"LE SEC­TEUR AGRI­COLE A BE­SOIN D’UNE NOU­VELLE VI­SION ET D’UNE VÉ­RI­TABLE STRA­TÉ­GIE"

ZIED AH­MED, AGROÉCONOMISTE ET FON­DA­TEUR DU BLOG LA TU­NI­SIE AGRI­COLE

La Presse Business (Tunisia) - - SOMMAIRE - Sar­rah O. BAKRY

C’est un ap­pel d’ur­gence à la te­nue du dia­logue na­tio­nal sur l’agriculture tu­ni­sienne que lance Zied Ah­med, dans le but an­non­cé de chan­ger de pa­ra­digme et do­ter le sec­teur agri­cole d’une nou­velle vi­sion et d’une vé­ri­table stra­té­gie qui, se­lon lui, de­meure ab­sente pour le mo­ment. Une vi­sion qui perme rait à l’un des prin­ci­paux pi­liers de l’éco­no­mie na­tio­nale de faire face aux dé­fis fu­turs du pays : l’aug­men­ta­tion de la po­pu­la­tion, le chan­ge­ment cli­ma­tique, la ra­re­té des res­sources na­tu­relles, l’ex­pan­sion ur­baine, la li­bé­ra­li­sa­tion des échanges…

POUR STI­MU­LER LE SEC­TEUR AGRI­COLE QUI SEMBLE AUJOURD’HUI DE PLUS EN PLUS APATHIQUE, FAUT-IL AC­TI­VER LE DIA­LOGUE NA­TIO­NAL SUR L’AGRICULTURE ?

Le mo­dèle agri­cole tu­ni­sien a at­teint ses li­mites et les symp­tômes de son épui­se­ment sont nom­breux : les res­sources na­tu­relles (les sols, les nappes phréa­tiques, les eaux de sur­face…) qui consti­tuent l’élé­ment de base d’une pro­duc­tion agri­cole ont été épui­sées par une sur­ex­ploi­ta­tion non contrô­lée, les agri­cul­teurs manquent d’en­ca­dre­ment et d’ap­pui, les ex­ploi­ta­tions agri­coles sont de plus en plus pe­tites et les fi­lières sont très mal or­ga­ni­sées ou­vrant les portes aux in­ter­mé­diaires et, par consé­quent, à l’aug­men­ta­tion des prix des pro­duits agri­coles. Face à ce constat par­ta­gé par l’en­semble des ac­teurs, le dia­logue na­tio­nal sur l’agriculture de­vient une né­ces­si­té. Nous de­vons chan­ger de pa­ra­digme et do­ter le sec­teur agri­cole d’une nou­velle vi­sion et d’une vé­ri­table stra­té­gie qui de­meure ab­sente pour le mo­ment. Une vi­sion qui per­met­trait de faire face aux dé­fis fu­turs: l’aug­men­ta­tion de la po­pu­la­tion, le chan­ge­ment cli­ma­tique, la ra­re­té des res­sources, ex­pan­sion ur­baine, li­bé­ra­li­sa­tion des échanges… En dé­cembre 2015, à l’Ini­tia­tive de l’Utap, un dia­logue na­tio­nal sur l’agriculture a été or­ga­ni­sé par le mi­nis­tère de l’Agriculture et qui n’a pas abou­ti à des ré­sul­tats concrets. L’ex­pé­rience mé­ri­te­rait d’être re­nou­ve­lée en s’as­si­gnant, cette fois-ci, des ob­jec­tifs clairs et en veillant à ce que tous les ac­teurs du sec­teur y soient re­pré­sen­tés. A mon avis, le dé­bat na­tio­nal de­vrait ré­pondre à plu­sieurs ques­tions de fond avec, comme fil rouge, cette ques­tion cen­trale : quelle type d’agriculture de­vrions-nous dé­ve­lop­per pour les cin­quante pro­chaines an­nées ?

LORS DE LA TE­NUE DE LA CONFÉ­RENCE ‘’TU­NI­SIA2020’’, LES 12 PRO­JETS DES­TI­NÉS À L’AGRICULTURE VOUS SEMBLENT-ILS POR­TER UNE VRAIE STRA­TÉ­GIE ?

La Tu­ni­sie ne dis­pose pas d’une stra­té­gie agri­cole glo­bale et de long terme. Nous dis­po­sons d’un en­semble de stra­té­gies sec­to­rielles dé­ve­lop­pées par les di­rec­tions du mi­nis­tère de l’Agriculture sans au­cune vi­sion claire qui les réunit. Ain­si, les pro­jets pro­po­sés pour l’évé­ne­ment Tu­ni­sia2020 ré­pondent aux ob­jec­tifs de court terme mis en place par le dé­par­te­ment agri­cole pour pal­lier cer­tains pro­blèmes d’in­fra­struc­ture ou de pro­duc­tion et ne consti­tuent pas une stra­té­gie en elle-même. Ce­pen­dant, le conte­nu de ces pro­jets nous dé­voile une vi­sion très ca­pi­ta­lis­tique ba­sée sur une mo­bi­li­sa­tion im­por­tante des res­sources na­tu­relles dans un contexte mar­qué par le chan­ge­ment cli­ma­tique et la ra­re­té de ces res­sources.[UW1]

DANS TOUS LES SCÉ­NA­RIOS POS­SIBLES, L’UTAP EST-ELLE SE­LON VOUS UNE PAR­TIE DE LA SOLUTION OU UNE PAR­TIE DU PRO­BLÈME ?

L’Utap est le syn­di­cat his­to­rique en Tu­ni­sie. Sauf que ce syn­di­cat, souf­frant de plu­sieurs pro­blèmes struc­tu­rels, consti­tue pour le mo­ment l’un des maux de l’agriculture tu­ni­sienne. La su­bor­di­na­tion politique au pou­voir en place et l’ab­sence de l’au­to­no­mie fi­nan­cière sont les deux prin­ci­paux obs­tacles de ce syn­di­cat qui ont en­gen­dré un pro­blème de gou­ver­nance au sein de cette or­ga­ni­sa­tion et entre l’or­ga­ni­sa­tion elle-même et les agri­cul­teurs. Ac­ca­blée par ces deux pro­blèmes struc­tu­rels, l’Utap ne peut pas jouer son rôle de syn­di­cat dé­fen­dant l’in­té­rêt des agri­cul­teurs face aux me­sures étatiques. Ain­si, son rôle syn­di­cal se ré­sume à quelques évè­ne­ments or­ga­ni­sés tout au long de l’an­née et cer­taines re­ven­di­ca­tions très peu dé­ran­geantes pour le gou­ver­ne­ment. Avec cette faible force syn­di­cale, l’Utap ne consti­tue pas un contre­poids dans la concep­tion des po­li­tiques agri­coles et dans l’orien­ta­tion des me­sures pu­bliques. Au contraire, elle est per­çue par les agri­cul­teurs comme un pro­lon­ge­ment des struc­tures de l’Etat. Cette per­cep­tion est en­core ren­for­cée par la ques­tion épi­neuse de la vente du son de blé qui té­moigne du rap­pro­che­ment exis­tant entre l’Etat et le syn­di­cat. Ce­pen­dant, l’Utap de­meure un syn­di­cat qui dis­pose d’une grande base d’adhé­rents et pour­rait pe­ser sur l’échi­quier de la scène agri­cole si elle en­tre­prend les dis­po­si­tions né­ces­saires pour sa mo­der­ni­sa­tion et son dé­ve­lop­pe­ment.

Le conte­nu des pro­jets pro­po­sés lors de ‘’Tu­ni­sia2020’’ nous dé­voile une vi­sion très ca­pi­ta­lis­tique ba­sée sur une mo­bi­li­sa­tion im­por­tante des res­sources na­tu­relles dans un contexte mar­qué par le chan­ge­ment cli­ma­tique et la ra­re­té de ces res­sources..

Les so­cié­tés mu­tuelles de ser­vices agri­coles pour­raient consti­tuer une vé­ri­table ré­ponse à cer­tains pro­blèmes struc­tu­rels du sec­teur agri­cole en Tu­ni­sie comme ce­lui de la désor­ga­ni­sa­tion des fi­lières

COM­MENT DON­NER AU SYN­DI­CAT NA­TIO­NAL DE L’AGRICULTURE (SY­NA­GRI) LA PLACE QUI LUI RE­VIENT DE DROIT, AU MOINS EN TERMES DE PLURALITÉ ?

La pluralité syn­di­cale ne peut être que bé­né­fique pour l’agri­cul­teur et l’agriculture en Tu­ni­sie. Le Sy­na­gri est un syn­di­cat consti­tué ré­cem­ment et dé­ve­loppe sa base d’adhé­rents pro­gres­si­ve­ment. Les faibles res­sources fi­nan­cières consti­tuent le prin­ci­pal frein à son dé­ve­lop­pe­ment. En ef­fet, le Sy­na­gri ne dis­pose pas des mêmes re­cettes et pri­vi­lèges fi­nan­ciers que l’Utap qui est lar­ge­ment sub­ven­tion­née par l’Etat et bé­né­fi­cie des rentes de la vente des ali­ments de bé­tail aux agri­cul­teurs. Un seul scé­na­rio est pos­sible pour ren­for­cer la place du Sy­na­gri sur la scène na­tio­nale agri­cole : l’Etat doit trai­ter les deux syn­di­cats sur un pied d’éga­li­té. Soit ils bé­né­fi­cient, tous les deux, des mêmes avan­tages fi­nan­ciers, soit ils sont tous les deux pri­vés de n’im­porte quelle aide éta­tique.

La deuxième op­tion est la plus bé­né­fique pour l’agriculture tu­ni­sienne dans la me­sure où elle in­ci­te­rait les syn­di­cats à cher­cher les fonds né­ces­saires pour leur fonc­tion­ne­ment par la sen­si­bi­li­sa­tion des agri­cul­teurs au travail syn­di­cal.

QUEL EST L’AVE­NIR DES SO­CIÉ­TÉS MU­TUELLES DE SER­VICES AGRI­COLES (SMSA), QUI SONT EN RÉA­LI­TÉ DES CO­OPÉ­RA­TIVES ?

Les Smsa pour­raient consti­tuer une vé­ri­table ré­ponse à cer­tains pro­blèmes struc­tu­rels du sec­teur agri­cole en Tu­ni­sie comme ce­lui de la désor­ga­ni­sa­tion des fi­lières qui a en­gen­dré le dé­ve­lop­pe­ment des in­ter­mé­diaires entre le consom­ma­teur et le pro­duc­teur. Après 2011, le nombre de Smsa en Tu­ni­sie a consi­dé­ra­ble­ment aug­men­té, té­moi­gnant de l’ef­fer­ves­cence que connaît le monde ru­ral tu­ni­sien et de la vo­lon­té des agri­cul­teurs à trou­ver des so­lu­tions à leurs propres pro­blèmes. Ces or­ga­ni­sa­tions de pro­duc­teurs, se­lon les textes ré­gle­men­taires qui les ré­gissent, sont cen­sées in­ter­ve­nir au ni­veau de la pro­duc­tion, la trans­for­ma­tion, la com­mer­cia­li­sa­tion et four­nir des ser­vices aux agri­cul­teurs. Ce­pen­dant, la ma­jo­ri­té de ces Smsa se sont conten­tés de vendre des in­trants agri­coles à leurs adhé­rents sans pou­voir jouer leur rôle dans la com­mer­cia­li­sa­tion et la trans­for­ma­tion des pro­duits agri­coles. En ef­fet, ces or­ga­ni­sa­tions trouvent des dif­fi­cul­tés consi­dé­rables dans l’ac­cès au mar­ché et l’ac­cès au cré­dit agri­cole. Ain­si, les Smsa res­tent fai­ble­ment ar­mées pour in­ves­tir dans la trans­for­ma­tion des pro­duits agri­coles et leur com­mer­cia­li­sa­tion, lais­sant la place aux in­ter­mé­diaires et aux en­tre­prises pri­vées pour in­ves­tir ces deux cré­neaux et spé­cu­ler sur le prix des pro­duits agri­coles au dé­tri­ment du consom­ma­teur et de l’agri­cul­teur. Même si le mi­nis­tère de l’Agriculture a mis en place des me­sures pour ac­com­pa­gner ces struc­tures, il est né­ces­saire de four­nir un ap­pui plus im­por­tant pour ren­for­cer leur po­si­tion­ne­ment dans les fi­lières agri­coles.

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