« Fake News » en Asie aus­si...

L’épi­dé­mie des nou­velles fausses ou tron­quées dif­fu­sées sur in­ter­net n’est pas l’apa­nage des pays oc­ci­den­taux. Elle me­nace l’équi­libre de toutes nos so­cié­tés.

Gavroche Thaïlande - - Rebond -

Vla­di­mir Pou­tine n’a fait que prendre les de­vants. En fer­mant les yeux sur les agis­se­ments de cy­ber of­fi­cines liées aux services de ren­sei­gne­ments russes dont il est lui-même un pur pro­duit, le maître du Krem­lin ne fait que per­pé­tuer la vieille at­ti­tude de dé­né­ga­tion so­vié­tique. Hier, les séides de L’EX-URSS ma­ni­pu­laient la presse de gauche eu­ro­péenne, tis­saient leurs liens dans l’in­tel­li­gent­sia pa­ci­fiste, et dis­cré­di­taient lors­qu’ils le dé­ci­daient tel ou tel in­tel­lec­tuel un peu trop prompt à dé­non­cer les agis­se­ments de Mos­cou... Au­jourd’hui, dans le se­cret des soutes de l’in­ter­net, des la­bo­ra­toires de fausses nou­velles « Made in Rus­sia » minent conscien­cieu­se­ment le dé­bat dé­mo­cra­tique en Oc­ci­dent. Vu du Krem­lin, il ne s’agit que d’une ré­ponse du ber­ger à la ber­gère. Les Amé­ri­cains ten­tèrent, dans les an­nées 90, de faire main basse sur les dé­combres de l’union so­vié­tique à coup de per­cées ca­pi­ta­listes et d’oli­garques al­liés. Les Russes d’au­jourd’hui se dé­fendent sur la toile, en dis­cré­di­tant ceux qui les agres­sèrent au­tre­fois... Ce duel cy­ber-politique illus­tré par la ré­cente élec­tion de Do­nald Trump et la pro­fu­sion des « fake news » (fausses nou­velles) dans le dé­bat pré­si­den­tiel amé­ri­cain, n’est tou­te­fois pas can­ton­né aux Etats-unis et à l’eu­rope. L’asie, à bien des égards, doit s’y pré­pa­rer. Rien de tel, alors que les ri­va­li­tés stra­té­giques font rage en mer de Chine du Sud, qu’une bonne cam­pagne de dés­in­for­ma­tion pour jus­ti­fier la course aux ar­me­ments ou les coups de men­ton mi­li­taires. Rien de tel, sur­tout, que des cam­pagnes ci­blées d’ac­cu­sa­tions et de soup­çons contre telle ou telle per­son­na­li­té politique pour la for­cer à se re­ti­rer ou à ces­ser ses cri­tiques contre les au­to­ri­tés en place. Ré­so­lu­ment na­tio­na­listes, xé­no­phobes et ac­cros aux nou­veaux moyens de com­mu­ni­ca­tion, les opi­nions pu­bliques asia­tiques sont fa­ciles à ma­ni­pu­ler. Les contre-pou­voirs font cruel­le­ment dé­faut. Les ru­meurs se pro­pagent de fa­çon in­cen­diaire. Le goût pour les cou­lisses sombres du pou­voir (rôle des de­vins et des car­to­man­ciens, im­por­tance de la cor­rup­tion, in­fluence des ma­fias...) nour­rit un com­plo­tisme per­ma­nent. La dis­tor­sion des faits 2.0 a un fort bel ave­nir dans cette par­tie du monde. L’af­faire est d’au­tant plus pré­oc­cu­pante qu’il faut peu de moyens pour mon­ter de toutes pièces une per­for­mante cam- pagne de fake news. Du­rant l’élec­tion pré­si­den­tielle amé­ri­caine, des la­bo­ra­toires de dés­in­for­ma­tion ba­sés dans les Bal­kans et consti­tués de pe­tits com­man­dos de « geeks » ha­biles à co­pier-col­ler les fausses nou­velles, ont fait de consi­dé­rables dé­gâts. Ces of­fi­cines ne coûtent pas cher à ceux qui les fi­nancent. Elles ne courent, en plus, au­cun risque lé­gal puis­qu’elles sont si­tuées loin du ter­ri­toire vi­sé par leurs at­taques. Les dis­sé­mi­na­teurs de fausses nou­velles sur in­ter­net n’ont peut-être même pas l’im­pres­sion de com­mettre un acte dan­ge­reux. En­tret­wit­ter, Fa­ce­book et consorts, ces agi­tés du cy­ber bo­cal sont comme des py­ro­manes qui se conten­te­raient de dis­tri­buer des boîtes d’al­lu­mettes dans une fo­rêt d’arbres secs sans en cra­quer une seule. Ils laissent les in­ter­nautes s’en em­pa­rer, re­layer leurs fausses in­for­ma­tions, et al­lu­mer le bra­sier. Avant de s’éva­nouir dans la na­ture quand l’in­cen­die se pro­page... Or l’asie ne manque pas d’etats qui ont tout in­té­rêt à se­mer ce type de cy­ber-désordre dans la tête des ci­toyens mieux édu­qués, et donc de­man­deurs de plus de li­ber­tés et da­van­tage d’etat de droit. La Co­rée du Nord fi­gure évi­dem­ment au pre­mier rang. La Chine, sou­cieuse d’éli­mi­ner tous ceux qui s’op­posent à son im­pé­ria­lisme politique et com­mer­cial, a be­soin de faire et dé­faire les ré­gimes des pays voi­sins. Mais élar­gis­sons un peu le cercle : le Cam­bodge de Hun Sen, pris en otage par un clan af­fai­riste, a tout avan­tage à se­mer le cy­ber chaos politique au­tour de lui. Les is­la­mistes in­do­né­siens, en pre­mière ligne dans l’ac­tuel pro­cès du gou­ver­neur chré­tien de Dja­kar­ta, trou­ve­ront avan­tage à sa­lir les re­pré­sen­tants des mi­no­ri­tés. Quant aux Phi­lip­pines, la dex­té­ri­té tech­no­lo­gique de leur po­pu­la­tion en fait un re­père par­fait de cy­ber mer­ce­naires. N’est-ce pas à Ma­nille que fut con­coc­té, au dé­but des an­nées 2000, le fa­meux vi­rus « I love you » ? Les obs­tacles, heu­reu­se­ment, de­meurent. La di­ver­si­té des langues en est une. Le poids, en­core im­por­tant, de la té­lé­vi­sion comme mé­dia de masse en est un autre. La ca­pa­ci­té des au­to­ri­tés à ré­gu­ler, voire cen­su­rer, est en­fin beau­coup plus grande qu’en Oc­ci­dent. Mais gare : les Asia­tiques, et tous les ex­pa­triés pré­sents dans la ré­gion, au­raient bien tort de croire que les fausses nou­velles ne les conta­mi­ne­ront pas. La mon­dia­li­sa­tion des faux flux d’in­for­ma­tion se­ra tou­jours plus ra­pide que celle des biens et des services. G

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