PÈLERINAGE À SA­MA­TAUNG LA COL­LINE DE L’AL­PHA­BET

Gavroche Thaïlande - - Birmanie -

es grands sites tou­ris­tiques de Bir­ma­nie (Ran­goun, Pa­gan, Man­da­lay, Lac In­lè, Mrauk-Oo et autres Kyai­kh­tiyo) sont bien connus des vi­si­teurs étran­gers qui ne peuvent ré­sis­ter à l’ap­pel du large or­ches­tré par les agences de tou­risme. Aus­si sym­pa­thiques soient-ils, les tours or­ga­ni­sés ne per­mettent plus (ou plus vrai­ment) d’en­trer en contact avec la Bir­ma­nie « au­then­tique », telle que l’on connue les an­ciens voya­geurs, avec ses croyances, ses mys­tères, ses gé­nies, fées, fan­tômes, elfes, ma­gi­ciens, voyants, sor­ciers et chi­ro­man­ciens, où les mondes du réel et de l’ir­réel se croisent et s’in­ter­pé­nètrent au car­re­four d’un Boud­dhisme qui ne cherche

Lpas vrai­ment à écar­ter le culte pro­to boud­dhique des Gé­nies (les Nats) qu’il pré­tend do­mi­ner. Fort heu­reu­se­ment, de nom­breux sites, in­con­nus ou mé­con­nus, sont tou­jours ac­ces­sibles aux voya­geurs qui veulent se don­ner la peine de les dé­cou­vrir hors des hordes. Pas évident pour des car­té­siens d’al­ler à la rencontre des Bô­dô et des weik­zas qui fuient les sites tou­ris­tiques. Les pre­miers sont des per­son­nages mys­té­rieux, mais réels, qui suivent stric­te­ment des règles mo­nas­tiques, sans être pour au­tant des moines. Les se­conds sont des êtres in­vi­sibles qui vivent au contact des hu­mains, qu’ils cherchent à ai­der en at­ten­dant l’ar­ri­vée sur terre du pro­chain Boud­dha (Mai­traîya).

Contrai­re­ment aux Oc­ci­den­taux, les au­toch­tones cir­culent ai­sé­ment dans le monde des croyances an­ces­trales et s’y re­con­naissent par­fai­te­ment. Les lieux de pèlerinage fa­vo­ris des boud­dhistes bir­mans, où les dé­vots se rendent par­fois par di­zaines, voire cen­taines de mil­liers, at­tirent une foule de fi­dèles par­mi les­quels peut se glis­ser (sur la pointe des pieds) le voya­geur cu­rieux, sans être né­ces­sai­re­ment éclai­ré. Quand un Bir­man pro­pose à un vi­si­teur de par­tir avec lui en pèlerinage, il ne faut pas ra­ter l’oc­ca­sion. Cer­tains sites sont très éloi­gnés et dif­fi­ciles d’ac­cès, tan­dis que d’autres bé­né­fi­cient dé­sor­mais de l’amé­lio­ra­tion (ré­cente et en­core en cours) des moyens de trans­port. Ain­si, Sa­ma­taung (la Col­line de l’Al­pha­bet) ac­cueille de nom­breux pè­le­rins pen­dant les grandes fêtes boud­dhiques liées au ca­len­drier lu­naire.

Un éta­blis­se­ment re­li­gieux pas comme les autres

A l’ori­gine centre de mé­di­ta­tion iso­lé dans la jungle du Pè­gou Yo­ma, la pa­gode de Sa­ma­taung s’est peu à peu (en 60 ans) trans­for­mée en mo­nas­tère, puis en or­phe­li­nat. Elle s’est en­suite tour­née vers l’en­sei­gne­ment pri­maire et se­con­daire, tout en conser­vant son ca­rac­tère ori­gi­nel de centre de mé­di­ta­tion pour les yo­gis. De­puis 2010, sous l’im­pul­sion d’un moine ré­for­miste di­plô­mé en his­toire (Bad­dhan­ta Nya­nein­da), la fonc­tion en­sei­gne­ment du mo­nas­tère a été ren­for­cée par la fon­da­tion d’un vé­ri­table col­lège (en cours de construction) dont les baies s’ouvrent lar­ge­ment sur la val­lée du Sit­tang et les mon­tagnes Shan. Mé­di­ta­tion et en­sei­gne­ment sont de mise, mais le site peut aus­si de­ve­nir un point de dé­part pour les ran­don­neurs. On peut at­teindre Sa­ma­taung de­puis Ran­goun en se ren­dant à la gare rou­tière d’Aung Min­ga­la. Après cinq heures d’au­to­car (dé­parts toutes les heures) sur l’au­to­route qui re­lie Ran­goun à Man­da­lay, on at­teint la nou­velle ca­pi­tale Nay Pyi Taw, par la­quelle il faut tran­si­ter. Un taxi peut en­suite conduire l’ex­plo­ra­teur jus­qu’au mo­nas­tère ou au centre de mé­di­ta­tion. Toute la col­line de Sa­ma­taung (une longue crête gré­seuse en­ca­drée par des pentes de 35 à 40%) est oc­cu­pée par des édi­fices aux fonc­tions obs­cures pour les pro­fanes. Les bâ­ti­ments peuvent abriter aus­si bien une pou­pon­nière, un temple pour le Boud­dha et ses dis­ciples, un autre dé­dié à un ou plu­sieurs

gé­nies ( nats), des sta­tues co­lo­rées de déesses at­trayantes, des salles de classe, des dor­toirs, un ap­par­te­ment de gé­nie avec tout son mo­bi­lier en mo­dèle ré­duit, des cel­lules de mé­di­ta­tion pour les yo­gis, des toi­lettes, des ré­ser­voirs ali­men­tant des salles de bains en plein air (la ga­melle est bien utile), des cuisines im­menses ou même un la­bo­ra­toire d’al­chi­miste... Ce­lui où l’an­cien Su­pé­rieur du mo­nas­tère, U Vi­ma­la (dé­cé­dé en 2010), a vai­ne­ment cher­ché à trans­for­mer le plomb en or (ver­sion bir­mane de la pierre phi­lo­so­phale) dans un four ali­men­té au char­bon de bois dont il ac­cé­lé­rait lui-même la com­bus­tion avec un souf­flet de forge ! Les re­cettes se­crètes four­nies par les gé­nies qui fré­quentent la col­line n’étaient sans doute pas claires car le Su­pé­rieur n’a pas réus­si dans sa louable en­tre­prise. Les fi­dèles ne lui en veulent pas puisque sa sta­tue en cire (fort bien réus­sie) trône tou­jours dans le mo­nas­tère qu’il s’était fait construire à la pointe sud de la col­line. De­puis son dé­part vers le Nib­ban (Nir­va­na ou Néant), la pièce qu’il oc­cu­pait est conser­vée dans le même état. Un de ses hé­ri­tiers spi­ri­tuels, U Thi­ha Lin, la conserve avec une dé­vo­tion fi­liale. Après le dé­cès du Su­pé­rieur, cette par­tie de la col­line a ces­sée d’être un mo­nas­tère. Elle est dé­sor­mais ad­mi­nis­trée par un co­mi­té de laïcs (Go­pa­ka), di­ri­gés par le tré­so­rier U Htay, qui semblent ra­vis d’avoir re­trou­vé leur in­dé­pen­dance (fi­nan­cière et po­li­tique) par rap­port au reste de la col­line. Pour preuve : au dé­tour d’un che­min, cinq per­sonnes s’es­claffent de­vant une af­fiche re­pré­sen­tant un chien dé­fé­quant naï­ve­ment sur une pho­to de l’an­cien dic­ta­teur ! Le centre de mé­di­ta­tion est fré­quen­té par des per­son­nages hauts en cou­leurs (moines et laïcs) proches de l’illu­mi­na­tion. Cer­tains parlent an­glais et peuvent gui­der gra­cieu­se­ment les dé­bous­so­lés sur la col­line (ce ne sont pas des guides). A condi­tion de ne pas gê­ner les mé­di­tants par une conduite ir­res­pec­tueuse, de ne pas man­ger de viande, et de ne pas faire de bruit, on peut dor­mir dans de pe­tits bun­ga­lows rus­tiques. U Thi­ha Lin peut éga­le­ment trou­ver un guide pour s’avan­cer dans la jungle du Pè­gou Yo­ma, suivre les pistes sa­bleuses qui per­mettent de la fran­chir, ou em­prun­ter la piste des cas­cades qui suit le tor­rent en­cais­sé.

Un mo­nas­tère-or­phe­li­nat-école

De­puis 25 ans, la par­tie nord de la col­line a su­bi une évo­lu­tion dif­fé­rente. D’in­nom­brables construc­tions ont mo­di­fié son vi­sage. Sa­ma­taung est dé­sor­mais di­vi­sée entre la zone du centre de mé­di­ta­tion, qui est de­ve­nu une pa­gode (éta­blis­se­ment re­li­gieux gé­ré par des laïcs), et le mo­nas­tère (ré­si­dence du Vé­né­rable Bad­dhan­ta Nya­nein­da, prin­ci­pal res­pon­sable de l’or­phe­li­nat – 460 en­fants – et de l’école). Avec les salles de classes, les dor­toirs des en­fants et ado­les­cents et la pla­te­forme du grand stou­pa en construction au des­sus de la val­lée, la col­line est dé­sor­mais en­tiè­re­ment oc­cu­pée par l’or­phe­li­nat et l’école pri­maire (au­to­ri­sée par le gou­ver­ne­ment). Les plus jeunes en­fants, propres et bien ha­billés, ne portent pas d’uni­forme. Les éco­liers du se­con­daire sont trans­por­tés chaque jour en ca­mion­nette au col­lège de Lewe (la ville voi­sine), tan­dis que les plus jeunes du pri­maire (aux­quels seize ins­ti­tu­trices en­seignent vrai­ment – entre autres – à lire et écrire l’an­glais) sont ins­tal­lés dans des classes

claires avec des tables-pu­pitres et des ta­bleaux fonc­tion­nels. Ces sur­pre­nantes installations, iso­lées en zone cam­pa­gnarde, ont de quoi faire rou­gir un mi­nistre de l’Edu­ca­tion nationale. Quant aux di­zaines de chiens (c’est le bé­mol, mais tout le monde a l’air heu­reux), ils sont aus­si bien nour­ris que les en­fants et ga­lopent comme eux li­bre­ment au­tour du mo­nas­tère du Prin­ci­pal. Une de­mi-dou­zaine d’ado­les­centes se ré­par­tissent la garde et le bi­be­ron­nage des plus jeunes or­phe­lins. Cha­cune s’oc­cupe de cinq en­fants. Cer­tains n’ont que quelques jours. Par­mi les or­phe­lins les plus âgés, une tren­taine pour­suit des études à l’uni­ver­si­té, payées par le mo­nas­tère. Cinq jeunes filles étu­dient à l’Ecole d’in­fir­mières de Meik­thi­la (au nord de Nay Pyi Taw). Le Vé­né­rable Nya­nein­da ex­prime ses be­soins en nour­ri­ture: 450 dol­lars par jour (trois re­pas à 150 dol­lars). De­puis mai 2012, il est ai­dé par le Co­mi­té pour le Développement des Jeunes de Sa­ma­taung qui lui donne men­suel­le­ment 50 sacs de riz, 48 litres d’huile, 80 kg de ha­ri­cots et 48 kg de sel. Les réa­li­sa­tions du mo­nas­tère com­mencent à être connues à l’in­ter­na­tio­nal et les do­na­teurs bir­mans et étran­gers (Ita­liens, Al­le­mands, Amé­ri­cains, Thaïs, Sin­ga­pou­riens et in­do­né­siens) af­fluent. Comme les Fran­çais ne sont pas men­tion­nés, on ne risque pas de faire de mau­vaises ren­contres. On y vient pour cé­lé­brer les an­ni­ver­saires (ma­riages, dé­cès) et les dons en es­pèces servent à payer les études des en­fants. Centre de mé­di­ta­tion, pa­gode, mo­nas­tère-or­phe­li­na­té­cole, pèlerinage, lieu de rencontre avec des per­son­nages mys­té­rieux : les cu­rio­si­tés, su­jets d’éton­ne­ment et d’in­ter­ro­ga­tion ne manquent pas sur la col­line de l’Al­pha­bet. La construction du grand ze­di, qui se­ra vi­sible de­puis la route Nay Pyi Taw-Toun­gou, fe­ra bien­tôt de Sa­ma­taung (quand il se­ra re­cou­vert de plaques de bronze do­rées à la feuille) un lieu re­mar­quable. A une ving­taine de ki­lo­mètre de la ca­pi­tale, les vi­si­teurs peuvent dé­jà ac­cé­der à la pla­te­forme du ze­di et pro­fi­ter d’un pa­no­ra­ma im­pre­nable sur la val­lée du Sit­tang. Quant aux ran­don­neurs, de ma­gni­fiques ba­lades (non ba­li­sées) les at­tendent dans la cam­pagne bir­mane (cultures d’arachides, ha­ri­cots et canne à sucre), et la jungle du Pè­gou.

Les mi­racles de la col­line

La cé­lé­bri­té de la col­line vient du fait que des lettres de l’al­pha­bet bir­man (Sa, Da, Ba Wa) y ap­pa­raissent mi­ra­cu­leu­se­ment, sur les feuilles des grands arbres et sur les cailloux rou­lés dans le tor­rent qui, né dans la chaîne de Pè­gou, vient mou­rir au pied de la col­line. Un sé­jour dans un bun­ga­low de mé­di­tant per­met à cha­cun de dé­cou­vrir ces lettres de l’al­pha­bet bir­man sur les feuilles tom­bées à terre. Col­lec­tion­neurs à vos her­biers ! Quant aux pierres qui ont la forme ar­ron­die des lettres Sa Da Ba Wa, on peut en trou­ver en grat­tant le lit du tor­rent (à sec, pen­dant la sai­son des pluies) quand on em­prunte la piste des cas­cades (ré­ser­vée aux spor­tifs) qui conduit aux pe­tites chutes (une heure de marche avec de bonnes chaus­sures). Une bonne oc­ca­sion de dé­cou­vrir les fermes de la cam­pagne en­vi­ron­nante (on les voit de­puis le ver­sant ouest de la col­line) et d’en­trer en contact avec les vil­la­geois. Le vi­si­teur pour­ra en re­ve­nir, mais les vil­la­geois n’en re­vien­dront pas. Autre mi­racle, les phé­no­mènes lu­mi­neux qui ap­pa­raissent la nuit de­vant les temples des gé­nies et cer­tains stou­pas comme le Khat Pa­kho. Que ceux qui cherchent des ex­pli­ca­tions soient ras­su­rés : ils n’en trou­ve­ront pas sur place. A moins qu’ils entrent en contact avec les de­vins et des­si­na­teurs de car­rés ma­giques qui se ras­semblent sur les lieux pen­dant les grandes fêtes des pleines lunes de sep­tembre, oc­tobre, no­vembre et dé­cembre (1). (1) Pour en sa­voir beau­coup plus sur l‘his­toire mou­ve­men­tée de Sa­ma­taung : Guy Lu­beigt « Pè­le­rins et do­na­teurs dans un mo­nas­tère boud­dhique de Bir­ma­nie » Ca­hiers d’Outre-mer, N° 157, jan­vier-mars 1987, pp. 47-71, 2 cartes, 1 plan, sta­tis­tiques.

l ne m’a pas été fa­cile de trou­ver une âme cha­ri­table prête à m’y ac­com­pa­gner. Le nom « Di­wal­wal » (« ce­lui qui, ex­té­nué, a la langue qui pend ») fait peur, bien au-de­là des fron­tières de Min­da­nao. Les his­toires de rè­gle­ments de comptes sor­dides sont lé­gion, celles ayant une fin heu­reuse, bien moins nom­breuses. Après trois se­maines de prises de contacts, c’est avec Gé­né­ro­so, la soixan­taine, que je m’y rends. Cet an­cien fo­res­tier et ex-in­di­ca­teur de la po­lice n’y est ja­mais al­lé, mais il est cu­rieux, et sur­tout ne re­chigne pas sur la moindre en­trée d’ar­gent, le sa­laire que je lui verse pour les quelques jours que nous comp­tons y pas­ser. Un peu à l’écart de l’ar­rêt de bus de Mon­kayo, chef-lieu de la Com­pos­te­la Val­ley, une di­zaine de puis­santes mo­tos de marque, aux sus­pen­sions sur­di­men­sion­nées et aux pneus équi­pés d’énormes cram­pons, semblent at­tendre les

Ipro­chains trompe-la mort. Leurs pi­lotes ont des looks de cor­saires des temps mo­dernes. Pas de doute pos­sible, c’est bien là le trans­port pour Di­wal­wal. Nous les scru­tons at­ten­ti­ve­ment, et choi­sis­sons l’équi­page qui nous ins­pire le plus confiance. Après une heure d’une folle mon­tée sur une piste jon­chée de gros cailloux, et deux ar­rêts pour lais­ser se re­froi­dir le mo­teur, les pre­mières ha­bi­ta­tions à flanc de co­teaux ap­pa­raissent au gré des vi­rages. Ra­pi­de­ment, la sen­sa­tion de pé­né­trer dans un dé­cor de Far West phi­lip­pin se confirme: des rues boueuses dé­fon­cées, des tuyaux et des fils élec­triques qui s’en­tre­lacent dans tous les sens, des sacs rem­plis d’es­poir un peu par­tout, des ba­raques, bric-à-brac de tôles et de contre­pla­qués, où l’on vend de l’or, du mer­cure, et même de la co­caïne... Il nous faut si­gna­ler notre pré­sence, par obli­ga­tion, et pour des rai­sons de sé­cu­ri­té. Notre chauf­feur nous dé­pose de­vant les bu­reaux du

« ba­ran­gay cap­tain », sorte de shé­rif, et, en l’ab­sence de forces de po­lice ou mi­li­taires, la plus haute au­to­ri­té de Di­wal­wal. Ce géant, nou­vel­le­ment élu, se fait ap­pe­ler Marl­bo­ro, sa marque de ci­ga­rettes pré­fé­rée. Le pré­cé­dent, aus­si pe­tit que po­pu­laire (mais ayant ter­mi­né son troi­sième et der­nier man­dat lé­gal de trois ans), s’ap­pe­lait Fran­co Ti­to, drôle de nom pour ce­lui qui dé­fen­dit à coup de colt 45 les pe­tits mi­neurs (dont il fai­sait par­tie) contre les mul­ti­na­tio­nales (ap­puyées par le gou­ver­ne­ment phi­lip­pin) qui lorgnent de­puis long­temps cet amas de ri­chesses, l’un des plus im­por­tants au monde. Elles veulent en faire une mine mo­derne, à ciel ou­vert, ce qui évin­ce­rait les di­zaines de mil­liers de pe­tits cher­cheurs. Le gou­ver­ne­ment ayant échoué à prendre la main, il s’est conten­té, en 2011, d’ins­tau­rer (au ni­veau na­tio­nal) une taxe de 7% sur l’or qui lui était ven­du. Ré­sul­tat : 95% de l’or de Di­wal­wal est au­jourd’hui né­go­cié sur le mar­ché noir et sort du pays (en pas­sant par Hong Kong à des­ti­na­tion de la Chine pour sa plus grande par­tie), af­fai­blis­sant ain­si consi­dé­ra­ble­ment les ré­serves de la Banque Cen­trale. Marl­bo­ro, après quelques ques­tions sur mes mo­ti­va­tions, aux­quelles je ré­ponds que je ne suis qu’un simple musicien qui aime cher­cher l’ins­pi­ra­tion dans des en­droits peu com­muns, nous donne carte blanche. Nous sommes libres d’évo­luer à notre guise dans cette ga­le­rie de per­son­nages, de scènes et de vi­sions, plus in­vrai­sem­blables les uns que les autres. Sous chaque mai­son, il y a un tun­nel, on les ap­pelle poé­ti­que­ment les « des­ti­nos ». Etroits et mal étayés, ils ont été creu­sés avec les moyens du bord. Ils partent dans tous les sens et me­surent plu­sieurs di­zaines de mètres. Lorsque par mal­heur ils se croisent, c’est le clash, par­fois mor­tel, as­su­ré entre voi­sins. Chaque jour ils s’agran­dissent, fra­gi­li­sant un peu plus l’im­mense sou­ri­cière qui n’at­tend plus qu’une forte pluie pour re­fer­mer son piège. Une fois la roche re­mon­tée en sur­face, elle est broyée dans des cy­lindres mé­tal­liques, avant d’être triée plus fi­ne­ment. Du mer­cure se­ra en­suite uti­li­sé pour iso­ler l’or conte­nu dans les roches. L’amal­game ob­te­nu (or/mer­cure) est fi­na­le­ment chauf­fé pour va­po­ri­ser le mer­cure et ne conser­ver que l’or. Quand ce ne sont pas des pit­bulls qui montent la garde de­vant les tun­nels, cer­taines af­fiches font froid dans le dos: « Les in­trus se­ront abat­tus, les sur­vi­vants se fe­ront ti­rer des­sus une se­conde fois ». La fièvre est par­tout, jus­qu’au beau mi­lieu des rues. La moindre veine sus­pec­tée est ex­ploi­tée. Les plus déshé­ri­tés, ou les nou­veaux ve­nus qui n’ont pas les moyens d’ache­ter ni de louer une broyeuse, cassent la roche au mar­teau sur le pas de leur porte. Ils viennent de toutes les Phi­lip­pines, bien sou­vent après avoir tout per­du suite à une ca­tas­trophe na­tu­relle. Qui un pê­cheur, un ex­ploi­tant de chanvre ou en­core un pay­san... Nous croi­sons des éco­liers aux cos­tumes im­ma­cu­lés, des mi­neurs, par­fois du même âge, lampe torche en­core fixée au front, qui ont dé­jà des rêves d’adultes, des ven­deurs de co­qs de com­bat – il faut bien arrondir

Cette mo­saïque d’eth­nies, de re­li­gions et de des­tins ne se­rait pas com­plète sans la pré­sence des dif­fé­rents groupes re­belles ar­més des Phi­lip­pines. Qu’ils soient is­la­mistes, com­mu­nistes ou en­core pa­ra­mi­li­taires, ils sont tous là. A Di­wal­wal, ils ont un ac­cord ta­cite, ils ne sont pas là pour se faire la guerre, mais pour fi­nan­cer leur mou­ve­ment. Les idéo­lo­gies cessent, business is business ! Le soir, nous dî­nons dans l’un des nom­breux bouis-bouis. On y trouve riz, lé­gumes, viandes et pois­sons sé­chés, qui viennent de bien loin, car, de­puis 30 ans, les re­jets de mer­cure ont tout conta­mi­né à des di­zaines de ki­lo­mètres à la ronde (on les es­time à un to­tal de 50 tonnes, une ca­tas­trophe éco­lo­gique au ni­veau mon­dial), for­çant même cer­tains pay­sans à aban­don­ner leurs champs et à ve­nir, en déses­poir de cause, ten­ter leur chance à Di­wal­wal. Nous re­ga­gnons notre pe­tite au­berge au nom quelque peu exa­gé­ré de « Fa­mi­ly Inn », une di­zaine de chambres ali­gnées le long d’un étroit cou­loir amé­na­gé dans les fon­da­tions d’un ka­rao­ké. Une fois de plus, on se croi­rait dans un tun­nel, pas fa­cile de s’éva­der du quo­ti­dien. Ici, pas de rats, mais des pe­tites sou­ris d’à peine quinze ans, ve­nues, elles aus­si, prendre leur part du gruyère... Au moins, dans ce­lui-ci, on est sûr d’y trou­ver ce que l’on est ve­nu y cher­cher, pro­ba­ble­ment même, par­fois, plus ra­pi­de­ment qu’es­pé­ré. Un gramme d’or les quelques mil­li­grammes, le prix du bon­heur ! A l’étage su­pé­rieur, les chants al­coo­li­sés s’en fe­ront l’écho toute la nuit. Non loin du ka­rao­ké, se trouve l’une des cinq écoles de Di­wal­wal, la prin­ci­pale. Nous y ren­con­trons Wil­son, le di­rec­teur, ac­com­pa­gné de trois jeunes nou­veaux pro­fes­seurs ar­ri­vés la veille et en­core ter­ro­ri­sés à l’idée de cette pro­mo­tion in­at­ten­due. Il faut dire que pour un pre­mier poste... Wil­son est très re­mon­té contre Marl­bo­ro. Ce der­nier a en ef­fet re­mis en cause le sys­tème ins­tau­ré par Fran­co Ti­to et qui consis­tait, une fois par an, à of­frir une mé­daille de 10 grammes en or pur (18 ca­rats) aux dix meilleurs élèves de chaque an­née d’études, du CP à la troi­sième. Au­jourd’hui, seuls les quatre pre­miers élèves des an­nées de col­lège sont ré­com­pen­sés. « C’était un sys­tème très in­tel­li­gent qui mo­ti­vait les élèves », me confie Wil­son. Pour les pa­rents, pas be­soin d’être bons en maths, le cal­cul est vite fait, l’or est aus­si­tôt fon­du, puis re­ven­du. Très rares sont les élèves pos­sé­dant en­core une mé­daille... Né­ces­si­té fait loi, peut-être la seule res­pec­tée à Di­wal­wal ! Le qua­trième jour, après avoir ex­plo­ré d’autres re­coins de la ci­té au­ri­fère, nous re­tour­nons voir Ed­win. Je lui dis que je se­rais cu­rieux d’ob­ser­ver toutes les phases du pro­ces­sus, jus­qu’au pro­duit fi­ni, voir où sont en­tre­po­sés l’or, le mer­cure... Au lieu de me ré­pondre, Ed­win me de­mande sou­dai­ne­ment : « Com­bien veux-tu d’or ? 30 grammes ?

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