Les gosses de riches ne vont pas en pri­son

Gavroche Thaïlande - - L’éditorial - de PHI­LIPPE PLÉNACOSTE

L’af­faire « Ja­ne­pob », du pré­nom de l’homme qui a pro­vo­qué la mort le mois der­nier de deux étu­diants après avoir per­cu­té leur voi­ture à vive al­lure au vo­lant de sa Mer­cedes, est, aux yeux du pu­blic, une nou­velle preuve que les « gosses de riches » (sa fa­mille im­porte des voi­tures de luxe) s’en tirent tou­jours à moindre mal. Ce qu’on re­proche cette fois à la po­lice ? De ne pas avoir contrô­lé le taux d’al­coo­lé­mie de Ja­ne­pob après que ce der­nier a re­fu­sé le test. La conduite sous in­fluence de l’al­cool ayant en­traî­né la mort d’au­trui est pas­sible de 3 à 10 ans de pri­son.

A chaque nou­velle af­faire, les me­dias s’em­pressent d’en rap­pe­ler d’autres, toutes aus­si re­ten­tis­santes, comme celle de cette ado­les­cente de 16 ans, de bonne fa­mille elle aus­si, im­pli­quée dans un ac­ci­dent où neuf per­sonnes ont per­du la vie quand sa voi­ture a per­cu­té leur mi­ni­van, et qui a cris­tal­li­sé toutes les ran­coeurs de l’opi­nion pas son manque (sup­po­sé) de re­mords et sa peine de pri­son avec sur­sis ; ou en­core l’hé­ri­tier de la fa­mille Red Bull qui a ren­ver­sé un po­li­cier à mo­to au vo­lant de sa Fer­ra­ri en 2012, le tuant sur le coup. Il avait alors ten­té de se sous­traire à la jus­tice en fai­sant pas­ser à sa place un em­ployé de mai­son. Après maints re­cours de ses avo­cats, l’en­quête n’est tou­jours pas bou­clée.

A chaque nou­velle af­faire, le cock­tail mé­dia­tique est le même : des gosses de riches sans état d’âme, des vic­times in­no­centes, une po­lice ré­ti­cente, un achar­ne­ment mé­dia­tique et un gou­ver­ne­ment qui s’em­presse de cal­mer le jeu en pro­met­tant l‘im­par­tia­li­té afin d’évi­ter de se mettre l’opi­nion à dos. Une vin­dicte qui cache un res­sen­ti­ment po­pu­laire gé­né­ral très né­ga­tif sur une jus­tice à double vi­tesse. Les gosses de riches ne vont pas en pri­son ? C’est une ques­tion qui en amène d’autres, car à tra­vers le lyn­chage mé­dia­tique, ce n’est pas seule­ment eux que l‘opi­nion vise, mais leurs pa­rents, leur nom, leur fa­mille, leur classe so­ciale, et au-de­là, l’in­jus­tice d’un sys­tème où les « per­sonnes in­fluentes », donc riches, ne re­ce­vraient pas le même trai­te­ment que le com­mun des mor­tels. Voi­là, en ré­su­mé, ce que pense la grande ma­jo­ri­té des Thaï­lan­dais et la grande ma­jo­ri­té des peuples sou­mis aux dic­tats du plus fort dans des ré­gimes au­to­ri­taires et cor­rom­pus, les deux al­lant souvent de pair.

Dans le col­li­ma­teur des ré­seaux so­ciaux et des mé­dias, la po­lice, dont l’image est si écor­née qu’elle est pas­sée sous tu­telle mi­li­taire de­puis le coup d’etat. Car c’est au mo­ment du constat d’un dé­lit ou d’un crime que tout se joue en gé­né­ral. Quelques coups de fil, une en­quête bâ­clée et l’ac­cu­sa­tion se­ra le­vée ou re­clas­sée faute de preuves. Tout dé­pen­dra du nom du cou­pable. L’un des deux fils de Cha­lerm Yu­bam­rung, un po­li­ti­cien no­toire, avait été soup­çon­né du meurtre d’un po­li­cier en ci­vil lors d’une ba­garre dans une dis­co­thèque de Bang­kok en 2001. Il s’était ré­fu­gié à l’étran­ger le temps que les té­moins se ré­tractent et que ses avo­cats mettent en place sa dé­fense. Il s’était alors consti­tué pri­son­nier quelques mois plus tard et avait échap­pé à une condam­na­tion faute de preuves so­lides et de té­moins. Le meur­trier n’a ja­mais été re­trou­vé. Lui et ses deux frères fai­saient ré­gner la ter­reur à Bang­kok et étaient vus comme des in­tou­chables.

Des af­faires comme celle là, im­pli­quant des per­sonnes in­fluentes ou leurs re­je­tons, il y en a plein les ar­chives de la po­lice. Les pro­cu­reurs et les tri­bu­naux sont im­puis­sants pour pour­suivre et condam­ner sans un dos­sier d’ac­cu­sa­tion so­lide. Car cette fa­meuse jus­tice à double vi­tesse dont on parle tant concerne d’abord la po­lice, qui dans le sys­tème thaï­lan­dais ne ré­pond pas d’un juge d’ins­truc­tion et est ha­bi­li­tée à me­ner les en­quêtes et col­lec­ter des preuves sans en­traves. Ce manque de confiance dans des com­mis­sa­riats soup­çon­nés d’être à la botte des par­rains et autres ma­fieux lo­caux est à la source du sen­ti­ment d’in­éga­li­té qui trans­pire de tous les pores quand il s’agit de jus­tice so­ciale et d’éga­li­té des droits. Les fils et filles à pa­pa qui dé­rapent ne sont fi­na­le­ment que des boucs émis­saires.

Les fils et filles à pa­pa qui dé­rapent ne sont fi­na­le­ment que des boucs émis­saires.

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