ENI TU­NI­SIE LES DITS ET LES NON-DITS D’UNE FUITE EN AVANT

La Presse Business (Tunisia) - - SOMMAIRE - Par Sar­rah O. BAKRY

La Cour des comptes, l’As­sem­blée des re­pré­sen­tants du peuple (ARP), le gou­ver­ne­ment, des as­so­cia­tions... ont ré­vé­lé, cha­cun à sa ma­nière, les 4 vé­ri­tés der­rière la crise entre le géant ita­lien des hy­dro­car­bures, ENI, et laTu­ni­sie . Une foule de rai­sons a été évo­quée qui os­cille entre au­dits fi­nan­ciers blo­qués, base de don­nées li­ti­gieuse, non-res­pect des en­ga­ge­ments avec l’En­tre­prise tu­ni­sienne des ac­ti­vi­tés pé­tro­lières (Etap), pro­tes­ta­tions so­ciales, et cours du ba­ril. A moins qu’il ne s’agisse d’une fuite en avant pour ne pas rendre des comptes ?

QUE se passe-t-il avec Ente Na­zio­nale Idro­car­bur (ENI) qui a pour­tant une longue his­toire avec la Tu­ni­sie dans le do­maine des hy­dro­car­bures? Car, aux der­nières nou­velles, la com­mis­sion su­pé­rieure de l’éner­gie au sein du mi­nis­tère de l’Ener­gie, des Mines et des Energies re­nou­ve­lables au­rait re­fu­sé il y a juste quelques se­maines, la ces­sion par la com­pa­gnie pé­tro­lière ita­lienne ENI de ses droits au ni­veau des champs pé­tro­liers et ga­ziers au pro­fit de la com­pa­gnie bri­tan­nique Tri­dent Ener­gy. Certes, la Com­mis­sion a jus­ti­fié sa dé­ci­sion par le simple fait que l’in­ves­tis­seur an­glais ne rem­plit pas les condi­tions tech­niques né­ces­saires pour gé­rer les gi­se­ments du pé­trole, no­tam­ment le champ El Bor­ma. Mais le ma­laise est bien plus grave !

UNE SALLE AU SIÈGE D’ENI À MI­LAN, PORTE LE NOM ‘’EL­BOR­MA’’ !

‘’Les gens d’ENI ont ga­gné beau­coup d’argent et au­jourd’hui, ce n’est pas tant qu’il n’y a plus pos­si­bi­li­té de dé­ve­lop­pe­ment, c’est une ques­tion pri­maire de gain pur et simple, même si le ba­ril, qui est au­jourd’hui à

80 dol­lars,reste une très bonne af­faire’’, nous ex­plique Riadh Saï­dane, in­gé­nieur vé­té­ran d’ENI Tu­ni­sie. La pré­sence d’Eni en Tu­ni­sie re­monte à l’an­née 1960, lors­qu’une conven­tion entre le gou­ver­ne­ment tu­ni­sien et Agip SPA a été si­gnée. En 1961, la So­cié­té ita­lo-tu­ni­sienne d’exploitation pé­tro­lière (Si­tep) a été consti­tuée avec l’Etat tu­ni­sien, à par­ti­ci­pa­tion pa­ri­taire (50%-50%), et en sep­tembre de la même an­née, Si­tep a ob­te­nu l’au­to­ri­sa­tion d’en­tre­prendre les pre­mières ac­ti­vi­tés d’ex­plo­ra­tion. La découverte d’un des plus grands gi­se­ments du pays en 1964 concré­ti­sa le mo­dèle de réus­site du par­te­na­riat tu­ni­so-ita­lien. L’exploitation du pé­trole en Tu­ni­sie est ré­gle­men­tée par des contrats de conces­sions en ac­cord avec la loi des hy­dro­car­bures. Du­rant l’an­née 2016, ENI est opé­ra­teur et par­te­naire d’une pro­duc­tion de l’ordre de 27 mille ba­rils équi­valent pé­trole par jour (kboed), qui cor­res­pond à peu près à 30% de la pro­duc­tion d’hy­dro­car­bure to­tale de la Tu­ni­sie. ‘’ENI est le pre­mier à avoir bé­né­fi­cié des dis­po­si­tions du contrat à 50%-50% en Tu­ni­sie et beau­coup de ses responsables af­fichent leur re­con­nais­sance pour notre pays à tel point que l’une des grandes salles prin­ci­pales du siège d’ENI à Mi­lan (Italie) a été bap­ti­sée ‘’EL­BOR­MA’’ pour pé­ren­ni­ser l’ap­pel­la­tion de ce gi­se­ment qui est le pre­mier à avoir don­né un nom in­ter­na­tio­nal à cette com­pa­gnie, c’est nous qui l’avons sau­vée...’’, rap­pelle Riadh Saï­dane.

‘’ENI DOIT RENDRE DES COMPTES’’

Ce­pen­dant, il faut cher­cher plus loin les causes pro­fondes de la crise ENI-Tu­ni­sie, alors que les choses ont culmi­né en 2015, au mo­ment où la com­pa­gnie pé­tro­lière ko­weï­tienne ‘’KPS’’ a été re­te­nue pour l’ac­qui­si­tion des in­té­rêts d’ENI en Tu­ni­sie quand une source de l’En­tre­prise tu­ni­sienne des ac­ti­vi­tés pé­tro­lières (Etap), par­te­naire na­tio­nal d’ENI, a ré­vé­lé que des né­go­cia­tions étaient en cours entre les deux en­tre­prises pour ac­com­plir la tran­sac­tion. La Di­rec­tion gé­né­rale de l’éner­gie et l’Etap doivent in­ter­ve­nir au plus vite pour re­tar­der cette tran­sac­tion jus­qu’à ce que la com­pa­gnie

ita­lienne rende des comptes et se jus­ti­fie avant de par­tir à pro­pos des au­dits fi­nan­ciers re­tar­dés ou blo­qués et aus­si au su­jet de sa base de don­nées et d’autres af­faires évo­quées dans les rapports de la Cour des comptes. Celle-ci a ré­vé­lé dans son 27è rap­port des dé­pas­se­ments et une mau­vaise ges­tion dans l’exploitation des per­mis pé­tro­liers, sou­li­gnant que les ex­ploi­tants des per­mis ne res­pectent pas tou­jours leurs en­ga­ge­ments avec les par­te­naires na­tio­naux dans le cadre des com­mis­sions tech­niques. En par­ti­cu­lier,ENI n’a pas res­pec­té son en­ga­ge­ment avec l’Etap en ce qui concerne la va­lo­ri­sa­tion du gaz du per­mis ‘’Adam’’ qui est brû­lé au lieu d’être ré­in­jec­té dans les champs et uti­li­sé pour pro­duire de l’élec­tri­ci­té. Les conclu­sions de la Cour des comptes ont éga­le­ment mon­tré qu’un re­tard de 6 à 14 ans existe dans les au­dits re­la­tifs aux dé­penses des per­mis ga­ziers comme Ba­guel et Fra­nig et aus­si Oue­di Zar, Adam, Je­bel Grouz ex­ploi­tés par ENI et que les dé­penses à au­di­ter sont es­ti­mées, ajoute le rap­port de la Cour des comptes, à 1.361 mil­lions de di­nars.

EF­FET SIT-IN : LE POUR ET LE CONTRE

Le dos­sier des pra­tiques dou­teuses dans le do­maine des hy­dro­car­bures avait dé­jà été lar­ge­ment évo­qué par l’As­sem­blée na­tio­nale consti­tuante et sa Com­mis­sion de l’éner­gie et des sec­teurs pro­duc­teurs qui a re­fu­sé la pro­lon­ga­tion des contrats d’exploitation pour le per­mis Borj El Kha­dra, à Ta­touine, au pro­fit d’ENI. Et ce n’est pas tout, car la so­cié­té ci­vile s’est aus­si em­pa­rée du dos­sier, à l’ins­tar de Me Faw­zia Ba­cha, avo­cate, cher­cheur dans le do­maine des contrats pé­tro­liers et des lois re­la­tives aux hy­dro­car­bures et pré­si­dente de l’As­so­cia­tion de la sau­ve­garde des ri­chesses na­tio­nales, qui avait aver­ti que ‘’ni le cours du ba­ril ni les pro­tes­ta­tions et re­ven­di­ca­tions so­ciales ne sont der­rière ce dé­part, ni en­core le re­fus du re­nou­vel­le­ment du per­mis de re­cherche “Borj El Kha­dra” que la so­cié­té ex­ploite de­puis plu­sieurs an­nées. C’est pour ne pas rendre des comptes qu’elle nous quitte, et la preuve en est les dé­pas­se­ments et les au­dits qui n’ont pas été ef­fec­tués et qui sont évo­qués dans le rap­port n°27 de la Cour des comptes. En vé­ri­té, la ces­sion des parts d’ENI à une autre en­tre­prise au­ra un ef­fet de blan­chi­ment pour cette en­tre­prise.’’ Quant au di­rec­teur de l’Ener­gie au mi­nis­tère de l’In­dus­trie, Rid­ha Bou­zaoua­da, il avait dé­cla­ré, au contraire, que la mul­ti­pli­ca­tion des grèves et sit-in est der­rière la dé­ci­sion d’ENI de quit­ter le pays. Des contra­dic­tions qui sont à l’image de ce dos­sier ra­di­ca­le­ment com­plexe où la vé­ri­té semble s’échap­per de plus en plus par­mi les in­té­rêts et sur­tout les non-dits.

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