Com­ment vivre au mieux la pé­riode de con­fi­ne­ment

En cette pé­riode de re­pli sur soi, il faut sa­voir gar­der la tête froide, ex­plique un spé­cia­liste

Tribune de Geneve - - La Une - Pas­cale Zim­mer­mann

Dans l’entretien qu’il a ac­cor­dé à la «Tri­bune de Ge­nève», le pro­fes­seur de psy­chia­trie à l’Uni­ver­si­té de Ge­nève Pan­te­lei­mon Gian­na­ko­pou­los évoque la ques­tion du con­fi­ne­ment. Ce spé­cia­liste qui s’oc­cupe aussi de la ges­tion mé­di­cale de l’éta­blis­se­ment car­cé­ral Cu­ra­bi­lis dé­crypte les mé­ca­nismes à l’oeuvre dans cette si­tua­tion. Entre de­voir col­lec­tif et an­xié­té, entre cir­cons­pec­tion et op­po­si­tion, cha­cun est en­clin à suivre ses pen­chants. Mais ces me­sures de contrainte obligent à l’in­tros­pec­tion. Elles at­tisent éga­le­ment les re­la­tions conflic­tuelles. Tout est donc ques­tion d’équi­libre. Dans l’épreuve, il de­vient im­por­tant de se fixer un cadre, de s’y te­nir et sur­tout de ne pas perdre le lien social. Ce n’est qu’après cet épi­sode que vien­dra le temps des re­mises en cause. Car la pan­dé­mie ques­tionne aussi la mon­dia­li­sa­tion.

Pan­te­lei­mon Gian­na­ko­pou­los est pro­fes­seur de psy­chia­trie à l’Uni­ver­si­té de Ge­nève. Après avoir di­ri­gé pen­dant dix ans le dé­par­te­ment des HUG dans son do­maine, il as­sure la ges­tion mé­di­cale de l’éta­blis­se­ment car­cé­ral Cu­ra­bi­lis de­puis dé­cembre 2015. La dé­fer­lante du nou­veau co­ro­na­vi­rus sur la po­pu­la­tion ge­ne­voise lui ins­pire des constats et des ré­flexions qui peuvent s’avé­rer utiles à cha­cun pour tra­ver­ser cette crise le mieux pos­sible, sup­por­ter le con­fi­ne­ment et se pré­pa­rer, le vi­rus pas­sé, à une exis­tence pro­ba­ble­ment dif­fé­rente de ce qu’elle était avant la pan­dé­mie.

Quel est en ce mo­ment l’état psy­chique de la po­pu­la­tion ge­ne­voise en gé­né­ral?

Il est très va­riable, car nous ne sommes qu’au dé­but du con­fi­ne­ment. À part les ap­plau­dis­se­ments pour le per­son­nel de san­té, nous n’as­sis­tons pas en­core à des ré­ac­tions col­lec­tives. En ob­ser­vant de près, on voit se dé­ga­ger des stra­té­gies in­di­vi­duelles pour faire face à un chan­ge­ment ra­di­cal de nos modes de vie.

Quelles sont ces stra­té­gies per­son­nelles?

On peut en ci­ter quatre: les per­sonnes, di­sons, confor­mistes, suivent à la lettre les règles édic­tées; elles sont moins cen­trées sur la li­ber­té in­di­vi­duelle, beau­coup plus sur le de­voir col­lec­tif. Les per­son­na­li­tés an­xieuses, elles, ont des ré­ac­tions de stress ai­gu, craignent for­te­ment la conta­mi­na­tion et passent leur temps à tenter de se pro­té­ger; il y a chez elles un af­fais­se­ment du rôle social. Une autre ca­té­go­rie est for­mée des gens qui in­tro­duisent des nuances, du genre «on en a vu d’autres», «on en fait peut-être trop», etc. Ils ont ten­dance à ba­na­li­ser les règles tout en les sui­vant jus­qu’à un cer­tain point. Et puis une mi­no­ri­té de per­sonnes ré­frac­taires aux lois se ré­voltent contre ce qui est une pri­va­tion de li­ber­té et en­freignent les in­ter­dits.

Ces gens vont-ils être de plus en plus nom­breux? On peut le craindre. On ob­serve ce­la dans chaque crise chro­nique car le pro­blème, ce n’est pas tant les me­sures qu’on prend que leur du­rée. D’un point de vue psy­cho­lo­gique, le Con­seil fé­dé­ral a très très bien fait de gar­der le con­fi­ne­ment à son ni­veau ac­tuel. Si l’on ferme de ma­nière trop ser­rée le cou­vercle de la mar­mite à va­peur, trop long­temps, on ob­serve des phé­no­mènes d’ano­mie et de trans­gres­sion. L’an­xié­té dé­borde, l’agres­si­vi­té gagne du ter­rain.

On as­siste à de la vio­lence do­mes­tique, par exemple? Des cas de vio­lence do­mes­tique et ur­baine sont clai­re­ment consta­tés. Le con­fi­ne­ment oblige les gens à un exer­cice d’in­tros­pec­tion et de re­te­nue avec le­quel nous sommes très peu fa­mi­liers. Il peut mettre en exergue des re­la­tions, conflic­tuelles à la base, qui de­viennent ex­plo­sives en vase clos.

Lorsque vous pla­cez des per­sonnes dans une si­tua­tion de «rats en­fer­més dans une souricière» se pro­duisent iné­vi­ta­ble­ment des dé­viances qui, avant, étaient neu­tra­li­sées par la pos­si­bi­li­té de fuite. Il n’y a plus d’autre exu­toire que le té­lé­phone por­table et in­ter­net, et ils ont leurs li­mites. Un sys­tème très strict peut te­nir sur un temps court, car les gens ont peur pour leur san­té: avec la confron­ta­tion au nombre de morts, vous ob­te­nez une adhé­sion im­por­tante, mais au fil du temps, elle risque de s’ef­fi­lo­cher.

Est-ce dé­jà quan­ti­fiable à Cu­ra­bi­lis?

Pas en­core, même si nous avons des cas ai­gus dif­fi­ciles en lien avec la crise sa­ni­taire. Dans la chaîne de soins, nous sa­vons que les pa­tho­lo­gies psy­chia­triques se ma­ni­festent avec un effet re­tard de deux à trois se­maines. Nous nous y pré­pa­rons, comme nous nous at­ten­dons à une forte hausse de la de­mande d’aide sur le plan psy­chia­trique si le con­fi­ne­ment de­vait du­rer au-de­là du 19 avril, date avan­cée par le Con­seil fé­dé­ral.

Que faut-il faire dans cette crise pour ne pas som­brer?

Il fau­drait gar­der des ac­ti­vi­tés qui nous lient so­cia­le­ment. La ques­tion du tra­vail est fon­da­men­tale, car la no­tion de de­voir est très pré­cieuse pour l’être hu­main: il y a des choses que l’on doit faire. Et il est im­por­tant d’être là pour les autres. Res­ter à la mai­son, créer un bun­ker et ne pen­ser qu’à se sau­ver soi-même, ce­la fra­gi­lise.

Les apé­ros en ligne et autres réunions par in­ter­net, c’est un bon pis-al­ler?

Quelle que soit la ma­nière, il s’agit de le faire pour que le «5 per­sonnes» ne de­vienne pas 0. Il faut sor­tir de sa co­quille et des ré­fé­rences in­di­vi­duelles. Et se cen­trer sur ce qui est en­core per­mis! Il existe une mul­ti­tude de choses que l’on peut en­core faire.

Main­te­nir des ri­tuels – se le­ver comme d’ha­bi­tude, s’ha­biller, tra­vailler, man­ger et se cou­cher à la même heure – est-ce sal­va­teur? Très clai­re­ment, oui. En pé­riode de stress, la ri­tua­li­sa­tion ca­na­lise l’an­xié­té. Il faut se mettre des obli­ga­tions: notre uni­vers ne doit pas se bor­ner à notre lit et à la lutte pour ne pas être conta­mi­né.

On ap­plau­dit chaque soir les soi­gnants. Les gens qui ont un en­ga­ge­ment fort pour les autres s’en sor­ti­ront-ils mieux psy­chi­que­ment?

C’est cer­tain. Ceux-là et sur un tout autre plan, ceux qui ont une croyance re­li­gieuse. Res­ter re­plié sur soi, c’est ris­quer l’épui­se­ment psy­chique.

Peut-on ai­sé­ment re­ve­nir à une vie nor­male après une telle crise glo­bale?

À mon avis, il y au­ra un chan­ge­ment so­cié­tal ma­jeur. Cette pan­dé­mie met en cause tout le gain de la mon­dia­li­sa­tion: votre voi­sin, qui vit à des mil­liers de ki­lo­mètres, peut cau­ser votre mort. C’est in­édit. Le jour où nos vies ne se­ront plus en dan­ger, nous au­rons à me­ner une re­mise en ques­tion pro­fonde, com­plexe et pé­nible. Le risque se­rait le con­fi­ne­ment des na­tions. Quand on énonce la vé­ri­té que «ce n’est pas le vi­rus qui bouge mais les gens», on ques­tionne la libre cir­cu­la­tion des per­sonnes. Le risque pal­pable est d’éri­ger à nou­veau des fron­tières, dans notre tête et dans la réa­li­té.

LAURENT GUIRAUD

Op­ti­misme Le pro­fes­seur Gian­na­ko­pou­los sou­ligne que mal­gré le con­fi­ne­ment, qui met à rude épreuve les li­ber­tés in­di­vi­duelles, les gens ont en­core le droit de faire un grand nombre d’ac­ti­vi­tés.

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