Beau­té fa­tale

Gavroche Thaïlande - - Société Regard Croisé -

n les voit vi­re­vol­ter dans les rues de Bang­kok, lé­gères et gra­cieuses, belles de jour, diables de nuit. La femme thaï­lan­daise s’in­quiète de son image. Elle sait que sa beau­té la po­si­tion­ne­ra sur l’échelle so­ciale. Le but en soi n’est pas une fin. Plus que d’être belle, il fau­dra qu’elle montre qu’elle fait l’ef­fort d’y par­ve­nir. La beau­té est sub­jec­tive, ses cri­tères va­rient en fonc­tion de l’époque, de la cul­ture et bien en­ten­du du « mar­ché ». En Asie au Xième siècle, une belle femme se de­vait d’être ro­buste avec des hanches larges. La femme de­vait être mar­tiale et ses vê­te­ments dé­col­le­tés lais­saient ar­dem­ment sug­gé­rer ses formes. Puis la beau­té de­vient plus an­dro­gyne, la femme se fait fra­gile, les hanches et les poi­trines se font plus pe­tites, les vê­te­ments sont plus cou­vrants et montent jus­qu’au cou, les jambes s’al­longent et les robes se fendent. On ne montre plus, on fait rê­ver. Bien­tôt la beau­té se trou­ve­ra presque in­ac­ces­sible, confé­rant la femme dans un uni­vers du songe. Elle de­vra res­sem­bler à ces hé­roïnes des pa­villons rouges, maigres à la peau dia­phane au teint de cris­tal, ses longs che­veux de jais re­mon­tés en de sa­vants chi­gnons lais­sant dé­cou­vrir une nuque fine et gra­cile. Sa bouche sa­vam­ment ma­quillée lais­se­ra pa­raître des dents comme de pe­tites perles. Les pe­tites prin­cesses dé­li­cates sont sus­pen­dues au bon plai­sir des hommes puis­sants et forts. Mais le monde évo­lue. Que reste-t-il de ces cri­tères du pas­sé ? Comment, de nos jours, les fac­teurs éco­no­miques, so­ciaux et cultu­rels ont-ils im­pac­té l’image de la beau­té chez la femme thaï­lan­daise ? Bien en­ten­du, une des pre­mières pré­oc­cu­pa­tions est celle du teint de la peau. Il doit être le plus blanc pos­sible. Contrai­re­ment à l’eu­rope où le bron­zage est as­so­cié aux va­cances au so­leil, il concerne ici les pay­sannes qui tra­vaillent dans les ri­zières. On contrôle les mon­tées de mé­la­nine en se cou­vrant. On uti­lise en­core des om­brelles. Le mar­ché des crèmes de beau­té blan­chis­santes est flo­ris­sant. La Thaï­lande est le deuxième mar­ché au monde après le Ja­pon pour ces pro­duits éclair­cis­sants. Le but re­cher­ché est non pas d’avoir un teint bla­fard, mais plu­tôt une peau uni­forme et lu­mi­neuse, sans marque et pe­tites im­per­fec­tions. Bien en­ten­du, l’im­pact des mé­dias est énorme. Les hé­roïnes des sé­ries de­viennent des mo­dèles, l’in­fluence des films étran­gers bou­le­verse les sché­mas de base. Par­tout les ins­ti­tuts de beau­té, les cli­niques d’es­thé­tique et de chi­rur­gie fleu­rissent. On gonfle les poi­trines, on dé­bride les yeux, on comble les nez, on rend les bouches sen­suelles, on lisse et on dé­ride à tour de bras. La femme doit être mince, struc­tu­rée, lu­mi­neuse, le sour­cil mar­qué, les yeux ronds, le nez al­lon­gé, le cou gra­cile. On n’en est pas en­core au stade de la Chine où la chi­rur­gie peut al­ler jus­qu'à al­lon­ger les jambes des femmes pour les faire plus belles.

OMais mé­fions-nous, la quête de la per­fec­tion est un che­min sans fin ja­lon­né par les maîtres du mar­ke­ting. Le mar­ché est in­com­men­su­rable. On boit des po­tions ma­giques, on se tar­tine, on court, on trans­pire, on se fait « coa­cher », on soufre pour être belle. La beau­té est as­so­ciée non seule­ment à la po­si­tion so­ciale, mais aus­si à la san­té et bien en­ten­du à la lon­gé­vi­té. Re­fu­ser le com­bat et se lais­ser al­ler se­rait comme s’aban­don­ner à son triste sort. La lutte passe par l’es­time de soi, car il ne s’agit plus d’être plus belle pour les autres, mais d’être plus belle pour soi-même. Le bruit court dans tous les sa­lons à la mode sur le der­nier pro­duit mi­racle mis sur le mar­ché. La tech­nique se met en branle et ça fume, ça va­po­rise, ça se­coue d’ondes ve­nues d’ailleurs et de nulle part, ça pique à tout va. Oui, ça va mar­cher, et on se­rait stu­pide de ne pas l’uti­li­ser. Qui ra­te­rait la chance d’être ce qu’il vou­drait être au lieu de su­bir ce qu’il est ? Au dic­tat du « beau » s’ajoute ce­lui du « jeu­nisme », il n’est de fai­blesse qui tienne. Le mar­ché de l’illu­sion met tout à leur dis­po­si­tion pour par­ve­nir au but su­prême. Cos­mé­tique et es­thé­tique sont ain­si les ma­melles des prin­cesses ac­tuelles. Nous ne par­le­rons pas des ra­tés, des mal­en­con­treuses er­reurs de par­cours qui ont ren­du dif­formes ou ma­lades des pro­ta­go­nistes « mal­chan­ceux ». C’est le lot du pro­grès dans l’ex­cès. Mes­sieurs, vous êtes ceux pour qui elles ont sui­vi ce che­min là. Re­te­nez tou­te­fois votre sou­rire mo­queur, car très vite vous se­rez vous aus­si une part de mar­ché non né­gli­geable. On vous ar­ra­che­ra les poils et on vous tar­ti­ne­ra à votre tour, on s’oc­cu­pe­ra de votre blon­deur pour res­sem­bler à un Beck­ham ou à un autre Apol­lon.◊

Newspapers in French

Newspapers from Thailand

© PressReader. All rights reserved.