Ré­vé­la­tions en cas­cade sur l’or­ga­ni­sa­tion mi­li­taire se­crète d’en­nahd­ha

La Presse (Tunisia) - - LA UNE - Sou­fiane BEN FA­RHAT

Le mou­ve­ment En­nahd­ha cra­quelle, pé­ni­ble­ment. Cer­tains de ses an­ciens af­fi­dés parlent. Et ce n’est qu’un dé­but. Leurs té­moi­gnages sont au­tant de ré­qui­si­toires contre un mou­ve­ment qui af­fiche une sé­ré­ni­té de fa­çade et se re­fuse à in­ven­to­rier son propre pas­sé, tout en se confi­nant dans la dia­bo­li­sa­tion sou­te­nue de ses ri­vaux et dé­trac­teurs

Le mou­ve­ment En­nahd­ha cra­quelle, pé­ni­ble­ment. Cer­tains de ses an­ciens af­fi­dés parlent. Et ce n’est qu’un dé­but. Leurs té­moi­gnages sont au­tant de ré­qui­si­toires contre un mou­ve­ment qui af­fiche une sé­ré­ni­té de fa­çade et se re­fuse à in­ven­to­rier son propre pas­sé, tout en se confi­nant dans la dia­bo­li­sa­tion sou­te­nue de ses ri­vaux et dé­trac­teurs

Cer­tains jours, la vé­ri­té his­to­rique se fraye un che­min à pas de géant. Au bon­heur des uns et au grand dam des autres. Ain­si en est-il de­puis la der­nière confé­rence de presse du co­mi­té de dé­fense des mar­tyrs Cho­kri Be­laïd et Mo­ha­med Brah­mi. On y a pré­sen­té un dos­sier, plu­tôt bien fi­ce­lé, at­tes­tant de l’exis­tence d’une or­ga­ni­sa­tion mi­li­taire se­crète du mou­ve­ment En­nahd­ha. Le dos­sier met en va­leur l’exis­tence d’un lien de cause à ef­fet entre cette or­ga­ni­sa­tion se­crète et les as­sas­si­nats, en 2013, des deux émi­nents lea­ders du Front po­pu­laire. Mal­gré le dé­ni du mou­ve­ment dit is­la­miste, le par­quet a ju­gé utile d’ou­vrir une ins­truc­tion ju­di­ciaire à ce pro­pos, après quelques jours d’hé­si­ta­tion et de passes d’armes par pla­teaux au­dio­vi­suels in­ter­po­sés entre les par­ti­sans du Front po­pu­laire et les séides d’en­nahd­ha. De­puis, les langues se dé­lient. Des ré­vé­la­tions abondent dans le sens de l’exis­tence de la­dite or­ga­ni­sa­tion se­crète. Elles pro­viennent d’an­ciens res­pon­sables sé­cu­ri­taires es­sen­tiel­le­ment. Et elles ne laissent guère in­dif­fé­rent. Les nahd­haouis ont beau écu­mer et voire rouge, les évi­dences s’im­posent.

En cam­pant le dé­ni ab­so­lu, le mou­ve­ment En­nahd­ha es­suie bien des re­vers. Parce que les faits et les fais­ceaux d’in­dices sont tê­tus. Or, le mou­ve­ment ga­gne­rait à en­dos­ser son pas­sé dans son in­té­gra­li­té et faire pu­bli­que­ment son de­voir d’in­ven­taire. Le dé­ni, la dia­bo­li­sa­tion des dé­trac­teurs, voire leur in­ti­mi­da­tion, ne servent à rien. Bien pis, ils s’avèrent contre-pro­duc­tifs.

Nul n’ignore en ef­fet que le mou­ve­ment En­nahd­ha a bé­né­fi­cié, au len­de­main de la ré­vo­lu­tion de 2011, d’une cer­taine man­sué­tude tant in­té­rieure qu’étran­gère. Or, ce n’est plus le cas. À l’in­té­rieur, son exer­cice du pou­voir au sein de la Troï­ka (2011-2014), puis de 2014 à nos jours, a été ra­va­geur. À l’étran­ger, États-unis d’amé­rique et Eu­rope oc­ci­den­tale en prime, le vent a tour­né.

Les is­la­mistes du monde en­tier ne bé­né­fi­cient plus du laxisme po­li­tique en vi­gueur il y a quelques an­nées. Or, les ser­vices se­crets du monde en­tier dis­posent de sé­rieux dos­siers et ré­qui­si­toires sur l’im­pli­ca­tion de mou­ve­ments is­la­mistes dans la né­bu­leuse ter­ro­riste mon­diale et plus par­ti­cu­liè­re­ment sur l’ex­fil­tra­tion de di­zaines de mil­liers de jeunes vers les ba­taillons ter­ro­ristes, par­ti­cu­liè­re­ment en Sy­rie, Irak et Li­bye. Des mil­liers de jeunes Tu­ni­siens en ont fait les grands frais, à di­vers titres, sous le règne de la Troï­ka prin­ci­pa­le­ment si­non ex­clu­si­ve­ment.

En même temps, l’ir­rup­tion du ter­ro­risme en Tu­ni­sie met au jour des ré­seaux se­crets, des in­fil­tra­tions des ap­pa­reils sé­cu­ri­taires et la conni­vence des ailes les plus ra­di­cales du ter­ro­risme avec les fa­çades is­la­mistes qui s’af­fichent vo­lon­tiers ci­viles et pa­ci­fistes à sou­hait.

Autre as­pect et non des moindres, la jus­tice tran­si­tion­nelle en Tu­ni­sie s’avère en fin de compte tron­quée sur cet as­pect pré­cis des choses. En passe de fi­nir son man­dat dans quelques se­maines, elle a peu ré­vé­lé, du moins jus­qu’ici, sur le col­lu­sion du mou­ve­ment is­la­miste avec la vio­lence, le ter­ro­risme et les ten­ta­tives de coup d’etat avé­rées pour En­nahd­ha au moins deux fois en Tu­ni­sie, à la fin des an­nées 80 et au dé­but des an­nées 90 du XXE siècle. Cer­tains dos­siers, nous dit-on, ont été dé­fé­rés par l’ins­tance vé­ri­té et di­gni­té (IVD) de­vant la jus­tice ré­gu­lière. On n’en sait pas en­core grand­chose. De même, les séances pu­bliques de té­moi­gnages cha­peau­tées par L’IVD n’ont guère été pro­lixes à ce pro­pos. Au­jourd­hui, les ré­vé­la­tions en cas­cade jettent un sé­rieux pa­vé dans la mare. Ils in­ter­rogent tous les Tu­ni­siens sur des pans de leur pas­sé proche main­te­nus dans l’ombre dou­teuse et sous le bois­seau.

Le mou­ve­ment En­nahd­ha lui­même cra­quelle, pé­ni­ble­ment. Cer­tains de ses an­ciens af­fi­dés parlent. Et ce n’est qu’un dé­but. Leurs té­moi­gnages sont au­tant de ré­qui­si­toires contre un mou­ve­ment qui af­fiche une sé­ré­ni­té de fa­çade et se re­fuse à in­ven­to­rier son propre pas­sé, tout en se confi­nant dans la dia­bo­li­sa­tion sou­te­nue de ses ri­vaux et dé­trac­teurs. Les di­ri­geants d’en­nahd­ha font une mau­vaise lec­ture des pré­mices de la pé­riode en ges­ta­tion. Elle est pla­né­taire et elle pren­dra de l’am­pleur dans les pro­chains mois. Tous les in­dices le cor­ro­borent.

Pas­ser tour à tour de mou­ve­ment de pré­di­ca­tion à mou­ve­ment po­li­tique puis ar­mé et ter­ro­riste puis lé­gal puis de nou­veau clan­des­tin avant d’ac­cé­der au pou­voir un de­mi-siècle du­rant, laisse des traces. C’est-à-dire une tra­ça­bi­li­té et l’im­pé­ra­tif de rendre des comptes.

Ba­layer le pas­sé char­gé d’un re­vers de la main et se cal­feu­trer dans l’as­su­rance ob­ses­sion­nelle d’une vé­ri­té in­time frise la schi­zo­phré­nie po­li­tique. Parce que, comme l’a si bien sou­li­gné Ber­na­nos, «le scan­dale n’est pas de dire la vé­ri­té, c’est de ne pas la dire tout en­tière, d’y in­tro­duire un men­songe par omis­sion qui la laisse in­tacte au de­hors, mais lui ronge, ain­si qu’un can­cer, le coeur et les en­trailles.» À mé­di­ter.

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