De la so­li­da­ri­té en cou­lisses

Plu­sieurs éta­blis­se­ments s’en­gagent à ho­no­rer les contrats des spec­tacles an­nu­lés

Tribune de Geneve - - La Une - Ka­tia Ber­ger

Frêle sur son pied gra­cile, la ser­vante reste tou­jours al­lu­mée dans les salles, même lors­qu’elles sont dé­ser­tées. Au­jourd’hui, alors que le spec­tacle vi­vant est contraint de bais­ser le ri­deau, cette lu­mière est de­ve­nue le sym­bole de la so­li­da­ri­té qui, en cou­lisses, unit un sec­teur confron­té à une dra­ma­tur­gie in­édite. En effet, cer­tains éta­blis­se­ments se font un de­voir d’ho­no­rer les contrats de spec­tacles an­nu­lés.

Ch­ro­no­lo­gi­que­ment, les arts vi­vants sont les pre­miers à avoir payé le tri­but de la crise sa­ni­taire – tri­but qui n’a ces­sé de s’alour­dir de­puis. Les an­nu­la­tions de spec­tacles, in­ter­ve­nues dès le dé­but du mois, ne lais­saient pas en­core pré­sa­ger le dé­sastre hu­main, éco­no­mique, social qu’al­lait en­traî­ner la pan­dé­mie. Pour­tant, aus­si­tôt pres­sen­ti le dan­ger guet­tant ceux par qui la ma­gie de la scène ar­rive, nombre d’ins­ti­tu­tions ont an­non­cé leur en­ga­ge­ment à ho­no­rer les contrats con­cer­nant les re­pré­sen­ta­tions ré­si­liées, et ce aussi long­temps que se pro­lon­ge­ront les fer­me­tures.

Six di­rec­tions font le pas

Dès le 14 mars – soit une se­maine avant que le Con­seil fé­dé­ral ne prenne ses me­sures d’ur­gence en­vers les ac­teurs des do­maines de la culture – l’As­so­cia­tion pour la danse contem­po­raine, la Co­mé­die, le Théâtre du Grüt­li, ce­lui de Ca­rouge, d’Am Stram Gram et des ma­rion­nettes de Ge­nève ont ex­pri­mé leur so­li­da­ri­té son­nante et tré­bu­chante.

«Les ca­chets des spec­tacles et les sa­laires se­ront ver­sés que les séances aient lieu ou non», a ain­si pro­mis le Grüt­li. In­ter­ro­gée sur la charge que re­pré­sente cette dé­ci­sion, sa co­di­rec­trice Bar­ba­ra Gion­go ex­plique que la sai­son en cours avait été in­té­gra­le­ment bud­gé­tée au préa­lable, sur la base de son sub­ven­tion­ne­ment par la Ville. «L’ar­gent était dans les tuyaux, des­ti­né à nos per­ma­nents, aux auxi­liaires pré­vus pour chaque spec­tacle, aux ac­teurs, tout le monde.» Et de dé­tailler que les théâtres co­pro­duc­teurs, comme c’est le cas du Grüt­li, paient les com­pa­gnies, les­quelles, grâce à leurs propres sources de fi­nan­ce­ment, sa­la­rient à leur tour leurs membres se­lon un «effet domino». Elle ajoute que «nous réa­li­sons ac­tuel­le­ment des éco­no­mies sur les dé­fraie­ments an­nexes, tels que nuits d’hô­tel, trains, re­pas, puis­qu’ils n’ont plus lieu d’être». En re­vanche, «même en temps nor­mal, nous ne ta­blons pas sur les re­cettes de la billet­te­rie, nos ta­rifs étant très bas». «Le plus pres­sé», pour le Centre de pro­duc­tion et de dif­fu­sion des arts vi­vants, «consiste à sou­te­nir les ar­tistes in­dé­pen­dants, par dé­fi­ni­tion pré­caires».

Les abon­nés à la res­cousse

Si­mi­laire son de cloche du cô­té du Théâtre Am Stram Gram, au bé­né­fice de sub­ven­tions de la Ville éga­le­ment, du DIP et de fonds pri­vés, dont l’ad­mi­nis­tra­trice Au­ré­lie La­gille éva­lue les re­cettes de la billet­te­rie à 7 ou 8% du bud­get glo­bal. «Les ca­chets de ces­sion, cal­cu­lés de­puis un an, se­ront ver­sés aux com­pa­gnies, as­sure-t-elle. La chaîne se­ra ain­si res­pec­tée.» Si des pertes se­ront en­re­gis­trées faute de billets ven­dus à l’uni­té, la res­pon­sable note que les abon­nés «ne de­mandent pour l’ins­tant pas à être rem­bour­sés», et que le DIP s’est en­ga­gé à prendre en charge les sco­laires. «On n’est pas en dé­fi­cit, com­plète-t-elle, on ne re­cour­ra donc pas au chô­mage par­tiel.»

L’ad­mi­nis­tra­teur du Théâtre de Ca­rouge es­time pour sa part à 250 000 francs le manque à ga­gner sur les re­cettes de la billet­te­rie et du bar. «Par mal­chance, la fer­me­ture du théâtre est tom­bée sur notre pro­duc­tion mai­son «La fausse sui­vante». Réus­si­rons-nous à com­bler notre dé­fi­cit sur les pro­chaines sai­sons? Le pire scé­na­rio se­rait de de­voir li­mi­ter nos spec­tacles fu­turs à deux co­mé­diens ou à des dé­cors au ra­bais», com­mente Da­vid Ju­nod. Non sans sou­li­gner: «L’ur­gence consis­tait à ne pas ré­per­cu­ter les pertes sur la cen­taine de co­mé­diens, tech­ni­ciens fixes et auxi­liaires, agents d’ac­cueil et de billet­te­rie confon­dus, liés contrac­tuel­le­ment aux re­pré­sen­ta­tions. À l’ins­tar de ses confrères chez Am Stram Gram, Da­vid Ju­nod se ré­jouit de consta­ter que «très peu d’abon­nés optent pour le rem­bour­se­ment. Les gens sont conscients de nos pro­blèmes, ils jouent le jeu et res­tent at­ten­tifs à ce que la pro­fes­sion ne trinque pas trop.»

Contre­par­ties of­fertes

Quant au re­port des spec­tacles, le Grüt­li ad­met avan­cer «step by step», la pro­gram­ma­tion de la sai­son 2020-2021 étant dé­jà pra­ti­que­ment bou­clée. «Pour le coup, il s’agit d’un jeu de Te­tris, qui pren­dra effet dès la rentrée, dé­but sep­tembre.» Am Stram Gram, par contre, ne pour­ra pas re­pro­gram­mer les titres sa­cri­fiés du­rant une sai­son à ve­nir dé­jà ba­li­sée, la der­nière, qui plus est, sous la di­rec­tion de Fa­brice Mel­quiot. Le Théâtre de Ca­rouge, lui, garde es­poir de pou­voir re­prendre sa créa­tion en juin en­core.

Si les pu­blics se montrent pa­tients et gé­né­reux, c’est peut-être aussi qu’Am Stram Gram, le Théâtre de Ca­rouge et bien d’autres leur offrent des com­pen­sa­tions en ligne, qui, de blogs en cap­ta­tions, ri­va­lisent d’in­ven­ti­vi­té. Les spec­ta­teurs non plus n’ont pas été aban­don­nés…

CHARLES MUGEL

C. PARODI

La dis­tri­bu­tion au com­plet de «La fausse sui­vante», pro­duc­tion mai­son du Théâtre de Ca­rouge, an­nu­lée après sa 7e re­pré­sen­ta­tion alors qu’elle de­vait en comp­ter le triple.

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