La loi de lèse-ma­jes­té, graine des dic­ta­tures mi­li­taires La loi de lèse-ma­jes­té per­met l’exis­tence même de la dic­ta­ture mi­li­taire.

Gavroche Thaïlande - - Societe | Eclairage -

Le 10 fé­vrier, le mi­nis­tère pu­blic a pro­non­cé la mise en exa­men de Pai Dao­din, étu­diant et ac­ti­viste pro-dé­mo­cra­tie de Khon Kaen. Il fait l’ob­jet d’une plainte pour lèse-ma­jes­té et vio­la­tion de l’acte sur le cy­ber­crime pour avoir par­ta­gé un ar­ticle de la BBC sur son pro­fil Fa­ce­book. L’ar­ticle en ques­tion était un por­trait du nou­veau roi Va­ji­ra­long­korn, pu­blié à l’oc­ca­sion de son ac­ces­sion au trône. L’ar­ticle, par­ta­gé plus de trois mille fois sur les ré­seaux so­ciaux, y com­pris par l’au­teur de ces lignes, a coû­té à Pai sa li­ber­té. Après avoir com­mis son « mé­fait », le 2 dé­cembre 2016, Pai s’est fait ar­rê­ter et a été im­mé­dia­te­ment pla­cé en dé­ten­tion pro­vi­soire à la pri­son de Khon Kaen où il est tou­jours dé­te­nu au­jourd’hui. Les mots in­cri­mi­nés pour lèse-ma­jes­té ne peuvent pas être re­pro­duits ici – par­ler du fond des af­faires de lèse-ma­jes­té est en soi lèse-ma­jes­té – mais, n’ayons pas peur de dé­voi­ler tout de même qu’il s’agit d’une ex­pres­sion cou­rante, ba­nale même, un eu­phé­misme usi­té dans la presse en­tière, lo­cale comme étran­gère, concer­nant le ba­ra­mi du roi ac­tuel dans son rap­port à ce­lui du roi défunt Bhu­mi­bol. Cette af­faire nous ap­prend donc que les mots si fa­mi­liers sont dé­sor­mais cri­mi­na­li­sés. Ou alors se­rait-ce uni­que­ment le cas pour Pai ? Pai, âgé de 25 ans, étu­diant en droit, est membre du Nou­veau Mou­ve­ment pour la Dé­mo­cra­tie (NDM), ce groupe de jeunes ac­ti­vistes sur­tout connu pour ses vi­déos sa­ti­riques de Prayuth Chan-ocha et sa dé­non­cia­tion de la cor­rup­tion en­tou­rant la construc­tion du parc Ra­jabhak­ti à Hua Hin. La mise en exa­men tombe à point nom­mé pour la junte qui voit ici em­pri­son­né son op­po­sant le plus ac­tif. C’est d’ailleurs un mi­li­taire, le lieu­te­nant Pi­thak­pol Chus­ri, qui a por­té plainte après avoir ar­rê­té Pai à plu­sieurs re­prises, à Khon Kaen et à Bang­kok, sans ja­mais ob­te­nir de dé­ten­tions pro­vi­soires bien du­rables. Voi­là qui est chose faite. Mais on se four­voie­rait à croire que l’af­faire Dao­din est uni­que­ment un rap­pel que la loi de lèse-ma­jes­té se prête ai­sé­ment aux abus de l’ar­mée lors­qu’elle est au pou­voir. En réa­li­té, l’exis­tence de la loi de lèse-ma­jes­té per­met l’exis­tence même de la dic­ta­ture mi­li­taire ; elle la rend conce­vable. En temps de se­mi-dé­mo­cra­tie, elle conserve son ho­ri­zon dans le champ des pos­sibles. En ef­fet, l’ar­ticle 112 du Code pé­nal est un ou­til de la struc­ture au­to­ri­taire du ré­gime thaï­lan­dais (l’etat pro­fond ou

dont l’ar­mée est un élé­ment cen­tral. La loi de lèse-ma­jes­té est le ver­rou qui tient en­semble les élé­ments d’un cer­tain « ré­gime de vé­ri­té » as­so­ciant la sou­ve­rai­ne­té à la mo­nar­chie – non au peuple – et l’ar­mée à la dé­fense de cette sou­ve­rai­ne­té. Ce ré­gime de vé­ri­té fait montre d’une im­pres­sion­nante ré­si­lience, en temps de gou­ver­ne­ment mi­li­taire comme ci­vil. Même en temps de gou­ver­ne­ment se­mi-dé­mo­cra­tique, la loi de lèse-ma­jes­té ré­duit au si­lence toute re­mise en cause de ce ré­gime de vé­ri­té, en la cri­mi­na­li­sant. Al­thus­ser nom­mait ce type de dis­cours to­ta­li­sant « l’ap­pa­reil idéo­lo­gique d’etat ». Ici, il s’agit de l’ap­pa­reil idéo­lo­gique du qui per­met à l’ar­mée de ré­ap­pa­raître sur la scène politique à chaque fois qu’elle l’es­time sou­hai­table. Si, comme le gou­ver­ne­ment l’a pro­mis, des élec­tions se tiennent en 2018, il fau­dra bien se gar­der de se ré­jouir trop vite. Tant que la loi de lèse-ma­jes­té existe dans sa forme ac­tuelle, les graines de l’au­to­ri­ta­risme de­meurent. Parce qu’en em­pê­chant à tous la jouis­sance de la li­ber­té d’ex­pres­sion – li­ber­té d’ex­pres­sion dont l’ap­pren­tis­sage res­pon­sable mène les jeunes dé­mo­cra­ties sur le che­min de la conso­li­da­tion dé­mo­cra­tique –, la loi de lèse-ma­jes­té crée les condi­tions d’un re­tour per­ma­nent à l’au­to­ri­ta­risme. Dans le Livre XII de l’es­prit des Lois, pu­blié en 1748, Mon­tes­quieu écri­vait: – Les lois de la Chine dé­cident que qui­conque manque de res­pect à l’em­pe­reur doit être pu­ni de mort. Comme elles ne dé­fi­nissent pas ce que c’est que ce man­que­ment de res­pect, tout peut four­nir un pré­texte pour ôter la vie à qui l’on veut, et ex­ter­mi­ner la fa­mille que l’on veut (...) C’est as­sez que le crime de lèse-ma­jes­té soit vague, pour que le gou­ver­ne­ment dé­gé­nère en des­po­tisme. » Aus­si long­temps que par­ta­ger un ar­ticle fac­tuel de la BBC se­ra pas­sible de 3 à 15 ans de pri­son, les élec­tions, rite de pas­sage usuel du « re­tour à la dé­mo­cra­tie », ne pour­ront ja­mais pro­duire rien de plus qu’un si­mu­lacre de gou­ver­ne­ment dé­mo­cra­tique. G

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