"L’ALE­CA N’EST PAS UNE ME­NACE POUR L’AGRICULTURE TU­NI­SIENNE MAIS UNE PAR­TIE DE LA SOLUTION"

PA­TRICE BER­GA­MI­NI, AM­BAS­SA­DEUR DE L’UNION EU­RO­PÉENNE EN TU­NI­SIE

La Presse Business (Tunisia) - - SOMMAIRE - Sar­rah O. BAKRY

L’am­bas­sa­deur a en­ga­gé une ga­ran­tie, non seu­le­ment of­fi­cielle mais aus­si per­son­nelle, pour nous as­su­rer que l’ave­nir de l’agriculture tu­ni­sienne passe im­man­qua­ble­ment par deux voies : la pre­mière est celle de la mo­der­ni­sa­tion de l’agriculture tu­ni­sienne, sa mise à ni­veau... et la se­conde c’est l’Ale­ca.

SI l’agriculture tu­ni­sienne semble aujourd’hui se trou­ver à une sorte de croi­sée des che­mins où les choix ne sont pas tou­jours ai­sés, il est de plus en plus clair que l’ap­pui d’un par­te­naire pour faire face à l’ave­nir est ca­pi­tal. Il faut dire que, se­lon la FAO, ce sec­teur ne peut sou­te­nir la concur­rence pré­vi­sible in­duite par la li­bé­ra­li­sa­tion des échanges des pro­duits agri­coles avec l’Eu­rope à la fa­veur de l’Ale­ca qu’à la condi­tion qu’il ac­croisse ses ex­por­ta­tions à hau­teur de 8% par an et d’amé­lio­rer sa pro­duc­ti­vi­té de 5%. Plus fa­cile à dire qu’à faire ! Entre-temps, les agri­cul­teurs tu­ni­siens ne cessent de ma­ni­fes­ter leurs craintes des ef­fets que pour­rait avoir l’Ale­ca sur la pé­ren­ni­té du sec­teur alors que, face à une agriculture tu­ni­sienne non mo­der­ni­sée ca­rac­té­ri­sée par une moyenne d’âge des agri­cul­teurs éle­vée et un ni­veau de com­pé­ti­ti­vi­té faible, campe une agriculture eu­ro­péenne ef­fi­cace et for­te­ment sub­ven­tion­née, ce qui condui­rait à un im­mense dés­équi­libre dont pâ­ti­raient nos agri­cul­teurs et notre monde ru­ral. C’est pour ce­la que l’im­pli­ca­tion des or­ga­ni­sa­tions de pro­fes­sion­nels et de la so­cié­té ci­vile dans les né­go­cia­tions of­fi­cielles sur l’Ale­ca pour­suit le but d’éveiller tout le monde aux ques­tions les plus dé­li­cates de la li­bé­ra­li­sa­tion des échanges des pro­duits agri­coles.

UN PA­RI PASCALIEN

Un dos­sier com­pli­qué sur le­quel nous éclaire Pa­trice Ber­ga­mi­ni, am­bas­sa­deur de l’Union eu­ro­péenne en Tu­ni­sie, qui se ré­vèle au fil de notre ren­contre un Mé­di­ter­ra­néen convain­cu. Au­cune sur­prise à ce qu’il ar­gu­mente donc sur l’Ac­cord avec une pas­sion qu’il peine à ca­cher der­rière une ra­tio­na­li­té toute car­té­sienne. C’est ce que nous al­lons consta­ter au fil de l’in­ter­view qu’il a bien vou­lu nous ac­cor­der. Avec mé­thode, il s’em­ploie­ra à nous dé­mon­trer que les Tu­ni­siens sont en vé­ri­té confron­tés à un pa­ri pascalien avec cet ac­cord : rien à perdre, tout à ga­gner. Nous lui po­sons donc la ques­tion des sta­tis­tiques qui disent que les deux tiers des agri­cul­teurs tu­ni­siens craignent les im­pacts né­ga­tifs de cet ac­cord. Leur di­rait-il que l’Ale­ca n’est ab­so­lu­ment pas une me­nace pour l’agriculture tu­ni­sienne, de quelque ma­nière que ce soit ? Nous avons ob­te­nu une ré­ponse di­recte, sans dé­tours : “C’est une ga­ran­tie, non seu­le­ment of­fi­cielle, mais aus­si

per­son­nelle. L’Ale­ca n’est pas une me­nace mais une par­tie de la solution. Pour dire les choses clai­re­ment, à mon avis, l’ave­nir de l’agriculture tu­ni­sienne passe par deux voies : la pre­mière est la mo­der­ni­sa­tion, la mise à ni­veau... et la se­conde c’est l’Ale­ca”, as­sure le diplomate. Pour lui, s’il y a me­nace, c’est ailleurs qu’il faut la cher­cher, du cô­té de l’eau, du mar­ché, du cli­mat, de l’éco­no­mie du­rable, de la ca­pa­ci­té de chan­ger... mais l’Ale­ca ser­vi­ra im­man­qua­ble­ment la voie la plus construc­tive. Il in­siste sur sa convic­tion que l’ac­cord est à l’avan­tage de la Tu­ni­sie et que notre pays et l’UE ga­gne­raient à tra­vailler en­semble sur ce dos­sier, à l’ins­tar du Ma­roc qui a re­joint l’ac­cord et qui en voit aujourd’hui les ré­sul­tats avec une hausse des ex­por­ta­tions de 84%, avec 97% de ses pro­duits ex­por­tés vers l’UE hors taxes et hors quo­ta et avec des pé­riodes dé­ro­ga­toires de 5 à 10 ans. “L’ac­cord est asy­mé­trique pour re­le­ver les dé­fis de la tran­si­tion. La Tu­ni­sie en a be­soin et c’est ce que j’ai en­ten­du de la part de pro­fes­sion­nels tu­ni­siens, d’ex­ploi­tants, de gens qui tra­vaillent dans l’ex­port. Ils sont convain­cus des op­por­tu­ni­tés de l’ac­cord et disent même que c’est une er­reur d’avoir re­je­té l’ac­cord dé­jà adop­té par le Ma­roc, l’Egypte et la

“IL FAUT BOUS­CU­LER LES ÉLECTRONS”

Nous de­man­dons à Pa­trice Ber­ga­mi­ni s’il pense que l’agriculture tu­ni­sienne est ca­pable de gar­der un haut rythme d’ex­por­ta­tion tout en dé­ve­lop­pant sa pro­duc­ti­vi­té pour sa­tis­faire aux exi­gences de l’Ale­ca, alors qu’elle est dé­jà at­teinte de plu­sieurs maux struc­tu­rels comme le mor­cel­le­ment des terres et les aléas de cer­taines fi­lières. Il ré­pond que l’im­por­tant est d’avoir de la vi­si­bi­li­té et que, dans le cas pré­sent, celle-ci avoi­sine zé­ro. “Il y a des pro­blèmes dans l’agriculture tu­ni­sienne mais ce­la ne date pas d’hier. Il faut s’y at­ta­quer avec le sou­tien de l’Ale­ca pour que ce sec­teur contri­bue à la réus­site de la tran­si­tion so­cioé­co­no­mique. Avant l’ou­ver­ture des né­go­cia­tions, il y eut d’abord l’ap­pui tech­nique et fi­nan­cier de l’UE à la com­pé­ti­ti­vi­té et aux ex­por­ta­tions avec un to­tal de 215 millions d’eu­ros, y com­pris la contri­bu­tion AFD au Pri­mea (voir notre en­ca­dré ci-bas) jus­qu’en 2022. Je dois dire qu’il faut se po­ser des ques­tions sur l’ef­fi­ca­ci­té de l’ex­ploi­ta­tion de ces fonds et c’est en­core là que l’ac­cord peut ai­der pour boos­ter les choses. Par exemple, l’Ale­ca per­met­tra aux pro­duits tu­ni­siens d’ac­cé­der aux normes de qua­li­té de l’UE et ce­la leur ou­vri­ra de nou­veaux mar­chés”, ex­plique l’am­bas­sa­deur. Pour Ber­ga­mi­ni, la norme fe­ra que le consom­ma­teur eu­ro­péen n’hé­si­te­ra plus de­vant les pro­duits agri­coles tu­ni­siens et que, de ce point de vue, les dé­fis face aux agri­cul­teurs tu­ni­siens et aux agri­cul­teurs eu­ro­péens sont les mêmes. Mais com­ment l’Ale­ca pour­rait-il de­ve­nir une op­por­tu­ni­té pour la­mi­ner les énormes écarts qui existent entre les agri­cul­tures tu­ni­sienne et eu­ro­péenne ? Le diplomate pense que c’est évi­dem­ment une ques­tion de temps et que les ou­tils existent pour les dif­fé­rentes di­men­sions de la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, mais il nous cite l’exemple d’un ex­ploi­tant de la ré­gion du Kef qui est mé­daillé d’or et qui vou­lait mon­ter en vo­lume. Il a consul­té trois banques de la place pour les convaincre de son pro­jet d’ex­ten­sion mais les trois banques ont toutes don­né des réponses né­ga­tives.

DE JEUNES GENS À HAUT CUR­SUS

Nous sommes, se­lon lui, de­vant un cas tri­vial de non-adé­qua­tion des ma­nières de pen­ser avec l’ave­nir qui pour­rait être ce­lui de l’agriculture tu­ni­sienne. C’est en par­tie pour ce­la que beau­coup es­pèrent que le fait d’as­so­cier les or­ga­ni­sa­tions pro­fes­sion­nelles et la so­cié­té ci­vile aux né­go­cia­tions of­fi­cielles va chan­ger les choses, ou­vrir de nou­velles voies de com­mu­ni­ca­tion entre les pro­ta­go­nistes : “Il faut avoir beau­coup de par­te­naires au­tour de la table, ex­plo­rer toutes les voies de ré­flexion, bous­cu­ler les électrons pour par­ve­nir en­fin à iden­ti­fier quelle se­rait la politique agri­cole de la Tu­ni­sie en 2030.” Il reste le cas de tous ces jeunes gens à haut cur­sus et sans les­quels les in­di­ca­teurs qua­li­ta­tifs et pros­pec­tifs ne bou­ge­ront pas. Et c’est à un Ber­ga­mi­ni lé­gè­re­ment amu­sé que nous de­man­dons quels conseils il pour­rait don­ner aux jeunes agri­cul­teurs tu­ni­siens qui au­raient un pro­fil de di­plô­més et qui se pro­met­traient d’axer leur car­rière au­tour de l’agriculture. Nous ob­te­nons une ré­ponse fran­che­ment pas­sion­née de la part de l’am­bas­sa­deur : “Ils doivent vrai­ment être conscients que la Tu­ni­sie est ca­pable de de­ve­nir une pé­pite, un par­te­naire ex­tra­or­di­naire pour beau­coup de par­ties dans le sec­teur agri­cole. Ils doivent voir ce qui se passe en UE, re­gar­der loin, an­ti­ci­per les dé­fis du fu­tur et sur­tout ne pas s’in­ter­dire d’an­ti­ci­per. L’Ale­ca est là pour ai­der mais c’est à la Tu­ni­sie de dé­ci­der et de le faire avec convic­tion et vo­lon­ta­risme.”

Il y a des pro­blèmes dans l’agriculture mais ce­la ne date pas d’hier. Il faut s’y at­ta­quer avec le sou­tien de l’Ale­ca pour que ce sec­teur contri­bue à la réus­site de la tran­si­tion so­cioé­co­no­mique. Jor­da­nie”, ajoute-t-il.

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