«Des me­sures ur­gentes pour sor­tir de la crise so­cioé­co­no­mique»

La Presse (Tunisia) - - ÉCONOMIE - Pro­pos re­cueillis par Hi­chem BEN­ZAR­TI

Walid Houcine, maître technologue et di­rec­teur des études et des stages à l’iset, est ti­tu­laire d’un di­plôme en sciences éco­no­miques de la Fa­cul­té de droit et des sciences éco­no­miques et po­li­tiques de Sousse (1994), d’un di­plôme d’études su­pé­rieures spé­cia­li­sées en ma­na­ge­ment stra­té­gique des or­ga­ni­sa­tions de l’ihec de Car­thage (2001) et d’un mas­ter de re­cherche en éco­no­mie du tou­risme et dé­ve­lop­pe­ment du­rable de l’ihec de Car­thage (2011). Nous l’avons ren­con­tré à Sousse afin qu’il nous donne un aper­çu des causes de la crise so­cioé­co­no­mique et les me­sures ur­gentes à prendre dans l’im­mé­diat. In­ter­view.

Quelles sont les vé­ri­tables causes de la crise so­cio-éco­no­mique et fi­nan­cière du pays?

Par­mi ces causes, je tiens à si­gna­ler en pre­mier lieu l’aug­men­ta­tion exor­bi­tante de la masse sa­la­riale des fonc­tion­naires qui est ac­tuel­le­ment de l’ordre de 14 mil­liards de di­nars. Elle est due au re­cru­te­ment mas­sif suite à l’am­nis­tie lé­gis­la­tive dé­cré­tée à l’ère de la Troi­ka. L’aug­men­ta­tion de cette masse sa­la­riale n’a pas per­mis à l’etat d’ef­fec­tuer des in­ves­tis­se­ments pour la réa­li­sa­tion des pro­jets de dé­ve­lop­pe­ment sur­tout dans les zones in­té­rieures dé­fa­vo­ri­sées.

En se­cond lieu, et sa­chant que les res­sources de l’etat pro­ve­nant no­tam­ment de la fis­ca­li­té di­recte et in­di­recte sont amoin­dries vu l’éva­sion fis­cale et compte te­nu de l’éco­no­mie in­for­melle (com­merce pa­ral­lèle) qui re­pré­sente plus de 50% du PIB tu­ni­sien, ces 2 fac­teurs ont en­gen­dré un manque à ga­gner de l’ordre de 2 mil­liards de di­nars sous forme d’im­pôts pour l’etat tu­ni­sien.

En troi­sième lieu, je tiens à re­mar­quer le manque et même l’ab­sence de pro­duc­ti­vi­té au ni­veau des en­tre­prises so­cio-éco­no­miques éta­tiques et pri­vées où fonc­tion­naires et sa­la­riés se trouvent ac­tuel­le­ment dans une si­tua­tion de déses­poir, de mo­ro­si­té, de ma­laise so­cio-éco­no­mique due à la cher­té de la vie, à l’in­fla­tion ga­lo­pante qui avoi­sine les 7,4% en sep­tembre 2018. Cette aug­men­ta­tion de l’in­fla­tion est pro­vo­quée par l’im­por­ta­tion ex­ces­sive et anar­chique des pro­duits de consom­ma­tion su­per­flus donc non es­sen­tiels (tex­tiles et pro­duits ali­men­taires im­por­tés de l’étran­ger). A no­ter que cette in­fla­tion est ap­pe­lée in­fla­tion im­por­tée.

A quoi est du le dé­fi­cit de la ba­lance com­mer­ciale?

Ce dé­fi­cit est dû à la pré­ci­pi­ta­tion de la chute du di­nar qui a per­du plus de 20% de sa va­leur en l’es­pace de 2 ans (de 2017 à 2018), à l’ag­gra­va­tion du dé­fi­cit com­mer­cial es­ti­mé à 12,160 mil­liards de di­nars consta­té pour les 8 pre­miers mois de 2018. Ce dé­fi­cit est dû à la hausse des im­por­ta­tions en­re­gis­trée en 2018 no­tam­ment de la Chine (- 3. 488 mil­lions de di­nars), de l’ita­lie (- 1. 775 mil­lions de di­nars), de la Tur­quie (- 1. 417 mil­lions de di­nars ) et de la Rus­sie (824 mil­lions de di­nars), et ce, mal­gré une hausse des ex­por­ta­tions de l’ordre de 20% dans les sec­teurs de l’agroa­li­men­taire (aug­men­ta­tion de vente de l’huile d’olive et des dattes), du tex­tile-ha­bille­ment et cuir et ce­lui des in­dus­tries mé­ca­niques et élec­triques.

Comment voyez-vous le re­dres­se­ment de la ba­lance com­mer­ciale ?

Il faut, à ce su­jet, li­mi­ter l’im­por­ta­tion de pro­duits non né­ces­saires ou ayant leurs si­mi­liaires lo­caux en pro­ve­nance no­tam­ment de Chine et de Tur­quie (tex­tiles, di­vers ac­ces­soires, pro­duits mé­na­gers et ar­ti­sa­naux…). D’autre part, il faut boos­ter non seule­ment les ex­por­ta­tions tra­di­tion­nelles (tex­tile, agroa­li­men­taire et in­dus­tries mé­ca­niques et élec­triques) mais aus­si trou­ver de nou­velles sources d’ex­por­ta­tion no­tam­ment dans le do­maine de la tech­no­lo­gie de pointe à sa­voir la mi­cro-élec­tro­nique et la na­no­tech­no­lo­gie (no­tam­ment les na­no­cap­teurs qui peuvent dé­tec­ter les mi­cro-or­ga­nismes dans les mi­lieux bio­lo­giques, les mi­cro­sa­tel­lites, les puces in­tel­li­gentes…).

Il faut aus­si trou­ver de nou­veaux dé­bou­chés pour l’ex­por­ta­tion de tous les pro­duits in­dus­triels tu­ni­siens no­tam­ment en Afrique, en Amé­rique du Nord (Ca­na­da, USA, Mexique…) et en Asie (Co­rée du Sud, Ja­pon, Ma­lai­sie, In­do­né­sie, Chine…). En outre, il faut dé­ve­lop­per la di­plo­ma­tie éco­no­mique à tra­vers nos am­bas­sades pour pro­mou­voir et van­ter les mé­rites des pro­duits in­dus­triels tu­ni­siens.

Quelles sont les me­sures ur­gentes à prendre in­ces­sam­ment pour ga­ran­tir le sa­lut de la Tu­ni­sie et sau­ver nos en­tre­prises éco­no­miques de la faillite ?

Je tiens à ap­pe­ler à la pro­mul­ga­tion d’une loi d’ur­gence éco­no­mique qui doit stop­per les im­por­ta­tions anar­chiques des pro­duits non né­ces­saires à l’éco­no­mie tu­ni­sienne. Il faut aus­si ar­rê­ter les ba­rons de la contre­bande tout en confis­quant leurs biens et mettre en place une am­nis­tie des changes qui per­met­tra de ré­duire la cir­cu­la­tion des de­vises en de­hors des ca­naux of­fi­ciels (no­tam­ment les banques) et qui au­ra un im­pact po­si­tif sur les ré­serves en de­vises du pays. En­fin, il faut pri­va­ti­ser cer­taines en­tre­prises pu­bliques qui se trouvent dans un sec­teur concur­ren­tiel comme les banques, Tu­ni­sair…

En re­vanche, l’etat doit conser­ver les sec­teurs stra­té­giques comme la Steg, la Sonede, l’onas et la Poste Tu­ni­sienne.

Quant aux so­lu­tions ap­por­tées pour pal­lier le dé­fi­cit dans les caisses so­ciales (Cnam, Cnrps et Cnss), il faut re­tar­der l’âge de la re­traite et ap­pli­quer des taxes sur cer­taines so­cié­tés telles que les so­cié­tés d’as­su­rances, les banques et les grands groupes in­dus­triels pour per­mettre à ces caisses so­ciales de re­naître à la vie.

Quelles so­lu­tions pré­co­ni­sez-vous pour le sec­teur des mé­dias, la presse écrite en pre­mier ?

Pour sau­ver le sec­teur des mé­dias et no­tam­ment la presse écrite, il fau­drait, d’une part, que les ins­ti­tu­tions so­cio-éco­no­miques pri­vées et pu­bliques mul­ti­plient leurs in­ser­tions pu­bli­ci­taires et, d’autre part, en­cou­ra­ger l’achat des jour­naux par le biais d’abon­ne­ments par ces ins­ti­tu­tions. A dé­faut, il faut re­cou­rir aux sub­ven­tions de l’etat pour as­su­rer la pé­ren­ni­té de ce sec­teur.

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