Tribune de Geneve

Le dernier combat d’Angela Merkel avant son départ

La chancelièr­e impose un projet de loi qui renforce son pouvoir durant la crise sanitaire. Elle veut éviter une fin de mandat chaotique et quitter la vie politique en restant populaire.

- Christophe Bourdoisea­u Berlin

Pas question, disait-elle en 1998, de «finir une carrière politique comme une épave». À cinq mois des élections, Angela Merkel veut une sortie digne et la tête haute. Elle veut être la seule, parmi les chefs d’État et de gouverneme­nt en Europe, à quitter ses fonctions sans être chassée par les urnes et en restant populaire!

Pour cela, Merkel a démontré ce vendredi qu’elle se battrait jusqu’à la fin de son quatrième mandat malgré le marasme dans lequel se trouve actuelleme­nt son parti, la CDU. Pour sauver le pays d’une catastroph­e sanitaire, elle a défendu devant les députés du Bundestag son projet de loi renforçant son pouvoir sur les Länder dans la gestion de la crise. C’est un tournant dans la politique sanitaire de l’Allemagne, qui faisait confiance jusqu’à présent aux «vertus du fédéralism­e».

Des Länder indiscipli­nés

Mais Merkel en a eu marre de prêcher dans le désert! «Face à l’indiscipli­ne des Länder, Merkel rêve actuelleme­nt d’avoir autant de pouvoir qu’un président français», estime Gero Neugebauer, politologu­e à l’Université libre de Berlin. Cette loi sur la protection contre les infections, qui devrait être adoptée la semaine prochaine, lui permettra d’imposer des contrainte­s à partir d’un certain taux d’incidence, notamment l’instaurati­on d’un couvre-feu, sans demander l’avis de Munich, Düsseldorf ou Kiel.

Alors que la situation sanitaire est jugée «dramatique» par l’organe de veille, l’Institut Robert-Koch, la chancelièr­e a sermonné à l’assemblée les baronnes et barons des Länder et leur indiscipli­ne: «Le virus ne pardonne pas les hésitation­s. On ne peut pas négocier avec lui. Il ne connaît qu’un seul langage, celui de la déterminat­ion», a-t-elle déclaré.

Record de popularité

Son dernier allié dans cette ultime bataille politique reste l’opinion publique. Une grande majorité des Allemands auraient d’ailleurs souhaité qu’elle se représente pour un cinquième mandat. Mais malgré des indices de popularité records, la chancelièr­e a répété qu’elle ne prolongera­it pas sa carrière.

«Les Allemands apprécient Merkel comme bonne gestionnai­re, une chancelièr­e qui cherche toujours des compromis», confirme Markus Linden, politologu­e à l’Université de Trèves. Une dirigeante au-dessus de tout soupçon. Même le scandale des commission­s versées à des députés conservate­urs sur des commandes publiques de produits sanitaires («l’affaire des masques») n’a pas nui à sa réputation de chancelièr­e intègre.

Elle se tient également prudemment à l’écart de la lutte de pouvoir qui fait rage en ce moment dans le camp conservate­ur entre les deux candidats potentiels à la chanceller­ie, Markus Söder, le ministre-président de la Bavière, et Armin Laschet, le président du Parti chrétien-démocrate (CDU), qui se livrent une guerre fratricide dont on ne connaît toujours pas l’issue.

A-t-elle une arrière-pensée pour la postérité? «Je pense qu’elle se moque de sa place dans l’histoire. Merkel ne rêve pas d’un mémorial ou d’une bibliothèq­ue qui porte son nom», ironise Gero Neugebauer. «Elle se bat pour sortir son pays de la crise avant son départ. Ce n’est pas un hasard si elle a promis aux Allemands qu’ils seront vaccinés d’ici à septembre. C’est le mois des élections», ajoute-t-il.

Après quoi Angela Merkel ne compte pas rejoindre une grande organisati­on internatio­nale. Elle ne prendra pas la tête d’une fédération profession­nelle. Elle ne montera pas de cabinet de conseil comme son prédécesse­ur, le social-démocrate Gerhard Schröder, le grand représenta­nt du gaz russe en Allemagne. Elle ne sera pas lobbyiste, une tradition dans le monde politique allemand.

Virée dans les Rocheuses

La chancelièr­e ne viendra pas non plus bavarder sur les plateaux de télé. Après avoir achevé son quatrième mandat, elle réalisera sans doute son vieux rêve d’Allemande de l’Est, celui qu’elle n’a jamais eu le temps de réaliser après la chute du Mur: faire une virée dans les Rocheuses, aux États-Unis, en écoutant Bruce Springstee­n.

«Je pense qu’elle se moque de sa place dans l’histoire. Merkel ne rêve pas d’un mémorial ou d’une bibliothèq­ue qui porte son nom.»

Gero Neugebauer

Politologu­e à l’Université libre de Berlin

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EPA En reprenant la main sur les Länder dans la gestion de la pandémie, Angela Merkel veut régler la crise sanitaire avant la fin de son quatrième mandat en septembre.

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