Cam­bodge : la peur et l’exode

(texte et pho­tos) C’est la plus im­porSuite au coup d’État du 22 mai, une vague de pa­nique a tou­ché les Cam­bod­giens tra­vaillant en Thaï­lande. En dix jours, près de 200 000 d’entre eux ont tra­ver­sé la fron­tière pour ren­trer au Cam­bodge. Le tra­jet n’est pas

Gavroche Thaïlande - - Sommaire - CLO­THILDE LE COZ

ans les lo­caux de la sta­tion de po­lice de l’Im­mi­gra­tion d’Ara­nya­pra­thet, Chea Chieng ex­plique qu’elle s’est « ren­due » aux soldats thaï­lan­dais dans la pro­vince de Hua Hin plus tôt dans la jour­née. Cam­bod­gienne, elle tra­vaille illé­ga­le­ment dans un res­tau­rant de la pro­vince, bien connue des Thaï­lan­dais et des étran­gers. « Je n’ai pas de pa­piers. Mais on m’a dit que même ceux qui ont un pas­se­port doivent par­tir. On n’a pas le choix », dit-elle. Alors elle a sui­vi les autres sur la route de l’un des voyages les plus dif­fi­ciles : par­tir pour re­trou­ver une fa­mille ex­sangue et re­ve­nir dans un pays qui n’offre pas de tra­vail. « Je veux re­ve­nir en

Thaï­lande », confie-t-elle. A deux heures du ma­tin, elle s’est faite em­bar­quer dans un ca­mion avec soixante autres per­sonnes, cer­taines « ar­rê­tées » ou qui s’étaient ren­dues comme elle. Main­te­nant à la fron­tière, elle at­tend que l’on s’oc­cupe de son sort. As­sis sur une terre boueuse ou des nattes de for­tune, ils étaient quelques mil­liers à at­tendre les ca­mions qui les em­mè­ne­raient dans leur pro­vince na­tale. En quelques jours, l’Or­ga­ni­sa­tion In­ter­na­tio­nale de Mi­gra­tion (IOM) et cer­taines or­ga­ni­sa­tions non-gou­ver­ne­men­tales se sont co­or­don­nées pour pro­cu­rer quelques soins mé­di­caux de base, de l’eau et de la nour­ri­ture aux ra­pa­triés. « Les femmes et les en­fants sont les plus faibles, sou­vent vic­times d’étour­dis­se­ments et d’éva­nouis­se­ments car le voyage est très long et ef­fec­tué dans de mau­vaises condi­tions », ex­plique Chann­pheak­tra Hong, l’un des porte-pa­roles de l’ONG WorldVi­sion pré­sente sur le terrain de­puis les pre­miers jours de l’exode. IOM es­time qu’ils sont près de 200 000 Cam­bod­giens à avoir fui la Thaï­lande. «

Dtante vague de mi­gra­tion qu’a connue le pays », dé­clare Joe Lo­wry, le porte-pa­role de l’or­ga­ni­sa­tion à Bang­kok. « La plu­part de ces Cam­bod­giens tra­vaillent en Thaï­lande illé­ga­le­ment, ex­plique-t-il. Les ru­meurs et la peur vont bon train dans ce genre de si­tua­tion, ce qui crée la pa­nique ».

Ils ne nous chassent pas mais nous parquent dans des ca­mions pour nous em­me­ner vers la fron­tière, ex­plique Rim Khim, un pê­cheur cam­bod­gien. Si l’on reste sur le ba­teau, on ne se fait pas prendre. Mais si l’on dé­barque, alors on se fait ar­rê­ter. » Comme les autres pê­cheurs et ou­vriers de chan­tier, Khim est éga­le­ment vic­time d’ex­tor­sion. Dans son cas, les soldats de l’ar­mée thaï­lan­daise ont or­don­né à ses pa­trons de le payer. Il a en­suite dû don­ner 3000 bahts aux soldats pour son droit de pas­sage. Le quo­ti­dien lo­cal The Ph­nom Penh Post a éga­le­ment rap­por­té que les ex­tor­sions sont éga­le­ment mon­naie cou­rante du cô­té cam­bod­gien. Cer­tains ra­pa­triés doivent ain­si payer les bus af­fré­tés spé­cia­le­ment – et gratuitement – par l’Etat pour les ra­me­ner vers leurs pro­vinces. Il n’est pas ai­sé de connaître les rai­sons concrètes qui mènent ces Cam­bod­giens à re­ve­nir dans leur pays. Cer­tains d’entre eux ont confié à l’As­so­cia­tion cam­bod­gienne de dé­fense des Droits de l’Homme et du Dé­ve­lop­pe­ment (ADHOC) qu’ils ont été té­moins d’ho­mi­cides de leurs com­pa­triotes par l’ar­mée thaï­lan­daise. Forte de ces in­ter­views, ADHOC a pu­blié un com­mu­ni­qué de presse le 11 juin dans le­quel l’or­ga­ni­sa­tion fait état de neuf morts et qua­li­fie le phé­no­mène de ra­pa­trie­ment for­cé ou vo­lon­taire de « cam­pagne vi­ru­lente » en­vers les Cam­bod­giens. Le len­de­main, l’am­bas­sa-

Pa­nique gé­né­ra­li­sée «

deur de Thaï­lande au Cam­bodge a nié ces al­lé­ga­tions et dé­cla­ré qu’une en­quête se­rait me­née pour éclair­cir la si­tua­tion. « Nous avons des preuves et

des té­moins », ex­plique Thun Sa­ray, le pré­sident de l’as­so­cia­tion. Tou­te­fois, re­trou­ver les té­moins reste ap­pa­rem­ment dif­fi­cile. L’un d’entre eux, Rith, 30 ans, tra­vaillait sur un chan­tier de­puis un mois à Pat­taya dans la ré­gion de Chon­bu­ri et a confié avoir en­ten­du trois coups de feu sur le chan­tier ad­ja­cent au sien où il y avait des ou­vriers cam­bod­giens. « Je n’ai pas vu qui a été tué mais beau­coup d’ou­vriers ont ac­cou­ru sur notre chan­tier pour nous le ra­con­ter. D’après cer­tains d’entre eux, trois corps gi­saient sur le sol. Ils ont été em­me­né à la pa­gode voi­sine pour être in­ci­né­rés ». C’est pour cette rai­son que Rith est par­ti : « Nous de­vons fuir pour res­ter saufs », di­til.D’autres ra­pa­triés à la fron­tière confient qu’ils « n’osent pas » res­ter en Thaï­lande et qu’ils « ont peur ». Le gou­ver­ne­ment thaï­lan­dais a tou­te­fois sou­hai­té ras­su­rer ces tra­vailleurs mi­grants en ex­pli­quant qu’il n’y avait pas de po­li­tique sys­té­ma­tique de « net­toyage ». Pour Da­vid Cam­roux, maître de confé­rences à Sciences Po et cher­cheur au Centre d'Etudes et de Re­cherches in­ter­na­tio­nales, la ré­ac­tion des Cam­bod­giens est com­pré­hen­sible. « Dans une telle pé­riode, il faut trou­ver un bouc émis­saire. On trouve ce­la n'im­porte où dans un cli­mat de prise de pou­voir – éga­le­ment en Eu­rope », dit-il en fai­sant ré­fé­rence à la ten­sion qui règne de­puis que le pou­voir mi­li­taire a ren­ver­sé le gou­ver­ne­ment en place. « His­to­ri­que­ment, l'eth­nie thaïe est d'une xé­no­pho­bie pro­non­cée. Au­jourd'hui, ce coup d’Etat fonc­tionne en jouant beau­coup plus sur la fibre xé­no­phobe que la fibre boud­dhiste », es­time Da­vid Cam­roux.

Vers une mon­tée des ten­sions entre les deux pays ?

L’af­flux de ra­pa­triés à la fron­tière et la peur sus­ci­tée chez eux pour­rait consti­tuer un risque dans les re­la­tions bi­la­té­rales entre la Thaï­lande et le Cam­bodge. Pour Da­vid Streck­fuss, his­to­rien et spé­cia­liste de la Thaï­lande, « le coup a bru­ta­le­ment ac­cé­lé­ré un chan­ge­ment dans les re­la­tions bi­la­té­rales entre la Thaï­lande et le Cam­bodge et il ne se­rait pas sur­pre­nant que la si­tua­tion ne s’en­ve­nime en rai­son de cette peur, qui est le fon­de­ment de la re­la­tion entre les deux pays

». Il l’ex­plique par des fac­teurs his­to­riques. Ain­si, quand le royaume de Siam est de­ve­nu pré­do­mi­nant en Asie du Sud-Est, tout s’est fon­dé sur l’im­por­tance de l’eth­nie thaïe et le re­fus de l’étran­ger. Les Cam­bod­giens en font par­tie et sont sou­vent mé­pri­sés par les Thaï­lan­dais. Par exemple, ils sont sou­vent ju­gés res­pon­sables de ma­ni­fes­ta­tions ou de troubles sur­ve­nant dans le pays. « Le Cam­bodge a tou­jours été le souffre-dou­leur de l’es­ta­blish­ment de Bang­kok, par­fois de ma­nière com­plè­te­ment in­con­grue », dé­clare Da­vid Streck­fuss. Se­lon lui, « les re­la­tions entre les deux pays sont ten­dues de­puis ces vingt der­nières an­nées et comme la Thaï­lande est en quelque sorte res­tée blo­quée dans le temps, son at­ti­tude vis-à-vis de ses voi­sins et du reste du monde n’a ja­mais vrai­ment évo­lué. » Pour Da­vid Cam­roux, « les Thaï­lan­dais jouent sur une grande hy­po­cri­sie car c'est cette main d'oeuvre mi­grante qui fait fonc­tion­ner leur éco­no­mie dans les sec­teurs for­mels comme in­for­mels. Les pays avoi­si­nants en sont sou­vent les pe­tites mains ». Se­lon les dé­cla­ra­tions de Pra­vit Khieng­pol, di­rec­teur gé­né­ral du dé­par­te­ment de l’Em­ploi en Thaï­lande, il y au­rait dans le pays 2,2 mil­lions de tra­vailleurs mi­grants lé­gaux pro­ve­nant de Bir­ma­nie, du Laos et du Cam­bodge et 800 000 vi­vant et tra­vaillant illé­ga­le­ment. Jus­qu’à pré­sent, le gou­ver­ne­ment cam­bod­gien a dé­cla­ré avoir dé­pen­sé plus de 3,5 mil­lions d’eu­ros pour ra­pa­trier les Cam­bod­giens de la fron­tière à leur pro­vince. «

Les au­to­ri­tés se concentrent beau­coup sur le trans­port mais doivent prendre d’autres me­sures

», pense To­la Moeun, l’un des spé­cia­listes de la ques­tion du tra­vail pour l’or­ga­ni­sa­tion lo­cal Cam­bo­dian Le­gal Edu­ca­tion Cen­ter (CLEC), qui four­nit conseils et sou­tiens aux tra­vailleurs cam­bod­giens. « Les au­to­ri­tés n’ont mis au­cune struc­ture spé­ciale en place », dit-il. Pour lui, la consé­quence la plus grave de cet exode se­ra l’en­det­te­ment au­quel les ra­pa­triés vont être sou­mis. « Il va être dif­fi­cile pour eux de sur­vivre car, pour la plu­part, ils ne pos­sèdent pas de terre. Et ceux qui pour­ront trou­ver du tra­vail ici se­ront sou­mis aux bas sa­laires cam­bod­giens, conti­nue-t-il. Je suis vrai­ment in­quiet pour eux car ils vont de­voir em­prun­ter de l’ar­gent. » Se­lon la Banque mon­diale, le Cam­bodge a un taux de chô­mage es­ti­mé – et sous-éva­lué se­lon les éco­no­mistes du pays – à 0,2%. It Sam­heng, le mi­nistre du Tra­vail, a dé­cla­ré que le re­tour de ces ou­vriers était un point po­si­tif car il per­met­trait de com­bler le manque d’ou­vriers au Cam­bodge. Ain­si, le mi­nis­tère a dé­ci­dé de mettre en lance des for­ma­tions spé­ci­fiques pour pro­fes­sion­na­li­ser les ra­pa­triés. Rith n’a pas l’in­ten­tion d’en bé­né­fi­cier. «

Je n’ai plus de terre et je vis au­jourd’hui avec ma mère

», dit-il. Se­lon l’IOM, la ma­jo­ri­té des ra­pa­triés tra­vaillaient dans les sec­teurs de la construc­tion et de l’agri­cul­ture. Au Cam­bodge, les es­poirs sont minces car l’industrie est en­core très ru­di­men­taire. Alors que l’industrie tex­tile est l’une des plus pro­fi­tables (voir Ga­vroche, avril 2014), le mo­ment est mal choi­si car les ma­ni­fes­ta­tions du dé­but de l’an­née ont ren­du les usines beau­coup plus ti­mo­rées dans leur re­cru­te­ment. Les chan­tiers sont éga­le­ment flo­ris­sants dans la ca­pi­tale cam­bod­gienne, mais en­core trop peu nom­breux pour ab­sor­ber la de­mande à ve­nir.

Im­pact sur l’éco­no­mie de deux pays

Ci-des­sus : Des tra­vailleurs cam­bod­giens sans pa­pier dé­barquent à Poi Pet de­puis la Thai­lande. Au to­tal, 200 000 d'entre eux ont tra­ver­sé la fron­tière de­puis le 9 juin 2014.

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