L’ar­gent des fa­rangs

Gavroche Thaïlande - - L’éditorial -

La double ta­ri­fi­ca­tion im­po­sée aux étran­gers à l’en­trée des parcs na­tio­naux est-elle jus­ti­fiée ou doit-elle être sup­pri­mée ? Ce dé­bat, qui ne date pas d’hier, a pris une tour­nure sur­pre­nante le mois der­nier quand des opé­ra­teurs – prin­ci­pa­le­ment des ba­te­liers ba­la­dant les tou­ristes dans la ma­gni­fique baie de Phang Nga où les « péages » sont en­core plus nom­breux que sur les voies ex­press à Bang­kok – ont pro­tes­té pour que les ta­rifs soient re­vus à la baisse. Ils étaient pas­sés de 200 à 400 bahts fin 2015, de 20 à 40 bahts pour les Thaï­lan­dais. Leur rai­son ? La « ré­volte des fa­rangs » qui re­fusent de vi­si­ter les sites payants, au point de mettre en dan­ger leur ac­ti­vi­té. Ils pro­posent que les ta­rifs soient di­vi­sés par deux, 200 bahts étant un prix « rai­son­nable » se­lon eux. La pro­po­si­tion a re­çu une fin de non re­ce­voir par le res­pon­sable ré­gio­nal des Parcs na­tio­naux.

Certes, la Thaï­lande n’est pas le seul pays à pra­ti­quer le « dual price », une forme de dis­cri­mi­na­tion par la na­tio­na­li­té dé­fen­due par les au­to­ri­tés qui évoquent sou­vent le be­soin de fi­nan­cer les parcs na­tio­naux en manque de moyens. Ar­gu­ment sans doute va­lable dans les pays sous-dé­ve­lop­pés qui dé­pendent du tourisme, mais qui a du mal à pas­ser en Thaï­lande. Pour plu­sieurs rai­sons. D’une part parce que le royaume n’est pas – n’est plus – un pays sous-dé­ve­lop­pé de­puis belle lu­rette et que le sec­teur tou­ris­tique compte au­jourd’hui pour 15% de son PIB. En 2016, il a rap­por­té au pays plus de 71 mil­liards de dol­lars ! D’autre part, parce qu’une ma­jo­ri­té des re­ve­nus gé­né­rés par les droits d’en­trée – on parle de cen­taines de mil­lions de bahts par an pour les parcs en ques­tion – ne sert pas à la pro­tec­tion des sites, mais, ce qui ne sur­pren­dra per­sonne ici, est si­phon­née par les gardes fo­res­tiers et leurs su­pé­rieurs. C’est en tout cas ce qu’ont ré­vé­lées les af­faires ré­centes à Phi Phi et Koh Sa­med suite à la cam­pagne an­ti-cor­rup­tion ini­tiée par le gou­ver­ne­ment mi­li­taire dès son ar­ri­vée au pou­voir en 2014.

Le parc na­tio­nal ma­rin en­tou­rant l’île de Phi Phi où se si­tue la fa­meuse Maya Bay, vi­si­té par plus d’un mil­lion de tou­ristes chaque an­née, ne dis­pose que d’une poi­gnée de gardes et de deux ba­teaux pour sur­veiller et pro­té­ger une zone si éten­due. Ce­la re­lève du scan­dale. Quant à la double ta­ri­fi­ca­tion, elle suit la même ligne, les Thaï­lan­dais payant jus­qu’à dix fois moins que les étran­gers. Comble de l’hy­po­cri­sie, les ta­rifs lo­caux sont af­fi­chés en thaï à l’en­trée des parcs pour ne pas « cho­quer » les fa­rangs. Et les ré­si­dents étran­gers qui payent leurs im­pôts en Thaï­lande sont sou­vent lo­gés à la même en­seigne. Alors qu’ils de­vraient, se­lon la ré­gle­men­ta­tion, bé­né­fi­cier du ta­rif lo­cal, la plu­part des parcs, à l’ex­cep­tion no­toire de Khao Yaï, im­posent le ta­rif fa­rang !

Oui, l’etat a les moyens de pro­té­ger ses ex­tra­or­di­naires sites na­tu­rels sans avoir à vi­der un peu plus les poches des tou­ristes étran­gers. Oui, il faut conti­nuer à im­po­ser des droits d’en­trée, voire même les aug­men­ter pour les sites les plus fra­giles et qui su­bissent l’as­saut du tourisme de masse ; et im­po­ser des quo­tas li­mi­tant ces en­trées. Oui, il faut per­mettre aux Thaï­lan­dais, en par­ti­cu­lier ceux aux re­ve­nus les plus mo­destes, de pro­fi­ter de leurs parcs na­tio­naux qua­si gra­tui­te­ment, comme ce­la se pra­tique dans les trans­ports en com­mun. Oui, il faut en­cou­ra­ger le gou­ver­ne­ment à prendre toutes les me­sures né­ces­saires pour ar­rê­ter cette cor­rup­tion ram­pante, l’unes des causes prin­ci­pales à l’ori­gine de l’in­quié­tante dé­gra­da­tion des sites clas­sés. Mais que l’on ar­rête de prendre les fa­rangs pour des ti­roirs-caisses, à moins de vou­loir tuer la poule aux oeufs d’or. C’est le mes­sage – fort – qu’ont vou­lu pas­ser les ha­bi­tants de Kra­bi. Es­pé­rons qu’il soit en­fin en­ten­du. G

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