CO­RÉE DU NORD UN FU­TUR EL­DO­RA­DO POUR LES IN­VES­TIS­SEURS? PAS SI SÛR

La Presse Business (Tunisia) - - SOMMAIRE -

EN ren­con­trant Kim Jong Un, le lea­der nord-co­réen, Do­nald Trump a fait va­loir l’in­té­rêt du dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique du pays en échange d’un ac­cord sur le nu­cléaire mi­li­taire. Pour au­tant, les in­ves­tis­seurs étran­gers se montrent pru­dents. Do­nald Trump a agi­té la ca­rotte des in­ves­tis­se­ments étran­gers de­vant Kim Jong Un lors de leur som­met nu­cléaire, mais rares se­ront les in­ves­tis­seurs à s’aven­tu­rer en Co­rée du Nord, environnement éco­no­mique à haut risque, es­timent les ana­lystes. A Sin­ga­pour, le pré­sident amé­ri­cain a mon­tré au di­ri­geant nord-co­réen un film où les trains à grande vi­tesse le dis­pu­taient aux gratte-ciel étin­ce­lants, illustration d’un ave­nir ra­dieux si seu­le­ment Pyon­gyang re­non­çait à son ar­se­nal ato­mique.

LA RI­CHESSE DES SOUS-SOLS

Les optimistes ex­pliquent que la Co­rée du Nord a des atouts à faire va­loir, la ri­chesse de ses sous-sols, sa main-d’oeuvre bon mar­ché et sa géo­gra­phie. Mais les en­tre­prises qui ont ten­té de faire des af­faires dans le pays pauvre et re­clus s’y sont brû­lé les ailes, entre des règles qui peuvent chan­ger en un ins­tant, des fac­tures qui ne sont ja­mais ré­glées et les me­naces d’ex­pro­pria­tion. Des di­zaines de res­tric­tions dé­cou­lant des di­verses sanc­tions in­fli­gées au Nord pour ses pro­grammes nu­cléaire et ba­lis­tique sont à l’oeuvre. Les co­en­tre­prises sont in­ter­dites par l’Onu, l’Union eu­ro­péenne (UE) pro­hibe les trans­ferts de plus de 5.000 eu­ros et, en rai­son de la ré­gle­men­ta­tion amé­ri­caine, les banques in­ter­na­tio­nales sont ré­ti­centes à per­mettre les tran­sac­tions. Même les or­ga­ni­sa­tions hu­ma­ni­taires peinent à fi­nan­cer leurs ac­ti­vi­tés. Même si les sanc­tions étaient le­vées un jour, il se­rait dif­fi­cile de tra­vailler au Nord.

COR­RUP­TION GÉ­NÉ­RA­LI­SÉE

Les in­fra­struc­tures sont dé­fi­cientes, et d’après les ana­lystes, la cor­rup­tion est gé­né­ra­li­sée. «Les ga­ran­ties ju­ri­diques pour les so­cié­tés sont très faibles», sou­ligne une source di­plo­ma­tique à Pyon­gyang. Pen­dant l’ère de «la politique du so­leil», autre pé­riode de rap­pro­che­ment, le conglomérat sud-co­réen Hyun­dai avait in­jec­té des cen­taines de millions de dol­lars pour at­ti­rer les tou­ristes sud-co­réens dans une sta­tion de mon­tagne du Mont Kum­gang. Mais l’aven­ture avait abrup­te­ment pris fin quand un sol­dat nord-co­réen avait abat­tu une Sud-Co­réenne qui s’était éga­rée. De nom­breuses en­tre­prises sud-co­réennes avaient in­ves­ti dans la Zone in­dus­trielle in­ter­co­réenne de Kae­song où elles em­ployaient des Nord-Co­réens à bon prix mais Séoul avait fer­mé le site en 2016 à cause des pro­grammes d’ar­me­ments nord-co­réens. L’en­tre­prise égyp­tienne de té­lé­com­mu­ni­ca­tions Oras­com avait dé­pen­sé des cen­taines de millions de dol­lars pour dé­ve­lop­per le pre­mier ré­seau mo­bile du Nord, Ko­ryo­link. Las, le Nord a créé un opé­ra­teur concur­rent et l’égyp­tien n’a pu faire sor­tir son ar­gent. «Je prends tous les coups», avait ra­con­té le mois der­nier à Bloom­berg Na­guib Sa­wi­ris, pa­tron mil­liar­daire d’Oras­com. «Je suis payé en de­vises qui ne s’échangent pas très fa­ci­le­ment, j’ai in­ves­ti beau­coup d’ar­gent, j’ai construit un hô­tel, j’ai fait beau­coup de bonnes choses là-bas».

LAFARGEHOLCIM A JE­TÉ L’ÉPONGE

Le géant des ma­té­riaux de construc­tion LafargeHolcim s’est dé­bar­ras­sé en 2017 de sa par­ti­ci­pa­tion dans une ci­men­te­rie nord-co­réenne pour un mon­tant non ré­vé­lé, y per­dant des plumes. «La gou­ver­nance est faible, les in­for­ma­tions font dé­faut et il y a un énorme fos­sé cultu­rel avec les par­te­naires lo­caux», sou­ligne Geof­frey See, fon­da­teur de Cho­son Ex­change, qui forme en­tre­pre­neurs et dé­ci­deurs éco­no­miques en Co­rée du Nord. «Les en­tre­prises qui réus­sissent le mieux, ajoute-t-il, sont celles qui font du com­merce et évitent de dé­te­nir des actifs vul­né­rables à la sai­sie». D’après les sta­tis­tiques dis­po­nibles à Séoul, le re­ve­nu moyen en Co­rée du Nord équi­va­lait en 2016 à moins d’un ving­tième de ce­lui du Sud. Kim Jong Un veut sans nul doute amé­lio­rer l’éco­no­mie. En 2017, il avait ex­pli­qué que l’ar­se­nal nu­cléaire étant au point, «la construc­tion éco­no­mique so­cia­liste» était dé­sor­mais la prio­ri­té. Le jour­nal du par­ti unique au pou­voir, Ro­dong Sin­mun, a lar­ge­ment

cou­vert le som­met amé­ri­ca­no-nord-co­réen de Sin­ga­pour, pu­bliant des pho­tos de la ci­té-Etat ul­tra­mo­derne, et même du convoi de Kim Jong Un pas­sant de­vant une af­fiche pu­bli­ci­taire pour Cartier, ce qui au­rait été in­ima­gi­nable par le pas­sé. Ce­la té­moigne d’une «as­pi­ra­tion au­to­ri­sée», re­lève un diplomate éta­bli en Asie.

DES RÉ­FORMES ME­NÉES DANS LA DIS­CRÉ­TION

Le ré­gime im­pé­né­trable mène de­puis quelques an­nées des ré­formes dans la dis­cré­tion. Des ven­deurs pri­vés sont au­to­ri­sés sur des mar­chés in­for­mels, les en­tre­prises pu­bliques sont plus libres et les au­to­ri­tés ferment les yeux sur les opé­ra­tions des en­tre­prises pri­vées. Toutes choses qui rap­pellent la politique de «ré­forme» et «d’ou­ver­ture» de l’an­cien di­ri­geant chi­nois Deng Xiao­ping, qui pro­pul­sa le géant asia­tique au rang de deuxième éco­no­mie mon­diale. Les so­cié­tés étran­gères com­mencent en ré­ac­tion à se ren­sei­gner, té­moigne Mi­chael Spa­vor, du ca­bi­net Paek­tu Con­sul­ting, qui tra­vaille en Co­rée du Nord de­puis 20 ans. «Notre or­ga­ni­sa­tion sus­cite beau­coup d’in­té­rêt de la part d’in­ves­tis­seurs qui veulent des études de mar­ché et des face-à-face avec des mi­nis­tères et par­te­naires nord-co­réens po­ten­tiels», dit-il à l’AFP. Mais Pyon­gyang n’a pas of­fi­ciel­le­ment re­con­nu l’éco­no­mie de mar­ché, ni créé un cadre ju­ri­dique pour l’ac­com­pa­gner. Lors du der­nier congrès du par­ti, Kim Jong Un avait dé­non­cé «le vent im­monde de la li­ber­té bour­geoise, de la «ré­forme» et de «l’ou­ver­ture» qui souffle dans notre voi­si­nage».

PLU­TÔT L’EXEMPLE DU VIET­NAM QUE CE­LUI DE LA CHINE

La Chine a em­bar­qué des cadres nord-co­réens dans des tour­nées d’études à Pé­kin, Shan­ghai et ses mines de char­bon afin de ten­ter d’en­cou­ra­ger le Nord à suivre son exemple, pro­po­sant des feuilles de route pré­cises pour le dé­ve­lop­pe­ment, ex­pliquent des di­plo­mates. Mais, ajoutent-ils, Pyon­gyang hé­site à trop dé­pendre de Pé­kin, et pré­fère re­gar­der vers le Viet­nam, petit pays com­mu­nisme qui s’est mis au ca­pi­ta­lisme sans af­fai­blir le pou­voir. Pour Ga­reth Lea­ther, éco­no­miste chez Ca­pi­tal Eco­no­mics, le Nord a bel et bien des atouts. Il cite ses res­sources na­tu­relles — zinc, ma­gné­site, cuivre, fer —, sa main-d’oeuvre à bas coût et sa si­tua­tion, au car­re­four entre la Chine, la Rus­sie et la Co­rée du Sud, le Ja­pon n’étant pas très loin. Même si les sanc­tions étaient le­vées, sou­ligne-t-il tou­te­fois, «ce­la reste un Etat po­li­cier et on a un long che­min à par­cou­rir avant qu’elle ne de­vienne une éco­no­mie nor­male. L’in­ves­tis­seur qui s’y ris­que­ra à nou­veau de­vra être très cou­ra­geux».

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