Tous bi­po­laires ?

Cette af­fec­tion ma­nia­co-dé­pres­sive, qui al­terne des épi­sodes eu­pho­riques et dé­pres­sifs, touche in­va­ria­ble­ment de nom­breuses per­sonnes

La Presse (Tunisia) - - SOCIÉTÉ - Epi­sodes ma­niaques Phase dé­pres­sive Par­cours de soins M.S.K.

Il n’y a pas long­temps on cé­lé­brait la Jour­née mon­diale de la bi­po­la­ri­té. Le pre­mier ma­lade re­con­nu bi­po­laire était né un 30 mars 1953 d’où le choix de cette jour­née in­ter­na­tio­nale. C’est un trouble men­tal fré­quent chez de nom­breux su­jets qui en souffrent au quo­ti­dien. On parle de 2 à 3% de la po­pu­la­tion mon­diale tou­chée par cette pa­tho­lo­gie. Une con­fé­rence-dé­bat du Pr Fe­thi Na­cef, pro­fes­seur en psy­chia­trie et chef de ser­vice à l’hô­pi­tal Ra­zi, a eu lieu ré­cem­ment à la Ci­té des Sciences de Tunis. Le Pr. Na­cef nuance le taux de pré­va­lence des troubles bi­po­laires. «C’est une ma­la­die uni­ver­selle qui n’est pas pro­pre­ment spé­ci­fique à la Tunisie. La fré­quence mon­diale se si­tue­rait da­van­tage aux alen­tours de 6% plu­tôt que de 3%».

La mo­dé­ra­trice de l’évé­ne­ment mé­di­cal sou­ligne l’in­té­rêt de dé­battre sur cette ma­la­die du siècle et ses der­nières évo­lu­tions en ma­tière de prise en charge et thé­ra­pies : «Ce qui n’est pas nor­mal c’est que ce sen­ti­ment de mal-être survienne à la base d’un trouble exa­gé­ré. La per­sonne peut lé­gi­ti­me­ment se po­ser la ques­tion si elle n’est pas elle-même bi­po­laire ou at­teinte par­tiel­le­ment de ce trouble?». Ex­po­ser au pu­blic les nou­velles réa­li­tés sur cette pa­tho­lo­gie et ses symp­tômes, dé­ve­lop­per et par­ta­ger les ex­pé­riences sont les mo­tifs de cet ex­po­sé en­ri­chis­sant et ins­truc­tif à plus d’un titre. Les hommes d’Etat et les ar­tistes cé­lèbres sont des per­sonnes très créa­tives que l’en­tou­rage doit sa­voir gé­rer, a re­le­vé le chef de ser­vice à l’hô­pi­tal Ra­zi. Par­mi eux, l’an­cien em­pe­reur Na­po­léon Bo­na­parte, l’ex-pre­mier mi­nistre bri­tan­nique Wins­ton Churchill, Ma­ry­lin Mon­roe, l’illustre peintre Van Gogh, l’ac­teur Van Damme ou le chan­teur Kurt Co­bain du groupe Nir­va­na qui a fi­ni par se sui­ci­der. Pr. Na­cef a, par ailleurs, concé­dé : «Nous sommes, quelque part, tous bi­po­laires mais à des de­grés dif­fé­rents». Pas­ser de l’eu­pho­rie à la dé­pres­sion en quelques jours, c’est ce qui ca­rac­té­rise les troubles bi­po­laires au­tre­fois ap­pe­lés psy­chose ma­nia­co-dé­pres­sifs. Une pa­tho­lo­gie qui se ma­ni­feste au mo­ment de l’ado­les­cence ou au dé­but de l’âge adulte et qui est dif­fi­cile à diag­nos­ti­quer. Ces troubles sont ap­pe­lés bi­po­laires parce qu’ils pré­sentent une phase ma­niaque et une phase dé­pres­sive.

Cette ma­la­die dé­bute in­si­dieu­se­ment gé­né­ra­le­ment à l’ado­les­cence ou à l’âge adulte. Entre trente et tren­te­deux ans, la ma­la­die est ponc­tuée par des épi­sodes cy­cliques : une phase ma­niaque et agres­sive puis dé­pres­sive du­rant la­quelle le su­jet flanche et suc­combe à la pres­sion in­té­rio­ri­sée. Le com­por­te­ment lu­na­tique du bi­po­laire fait qu’il passe par dif­fé­rents états ra­re­ment stables fait de joie ou de co­lère, d’hys­té­rie ou de dé­lire et d’an­goisse. Les épi­sodes ma­niaque et hy­po­ma­niaque sont mar­qués par des troubles de l’hu­meur. Le su­jet est soit eu­pho­rique soit ir­ri­table. L’ex­ci­ta­tion psy­chique et mo­trice se ca­rac­té­rise par une ac­cé­lé­ra­tion de la pen­sée, de la pa­role, des mou­ve­ments. De nou­velles idées, no­va­trices, ori­gi­nales ou far­fe­lues. En­ga­ge­ment hâ­tif dans de nou­veaux pro­jets. Ac­ti­vi­té dé­bor­dante, agi­ta­tion, par­fois dan­ge­ro­si­té. Hal­lu­ci­na­tions et dé­lire. Les symp­tômes so­ma­tiques sont l’in­som­nie et l’hy­per­sexua­li­té. Le Pr. Na­cef ras­sure son monde : «Le bi­po­laire ne de­vient pas in­va­lide pour toute la vie. Mais plus tôt le diag­nos­tic se­ra fait, meilleure se­ra la prise en charge.»

La pa­tho­lo­gie est éga­le­ment mar­quée par un épi­sode de dé­pres­sion. Le ma­lade a des idées né­ga­tives, pes­si­mistes et même sui­ci­daires. Le diag­nos­tic peut être dif­fi­cile car le trouble bi­po­laire est un ca­mé­léon. Par­mi les symp­tômes re­con­nus comme pa­tho­lo­giques de ces troubles : l’hy­po­ma­nie qui est une dé­pres­sion lé­gère mais chro­nique. Les signes se re­flètent clai­re­ment dans de ce genre de pro­pos : «Elle est lu­na­tique ! Il a ra­té son bac, c’est nor­mal d’être cho­qué !».

Pour au­tant, la prise en charge in­clut un trai­te­ment mé­di­ca­men­teux, des psy­cho­thé­ra­pies et une aide à la ré­in­ser­tion so­ciale.

Les psy­cho­thé­ra­pies en as­so­cia­tion avec le trai­te­ment mé­di­ca­men­teux sont in­dis­pen­sables, de l’avis du Pr Na­cef. Il existe dif­fé­rents types de thé­ra­pies dont les thé­ra­pies in­di­vi­duelles pour sur­mon­ter les pro­blèmes in­di­vi­duels et les thé­ra­pies de groupe pour mieux connaître sa ma­la­die ou ap­prendre des tech­niques pour gé­rer stress et an­xié­té face à une so­cié­té qui ne par­donne pas cette ma­la­die.

Bien­faits de la sis­mo­thé­ra­pie

Les évé­ne­ments heu­reux ou mal­heu­reux, sources de stress et d’an­goisse, rendent le diag­nos­tic par­fois dif­fi­cile. La psy­cho­thé­ra­pie ne suf­fit pas tou­jours. Place alors à la sis­mo­thé­ra­pie qui s’avère aus­si im­por­tante que les mé­di­ca­ments. Alors qu’elle est re­con­nue pour son ef­fi­ca­ci­té lors des épi­sodes dé­pres­sifs et ma­niaques, elle est stig­ma­ti­sée à tort. Le Pr Na­cef avoue les bien­faits et les ré­sul­tats de cette mé­thode ra­di­cale pour amé­lio­rer l’état psy­chique du ma­lade: «La sis­mo­thé­ra­pie existe de­puis 1934 et est très ef­fi­cace grâce aux élec­tro­chocs». Uti­li­sée sur­tout dans les formes ré­sis­tantes de la ma­la­die en cas d’échec du trai­te­ment mé­di­ca­men­teux, elle a don­né des ré­sul­tats po­si­tifs. «C’est un trai­te­ment sûr avec peu d’ef­fets in­dé­si­rables ou de consé­quences sur les facultés de mé­mo­ri­sa­tion du su­jet at­teint», a ex­pli­qué le chef de ser­vice de psy­chia­trie de l’hô­pi­tal Ra­zi. Avoir une bonne hy­giène de vie, un bon som­meil et pra­ti­quer du sport sont de pré­cieuses re­com­man­da­tions. L’ajout de sport au pro­gramme psy­cho­thé­ra­peu­tique est bé­né­fique pour le pa­tient afin d’évi­ter la re­chute. L’hyp­nose n’est pas in­di­quée pour les bi­po­laires mais seule­ment pour les an­xieux. Des su­jets, ayant des troubles bi­po­laires, pré­sents à la con­fé­rence ont dé­plo­ré l’ab­sence de struc­tures spé­cia­li­sées de psy­cho­thé­ra­pie pour les su­jets qui souffrent de troubles bi­po­laires en Tunisie. Pour en sa­voir plus, les per­sonnes souf­frant de troubles bi­po­laires peuvent se pro­cu­rer l’oeuvre des co-au­teurs Ch­ris­tian Gay et Ma­rianne Co­lom­ban­ni sur «la psy­choé­du­ca­tion et les troubles bi­po­laires».

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