York. Rien d’illé­gal n’est re­pro­ché à Ben­ja­min Gri­veaux. Mais les fais­ceaux du ton­nerre qui s’est abat­tu sur le dé­sor­mais ex-can­di­dat de La Ré­pu­blique en marche! (LREM) à la Mai­rie de Pa­ris se sont pro­pa­gés jus­qu’à l’Ély­sée. C’est toute la Ma­cro­nie qui tré­buche à un mois des mu­ni­ci­pales. Car qui ac­cep­te­ra dé­sor­mais de re­prendre une cam­pagne qui a toutes les chances de vi­rer au nau­frage?

La Ré­pu­blique en marche! a en­ta­mé dès ven­dre­di son conclave pour dé­si­gner le mal­heu­reux élu ou la mal­heu­reuse élue après la dés­in­té­gra­tion de l’ex-porte-pa­role du gou­ver­ne­ment. Les mi­nistres Agnès Bu­zyn et Mar­lène Schiap­pa ont fait sa­voir qu’elles n’étaient pas de­man­deuses. Res­tent les «ré­gio­naux de l’étape», les Del­phine Bürk­li (maire du 9e ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris) ou Pierre-Yves Bour­na­zel (conseiller de la ca­pi­tale). Mais ceux-là, tout comme l’ex-se­cré­taire d’État Mou­nir Mah­jou­bi, souffrent d’un dé­fi­cit d’image. Et l’Ély­sée, qui avait ten­té (en vain!) de dé­bran­cher Cé­dric Villa­ni, ne peut tout de même pas le rap­pe­ler pour lui ac­co­ler le dos­sard

LREM. C’est dire le désar­roi du pou­voir après le «Gri­veaux Gate». Les ru­meurs al­laient bon train de­puis la veille. Ven­dre­di ma­tin, Ben­ja­min Gri­veaux a je­té l’éponge lors d’une dé­cla­ra­tion en­re­gis­trée, le teint li­vide et la voix blanche. «Je connais­sais la du­re­té de la vie po­li­tique. Un pas de plus a été fran­chi. Un site et des ré­seaux so­ciaux ont re­layé des at­taques ignobles qui mettent en cause ma vie pri­vée. Per­sonne ne de­vrait su­bir une telle vio­lence.»

Une vi­déo et des mes­sages à ca­rac­tère sexuel avaient été re­layés sur les ré­seaux so­ciaux. No­tam­ment par Joa­chim Son-For­get, le fan­tasque dé­pu­té des Fran­çais de Suisse, ex­com­mu­nié du par­ti pré­si­den­tiel. Sur son compte Twit­ter, il avait ac­com­pa­gné le lien de ce mes­sage: «J’es­père que ces vi­déos sexuelles af­fli­geantes in­cri­mi­nant Ben­ja­min Gri­veaux et une jeune femme se­ront dé­men­ties par l’in­té­res­sé et son équipe car une telle dif­fa­ma­tion se­rait ex­trê­me­ment grave dans la cam­pagne à Pa­ris.» De quoi boos­ter sa can­di­da­ture à la pré­si­den­tielle de 2022, la der­nière de ses frasques?

Le conte­nu sul­fu­reux montre une scène de mas­tur­ba­tion fil­mée et des mes­sages éro­tiques entre adultes consen­tants. Rien d’illé­gal donc. Mais l’ef­fet de souffle était ga­ran­ti. L’opé­ra­tion est re­ven­di­quée par un ac­ti­viste russe, Pio­tr Pav­lens­ki, dé­jà condam­né pour avoir in­cen­dié un bâ­ti­ment de la Banque de France. Il s’agis­sait de mon­trer la contra­dic­tion entre les va­leurs fa­mi­liales prô­nées par le can­di­dat et sa vie pri­vée réelle, s’est-il fait mous­ser.

La classe po­li­tique, presque una­nime, a dé­non­cé le lyn­chage. La maire so­cia­liste de Pa­ris Anne Hidalgo a ap­pe­lé «au res­pect de la vie pri­vée et des per­sonnes». Son chal­len­ger Cé­dric Villa­ni a évo­qué une «me­nace grave pour la dé­mo­cra­tie». «Re­fu­sons le nau­frage voyeu­riste de la vie pu­blique», a lan­cé l’In­sou­mis JeanLuc Mé­len­chon. «On ne cherche pas à élire un saint», a es­ti­mé le porte-pa­role du Ras­sem­ble­ment na­tio­nal, Sé­bas­tien Che­nu. Seule la dé­pu­tée Les Ré­pu­bli­cains (LR) Va­lé­rie Boyer a sur­fé à contre-cou­rant, par­lant de la «bê­tise et de la vul­ga­ri­té» de Ben­ja­min Gri­veaux.

La ba­taille de Pa­ris est dé­ci­dé­ment mau­dite pour la ma­jo­ri­té. C’est sur Ben­ja­min Gri­veaux que le chef de l’État comp­tait pour dé­cro­cher la ca­pi­tale. Mais dès sa mise sur or­bite, en juillet der­nier, la cam­pagne de Ben­ja­min Gri­veaux avait été plom­bée. Il avait fal­lu af­fron­ter la dis­si­dence de Cé­dric Villa­ni. Puis les mau­vais son­dages qui, le mois der­nier en­core, ne pla­çaient le pou­lain de l’Ély­sée qu’à la troi­sième place, der­rière la maire sor­tante Anne Hidalgo et la can­di­date de la droite, Ra­chi­da Da­ti. Même les pro­po­si­tions-chocs du can­di­dat de la ma­jo­ri­té (comme créer un «Cen­tral Park» sur le site de la gare de l’Est) n’avaient pas pu ra­ni­mer un en­cé­pha­lo­gramme déses­pé­ré­ment plat. Ben­ja­min Gri­veaux au­ra bel et bien fini par faire le buzz. Mais à son corps dé­fen­dant.

«Je connais­sais la du­re­té de la vie po­li­tique. Un pas de plus a été fran­chi» Ben­ja­min Gri­veaux

Ex-can­di­dat LREM à la Mai­rie de Pa­ris

AFP

Une vi­déo em­bar­ras­sante de Ben­ja­min Gri­veaux a fui­té.

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