99ÈME P AYS 82 JOURS

Le stock des ré­serves a en­re­gis­tré de­puis le dé­but de l’an­née 2018 de fortes pres­sions l’ayant ra­me­né à 82 jours d’im­por­ta­tions, l’ef­fet des rè­gle­ments sous im­por­tants en de­vises aux­quels la Tu­ni­sie pro­cède ha­bi­tuel­le­ment dé­but d’an­née pour en la consti­tu

Le Manager - - Décryptage Actu De Mois - Par Mus­ta­pha Mez­gha­ni, consul­tant in­ter­na­tio­nal en di­gi­ta­li­sa­tion, po­li­tique pu­blique et in­no­va­tion

Avec un score de 58,9/ 100, la Tu­ni­sie se re­trouve à la 99ème place du clas­se­ment mon­dial sur la li­ber­té éco­no­mique dans le monde, pu­blié par le think tank amé­ri­cain He­ri­tage Foun­da­tion. Elle ar­rive à la 10ème place au ni­veau de la ré­gion MENA juste avant l’egypte, le Li­ban, l’iran et l’al­gé­rie, mais loin der­rière les Émi­rats Arabes Unis, le Qa­tar et Is­raël for­mant le trio de tête. Le score glo­bal de la Tu­ni­sie a aug­men­té de 3,2 points avec “des amé­lio­ra­tions si­gni­fi­ca-tives de la li­ber­té com­mer­ciale, de la li­ber­té d’in­ves­tis­se­ment et de la san­té bud­gé­taire”, ré­vèle The He­ri­tage Foun­da­tion. Tou­te­fois, reste in­fé­rieur à la moyenne il ré­gio­nale et à la moyenne mon­diale.

La Tu­ni­sie a été pla­cée par l’union Eu­ro­péenne sur sa liste noire des pays dé­faillants en termes de lutte contre le blan­chi­ment d’ar­gent et le fi­nan­ce­ment du ter­ro­risme. Pour éta­blir cette liste, L’UE s’est ba­sée sur les 40 re­com­man­da­tions du Groupe d’ac­tion Fi­nan­cière In­ter­na­tio­nale re­con­nues comme normes in­ter­na­tio­nales en ma­tière de lutte contre le blan­chi­ment de ca­pi­taux et le fi­nan­ce­ment de ter­ro­risme (LBC&FT). Sur ces 40 points, la Tu­ni­sie n’est pas conforme à 5 re­com­man­da­tions, por­tant es­sen­tiel­le­ment sur le trans­fert d’ar­gent, les ins­tru­ments in­ter­na­tio­naux, la trans­pa­rence des bé­né­fices, la ré­gu­la­tion et su­per­vi­sion du sys­tème fi­nan­cier, et les lignes di­rec­trices et re­tour d’in­for­ma­tions. Tou­jours d’après l’éva­lua­tion de l’union Eu­ro­péenne, la Tu­ni­sie n’est conforme qu’à 9 d’entre elles et est par­tiel­le­ment conforme à 26 re­com­man­da­tions. D’après Fay­cel Der­bel, ce bla­ck­lis­ting in­ter­vient suite au chan­ge­ment de la mé­tho­do­lo­gie de L’UE, avec la prise en consi­dé­ra­tion, cette fois-ci, de l’ap­pli­ca­tion et l’ef­fi­ca­ci­té des lois. De fait, sur les 11 nou­veaux cri­tères d’ef­fi­ca­ci­té — qui me­surent, non seule­ment la pré­sence des ré­gle­men­ta­tions de LBC&FT, mais aus­si leur ap­pli­ca­tion réelle — le dis­po­si­tif tu­ni­sien s’est vu at­tri­bué la men­tion “faible” dans 6 cri­tères. En ef­fet, et d’après les chiffres de la CTAF, seules 292 dé­cla­ra­tions de soup­çon ont été dé­po­sées en 2015 … dont 259 qui ont été re­por­tées par des banques. Les autres mé­tiers, a no­té Ma­j­di Has­san, contri­buent som­mai­re­ment à ces dé­cla­ra­tions. Etant don­né que la ré­vi­sion des éva­lua­tions se fait tous les 6 mois, Ma­j­di Has­san sou­ligne que la Tu­ni­sie peut donc pro­fi­ter du dé-bla­ck­lis­ting dès juin pro­chain. Mais afin de réussir ce chal­lenge, il est es­sen­tiel de mettre en place les me­sures du plan d’ac­tion de 12 points sug­gé­ré par le GAFI.

Ce que nous de­mande le GAFI La “bonne” nou­velle, d’après Der­bel ? La Tu­ni­sie fait par­tie des pays à haut risque qui co­opèrent avec L’UE. Le Groupe re­com­mande ain­si de ren­for­cer les res­sources hu­maines et moyens tech­niques de la Com­mis­sion Tu­ni­sienne des Ana­lyses Fi­nan­cières char­gée de la ré­cep­tion, de l’ana­lyse des dé­cla­ra­tions de soup­çon et de la trans­mis­sion au pro­cu­reur de la Ré­pu­blique des dé­cla­ra­tions dont l’ana­lyse a confir­mé le soup­çon. Dans ce cadre, Ma­j­di Has­san a in­di­qué qu’un concours a été ou­vert pour ren­for­cer l’équipe de la com­mis­sion, com­po­sée de 19 per­sonnes, de 12 nou­velles com­pé­tences. L’étude réa­li­sée par L’IACE re­com­mande éga­le­ment la ré­vi­sion du mo­dèle de gou­ver­nance de la CTAF qui ne doit pas être pré­si­dée par le gou­ver­neur de la BCT. “La CTAF a failli à son rôle et il faut re­pen­ser sa gou­ver­nance et lui don­ner plus de pou­voirs”, a in­di­qué Ah­med Karm. Le ban­quier ex­plique que la com­mis­sion est com­po­sée d’un col­lège de fonc­tion­naires bé­né­voles, ce qui im­pacte énor­mé­ment son ef­fi­ca­ci­té. Et d’ajou- ter: “Ne faut-il pas af­fec­ter la CTAF à la pré­si­dence du gou­ver­ne­ment, au lieu de la BCT, vu le large spectre de sec­teurs qu’elle su­per­vise”. Le GAFI re­com­mande éga­le­ment de per­mettre aux juges de bé­né­fi­cier de for­ma­tions com­plé­men­taires sur la LBC&FT et d’ac­cé­lé­rer la ges­tion des dos­siers de LBC&FT. Le sec­teur fi­nan­cier doit jouer un rôle plus im­por­tant dans la lutte des tran­sac­tions illi­cites. Ain­si, les banques sont ap­pe­lées à in­té­grer des sys­tèmes de dé­tec­tion des opé­ra­tions sus­pectes et à ren­for­cer leurs équipes en charge de trai­te­ment des plaintes. “À l’as­so­cia­tion Pro­fes­sion­nelle des Banques, nous avons mis en place des for­ma­tions pour l’en­semble des in­ter­ve­nants pour la ges­tion des sys­tèmes de com­pliance”, ras­sure Ah­med Karm. Le Groupe re­com­mande éga­le­ment la mise en place d’une ap­proche ba­sée sur le risque au­près des in­ter­mé­diaires en bourse et du Co­mi­té gé­né­ral des as­su­rances. Pour les pro­fes­sions li­bé­rales, tel que les ex­perts comp­tables, les avo­cats, voire même les bi­jou­tiers et les pro­mo­teurs im­mo­bi­liers, il est re­com­man­dé de pro­mul­guer des guides de confor­mi­té. “Ce sont les pro­fes­sions li­bé­rales non-fi­nan­cières qui sont der­rière le bla­ck­lis­ting de la Tu­ni­sie”, a lan­cé Fay­cel Der­bel. D’après le mi­nistre conseiller, les avo­cats n’ont fait que cinq dé­cla­ra­tions de soup­çons entre 2011 et 2017. Ce chiffre ne doit pas sur­prendre vu que 36% des avo­cats ne savent même pas ce que c’est la dé­cla­ra­tion de soup­çons, a in­di­qué Der­bel !

Pour leur part, pour­suit le mi­nistre, les ex­perts-comp­tables n’ont dé­po­sé qu’une seule dé­cla­ra­tion de soup­çon ! Et de conti­nuer: “En 2015, les 6000 bi­jou­tiers de la place, dont la moitié exer­çant dans l’in­for­mel, ont im­por­té clan­des­ti­ne­ment 19,4 tonnes d’or de la Tur­quie”. Pour le mi­nistre-conseiller au­près de la pré­si­dence du gou­ver­ne­ment, les pro­fes­sions non-fi­nan­cières doivent obéir à trois im­pé­ra­tifs, à sa­voir la for­ma­tion en ma­tière de blan­chi­ment d’ar­gent, l’éla­bo­ra­tion de normes pro­fes­sion­nelles, et la mise en place d’un sys­tème de contrôle in­terne pour chaque pro­fes­sion pour ren­for­cer le ni­veau de vi­gi­lance. Il faut une cam­pagne na­tio­nale pour sen­si­bi­li­ser les mé­tiers concer­nés de l’im­por­tance de la LBC&FT, a pour sa part re­com­man­dé Karm. Le GAFI re­com­mande éga­le­ment la ré­vi­sion du fonc­tion­ne­ment du Re­gistre du com­merce afin de pou­voir dé­tec­ter la créa­tion d’en­tre­prises dou­teuses. Un au­dit des en­tre­prises off­shore sans em­ployés en Tu­ni­sie a été éga­le­ment re­com­man­dé. Sur le plan ré­gle­men­taire, il est re­com­man­dé de mettre en place une loi contre l’en­ri­chis­se­ment illi­cite. Le GAFI re­com­mande éga­le­ment d’in­té­grer la lutte contre la pro­li­fé­ra­tion des armes de des­truc­tion mas­sive dans la loi sur le blan­chi­ment d’ar­gent ain­si que la ren­trée ef­fec­tive de la loi sur le fi­nan­ce­ment des as­so­cia­tions. Pour le GAFI, il faut éga­le­ment pro­cé­der au gel des avoirs des ter­ro­ristes confor­mé­ment aux exi­gences de L’ONU. Un dé­cret a été pro­mul­gué en jan­vier dans ce sens, a an­non­cé Has­san, mais son ap­pli­ca­tion ef­fec­tive n’est tou­jours pas à l’ordre du jour. Pour Ma­j­di Has­sen, il est pri­mor­dial aus­si d’at­ta­quer les dos­siers de l’éva­sion fis­cale, l’éco­no­mie in­for­melle et la mise en place d’une stra­té­gie ef­fi­cace de de­ca­shing. Sur ce der­nier point, Has­san a in­di­qué que l’état, cen­sé don­ner l’exemple, est res­pon­sable de la moitié des paie­ments en cash. “La mon­naie fi­du­ciaire est pas­sée de 7 à 11 mil­liards de di­nars alors que les en­cours des banques n’a évo­lué que de 35%”, a dé­cla­ré Ah­med Karm. Le ban­quier a in­di­qué que le sec­teur des banques a mul­ti­plié les ten­ta­tives pour ai­der au de­ca­shing de l’éco­no­mie na­tio­nale, no­tam­ment en sou­te­nant la mi­cro­fi­nance, plus adap­tée que les banques pour amé­lio­rer l’in­clu­sion fi­nan­cière. La di­gi­ta­li­sa­tion est aus­si au pro­gramme: “Au sein de l’as­so­cia­tion des banques, nous avons une com­mi­sion qui tra­vaille sur une so­lu­tion qui va per­mettre aux ci­toyens de faire tous types d’opé­ra­tions ban­caires à par­tir de leurs mo­biles. Cette so­lu­tion se­ra dis­po­nible dans les se­maines à ve­nir”, a-t-il an­non­cé. Pour sa part, Sa­mir Ma­joul pro­pose éga­le­ment d’adop­ter une stra­té­gie plus ac­tive pour li­mi­ter le cash sur le mar­ché: “nous avons de­man­dé au gou­ver­ne­ment de pro­cé­der au chan­ge­ment de la mon­naie pour pous­ser les gens à ra­me­ner leurs billets aux banques”.

Une le­vée de fonds en­core plus dif­fi­cile Ce bla­ck­lis­ting, in­dique Ma­j­di Has­san, ar­rive à contre­temps, au mo­ment où la Tu­ni­sie se pré­pare pour une nou­velle le­vée de fonds sur les mar­chés in­ter­na­tio­naux et peut donc cau­ser la dé­gra­da­tion de la note sou­ve­raine de la Tu­ni­sie. Ce­ci in­dui­rait, le cas échéant, la dé­mo­bi­li­sa­tion des in­ves­tis­seurs sur les mar­chés in­ter­na­tio­naux et l’aug­men­ta­tion du coût de l’em­prunt. Re­tar­der la le­vée de fonds jus­qu’à l’éven­tuel dé-bla­ck­lis­ting de la Tu­ni­sie pour­rait avoir d’im­por­tants ef­fets se­con­daires no­cifs: la baisse des ré­serves de de­vise et, par consé­quent, en­core plus de dé­grin­go­lade pour le di­nar. Pour Ah­med Karm, au lieu de re­tar­der cette le­vée de fonds sur les mar­chés in­ter­na­tio­naux, il faut l’ac­cé­lé­rer : “les in­ves­tis­seurs ont dé­jà dé­ci­dé des taux d’em­prunt qu’ils ac­cordent à la Tu­ni­sie. Il faut donc pro­cé­der à l’em­prunt avant que la note sou­ve­raine ne soit dé­gra­dée par les agences de ra­ting, ce qui com­pli­que­ra en­core plus la tâche”, a-t-il ex­pli­qué. Et d’ajou­ter: “Nous crai­gnons qu’en ab­sence de ce fi­nan­ce­ment, le gou­ver­ne­ment se trou­ve­ra dans l’obli­ga­tion de re­cou­rir en­core une fois à la planche à billets”. Les en­tre­prises tu­ni­siennes se­ront elles aus­si tou­chées, a dé­cla­ré Has­san. Ces firmes se­ront ra­me­nées à four­nir des jus­ti­fi­ca­tions sup­plé­men­taires pour leurs opé­ra­tions à l’in­ter­na­tio­nal. Elles vont su­bir les sur­coûts qui vont sur­gir des trai­te­ments sup­plé­men­taires des dos­siers par les banques. Il va sans dire que ces consé­quences au­ront sans doute des ré­per­cus­sions sur l’image de la Tu­ni­sie et sa ca­pa­ci­té d’at­ti­rer les in­ves­tis­seurs étran­gers.

Les ré­formes vont-elles fi­na­le­ment se concré­ti­ser? Mais le ta­bleau n’est pas to­ta­le­ment black, du moins d’après Ah­med Karm. “Ce bla­ck­lis­ting est une chance pour la Tu­ni­sie”, a lan­cé le ban­quier. “Nous al­lons fi­na­le­ment pou­voir trou­ver des so­lu­tions à nos pro­blèmes de cor­rup­tion, de blan­chi­ment d’ar­gent et d’éco­no­mie pa­ral­lèle. Nous ne de­vons pas man­quer cette chance”, a-t-il ajou­té. Karm a in­di­qué que plu­sieurs lois re­quises sont dé­jà des pro­jets de loi, et il faut que L’ARP ac­cé­lère leur adop­tion. “Nous sommes en dé­fi­cit de gou­ver­nance éco­no­mique. Il faut li­bé­rer l’in­ves­tis­se­ment et en­ga­ger, en ur­gence, un plan de re­lance pour que les en­tre­prises tu­ni­siennes soient plus com­pé­ti­tives. Il faut for­ma­li­ser l’éco­no­mie in­for­melle à tra­vers l’ap­pli­ca­tion des lois”, a pour sa part in­di­qué Sa­mir Ma­joul. “Nous vou­lons voir la Tu­ni­sie de­ve­nir un pa­ra­dis d’in­ves­tis­se­ment et non pas un pa­ra­dis fis­cal”, a-t-il ajou­té. Pour le pré­sident de L’UTICA, il n’est pas ac­cep­table de voir le mar­ché fi­nan­cier souf­frir de manque de li­qui­di­té, alors que l’ar­gent cir­cule dans le mar­ché pa­ral­lèle, ou que l’état est en pé­nu­rie de de­vise, au mo­ment où les contre­ban­diers en ont plein les poches. “Il faut que chaque tu­ni­sien puisse exer­cer son droit d’avoir un compte en de­vise!”, ré­clame-t-il. Et d’ajou­ter : “Une telle me­sure per­met­tra de col­lec­ter la de­vise et l’in­jec­ter dans le sec­teur for­mel”.

Une troi­sième liste? Cette nou­velle clas­si­fi­ca­tion peut ne pas être la der­nière ! La Tu­ni­sie, si elle n’agit pas dans les plus brefs dé­lais, risque de se trou­ver sur une troi­sième liste noire, pré­vient Ma­j­di Has­san. Le di­rec­teur exé­cu­tif de L’IACE ex­plique que la nou­velle clas­si­fi­ca­tion concerne l’en­trée en vi­gueur pro­chai­ne­ment de la loi eu­ro­péenne sur la pro­tec­tion des don­nées per­son­nelles, la GRDP en­tre­ra en vi­gueur dès mai 2018. D’après cette loi, les en­tre­prises eu­ro­péennes ne pour­ront plus trans­fé­rer les don­nées per­son­nelles de ci­toyens eu­ro­péens dans des pays où la loi n’offre pas les garanties né­ces­saires pour as­su­rer leur pro­tec­tion. Ce clas­se­ment pour­ra donc avoir des consé­quences im­mé­diates sur l’éco­no­mie lo­cale, puis­qu’il va tou­cher di­rec­te­ment les en­tre­prises qui traitent les don­nées de ci­toyens eu­ro­péens tel que les banques et les centres d’ap­pel.

De­puis quelques an­nées, de nom­breuses voix se sont éle­vées pour ap­pe­ler à un nou­veau mo­dèle éco­no­mique pour la Tu­ni­sie, pour le­quel il y au­ra plus d’in­no­va­tion et de va­leur ajou­tée. Plu­sieurs pro­po­si­tions ont été faites à droite et à gauche concer­nant des sec­teurs por­teurs et pro­met­teurs dans les­quels il fau­drait in­ves­tir et que le pays au­rait in­té­rêt à dé­ve­lop­per. Ce­pen­dant, force est de consta­ter que rien n’a vrai­ment été fait. Est-ce faute de vi­sion ou de sa­voir-faire dans un pays à l’ori­gine d’une grande in­no­va­tion en terme de stra­té­gie de dé­ve­lop­pe­ment dans les an­nées soixante-dix et qui a été lar­ge­ment sui­vi par la suite par d’autres pays ? Sommes-nous ca­pables d’un nou­veau re­bond ? eve­nons qua­rante cinq ans plus tôt. Au dé­but des an­nées soixante dix. La Tu­ni­sie, alors pays dont l’éco­no­mie est ba­sée sur l’agri­cul­ture et les res­sources na­tu­relles, adopte un nou­veau mo­dèle éco­no­mique. Sous la hou­lette de Hé­di Noui­ra, alors pre­mier mi­nistre. La Tu­ni­sie in­nove dans sa stra­té­gie de dé­ve­lop­pe­ment par l’en­cou­ra­ge­ment des ex­por­ta­tions à tra­vers la «loi 72» et par l’im­pul­sion de l’in­dus­trie tu­ni­sienne à tra­vers un en­semble d’en­cou­ra­ge­ments et d’ou­tils dont un des tout pre­miers ou­tils de ca­pi­tal risque dans les pays émer­gents, connu sous le nom de FOPRODI. Ce­lui-ci a per­mis le dé­ve­lop­pe­ment de grands groupes in­dus­triels et tou­ris­tiques ac­tuel­le­ment connus. Cette in­no­va­tion dans la stra­té­gie de dé­ve­lop­pe­ment a été nour­rie par des choix stra­té­giques tout aus­si in­no­vants, si ce n’est plus, pris par Ha­bib Bour­gui­ba quelques an­nées plus tôt et consis­tant en la gé­né­ra­li­sa­tion de l’édu­ca­tion et l’éman­ci­pa­tion de la femme. Ce pa­ri sur l’édu­ca­tion, ju­gé au­da­cieux en son temps, a per­mis à la Tu­ni­sie de dis­po­ser de res­sources hu­maines de qua­li­té qui ont gran­de­ment contri­bué à la réus­site de la Tu­ni­sie. Quelques an­nées plus tard, faute d’évo­lu­tion et d’amé­lio­ra­tion ma­jeure du sys­tème éco­no­mique, la crois­sance tu­ni­sienne s’est es­souf­flée. Quelques amé­lio­ra­tions ont certes été ap­por­tées, mais leurs ré­sul­tats ont été en de­çà des be­soins et des at­tentes et leur por­tée est res­tée re­la­ti­ve­ment li­mi­tée. D’ailleurs, les ap­proches adop­tées ont plus concer­né des évo­lu­tions mi­nimes des sec­teurs d’ac­ti­vi­tés exis­tants que des chan­ge­ments ra­di­caux comme ce­la a été le cas dans les an­nées 70. Dif­fé­rentes ap­proches ont été abor­dées au cours des deux der­nières dé­cen­nies pour re­voir ce mo­dèle éco­no­mique et plu­sieurs sec­teurs et cré­neaux ont été étu­diés pour pou­voir ap­pré­cier le fait qu’ils soient por­teurs ou pas. Ce­pen­dant, la no­tion de sec­teur d’ac­ti­vi­té de­meure trop large. Un sec­teur est com­po­sé de plu­sieurs sous-sec­teurs dif­fé­rents les uns des autres avec des por­tées si dif­fé­rentes les unes des autres qu’en dé­fi­ni­tif la no­tion de sec­teur de­vient vague. Même la no­tion de cré­neau por­teur a été abor­dée plus sur la base de sous-sec­teurs que de cré­neaux à pro­pre­ment par­ler. La no­tion d’ac­ti­vi­té in­no­vante ou à forte va­leur ajou­tée a aus­si été abor­dée dans le sens de sec­teur en gé­né­ral sans vrai­ment s’in­té­res­ser au fait que la par­tie qui se­ra faite en Tu­ni­sie est vrai­ment à forte va­leur ajou­tée ou in­no­vante ou pas. Ain­si, des sec­teurs tels que les Tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion et de la Com­mu­ni­ca-

tion, TIC, ou l’aé­ro­nau­tique ont été ju­gés in­no­vants et à forte va­leur ajou­tée. Ils le sont, certes, quand le sec­teur est consi­dé­ré dans sa glo­ba­li­té. Ce­pen­dant, l’ac­ti­vi­té de co­dage, mise en avant, dans le sec­teur TIC et les ac­ti­vi­tés d’as­sem­blage d’avions ou de com­po­sants d’avions, les ac­ti­vi­tés de câ­blage etc…. même si elles sont in­no­vantes, elles gé­nèrent une faible va­leur ajou­tée. Ces ac­ti­vi­tés créent sû­re­ment des em­plois pour les tu­ni­siens, et Dieu seul sait com­bien nous en avons be­soin. Tou­te­fois, la haute va­leur ajou­tée n’est tou­jours pas au ren­dez-vous, et les exemples de ce genre sont lé­gion. Ces ac­ti­vi­tés pour ces sec­teurs res­pec­tifs s’ap­pa­rentent aux ac­ti­vi­tés d’as­sem­blage dans la confec­tion qui em­ploient des bat­te­ries d’ou­vrières. Nous n’avons pas en­core pu re­te­nir les ac­ti­vi­tés à haute va­leur ajou­tée en Tu­ni­sie alors que nos res­sources hu­maines et notre in­tel­li­gence partent à l’étran­ger pour con­tri­buer à ces ac­ti­vi­tés à haute va­leur ajou­tée. Au­jourd’hui le pays ar­rive dif­fi­ci­le­ment à re­te­nir ses com­pé­tences, on les voit plu­tôt par­tir à l’étran­ger. Plu­sieurs rai­sons jus­ti­fient ce choix : des sa­laires lar­ge­ment plus éle­vés, pour moins de tra­cas­se­ries dans le tra­vail et plus de re­con­nais­sance. Ces com­pé­tences sont à la re­cherche d’un en­vi­ron­ne­ment de tra­vail plus adé­quat of­frant plus de moyens et une qua­li­té de vie meilleure. Une des ap­proches, pour ar­ri­ver est de se po­si­tion­ner sur un cré­neau don­né, et non sur un sous-sec­teur, et de dé­ve­lop­per une bat­te­rie d’ac­ti­vi­tés à plus ou moins haute va­leur ajou­tée, en rap­port avec ce cré­neau et de l’af­fi­cher ou­ver­te­ment. A titre d’exemple, la Tu­ni­sie pour­rait af­fi­cher ou­ver­te­ment sa vo­lon­té d’ « être le Lea­der afri­cain de la voi­ture élec­trique en 2030 ». Ce­ci consti­tue un ob­jec­tif à la fois am­bi­tieux, pour un pays comme la Tu­ni­sie, tout en étant réa­liste et réa­li­sable et tout en étant une ac­ti­vi­té d’ave­nir qui re­pose, en par­tie, sur des sec­teurs d’ac­ti­vi­té conven­tion­nels qui existent en Tu­ni­sie. En ef­fet, dans la voi­ture élec­trique, il y a certes un mo­teur élec­trique qui est quelque chose de re­la­ti­ve­ment nou­veau pour la Tu­ni­sie, mais cette der­nière pos­sède et forme des com­pé­tences ca­pables de tra­vailler sur les mo­teurs élec­triques, leur fa­bri­ca­tion et pour­quoi pas leur concep­tion si elles trouvent l’en­vi­ron­ne­ment fa­vo­rable pour le faire. De plus, la voi­ture élec­trique, comme tout autre voi­ture, fait in­ter­ve­nir des ac­ti­vi­tés de mé­ca­nique et de tô­le­rie sous ses dif­fé­rentes formes, mé­tal­lique, alu­mi­nium, en ma­té­riaux com­po­sites ou autre. Elle fait aus­si in­ter­ve­nir des ac­ti­vi­tés de tex­tile confec­tion ou de cuir, à tra­vers les housses des sièges et de gar­nis­sage des pan­neaux in­té­rieurs des voi­tures. Mais aus­si des ac­ti­vi­tés de câ­blage au­to­mo­bile, de pneu­ma­tique, de rou­le­ment, de lo­gi­ciels em­bar­qués, d’in­ter­net des ob­jets ou IOT, et bien plus que ce­la. Bref, un en­semble d’ac­ti­vi­tés qui existent au­jourd’hui en Tu­ni­sie, que nous ven­dons cha­cune toute seule, iso­lée du reste, cha­cun tra­vaillant sur un cré­neau don­né sans qu’il n’y ait de vé­ri­table sy­ner­gie ou de po­si­tion­ne­ment im­por­tant du pays, à part un po­si­tion­ne­ment prix et une proxi­mi­té de l’ Eu­rope.

Une stra­té­gie est un tout, c’est la stra­té­gie d’un pays et non d’un gou­ver­ne­ment ou d’un mi­nis­tère et doit être por­tée à haut ni­veau Un tel ob­jec­tif an­non­cé de­vra être ac­com­pa­gné d’une ca­na­li­sa­tion des ef­forts, des po­li­tiques et des stra­té­gies des dif­fé­rents sec­teurs d’ac­ti­vi­té et mi­nis­tères dans ce sens. Une telle stra­té­gie ne doit pas être consi­dé­rée comme la stra­té­gie du mi­nis­tère de l’in­dus­trie ou même du gou­ver­ne­ment, mais comme « une stra­té­gie pays » qui se­ra por­tée et dé­fen­due par tout tu­ni­sien et plus par­ti­cu­liè­re­ment par le gou­ver­ne­ment en exer­cice même en cas de chan­ge­ment car ce­ci est un tra­vail de longue ha­leine qui se fe­ra sur une dé­cen­nie au moins. De même, un tel choix stra­té­gique de­vra être por­té par tous les membres du gou­ver­ne­ment en tant que « man­da­taire char­gés de la ges­tion du pays » pour le compte du Ci­toyen tu­ni­sien. L’en­sei­gne­ment su­pé­rieur, par exemple, as­su­re­ra les for­ma­tions né­ces­saires en consé­quence afin de for­mer des com­pé­tences qui se­raient utiles pour les ac­ti­vi­tés en rap­port avec la voi­ture élec­trique. En même temps, les bud­gets de la re­cherche scien­ti­fique se­ront aus­si ca­na­li­sés dans ce sens afin de per­mettre un per­fec­tion­ne­ment des re­cherches mais aus­si des étu­diants et des cher­cheurs dans les ac­ti­vi­tés concer­nées de ma­nière à voir les tu­ni­siens as­su­rer un maxi­mum de pu­bli­ca­tions et de bre­vets confir­mant la po­si­tion de la Tu­ni­sie dans le do­maine. La lé­gis­la­tion de­vra aus­si être adap­tée pour fa­ci­li­ter l’in­ter­ac­tion uni­ver­si­té en­tre­prise et la re­cherche ap­pli­quée. La for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, de son cô­té, fe­ra la pro­mo­tion des mé­tiers concer­nés et an­ti­ci­pe­ra sur la for­ma­tion de com­pé­tences dans les ac­ti­vi­tés concer­nées. La lo­gis­tique aus­si de­vra suivre afin de fa­ci­li­ter l’im­por­ta­tion des in­trants né­ces­saires et l’ex­por­ta­tion des pro­duits fa­bri­qués en Tu­ni­sie. Tra­vailler sur un tel ob­jec­tif et l’an­non­cer per­met­tra de mettre la Tu­ni­sie sur le ra­dar des fa­bri­cants de voi­tures élec­triques et de leurs équi­pe­men­tiers et les at­ti­re­ra et per­met­tra aus­si à la Tu­ni­sie de dé­ve­lop­per des en­tre­prises per­for­mantes dans le do­maine.

Sté­phane Ri­chard, PDG du groupe Orange France s’est dit sa­tis­fait de ma­nière gé­né­rale des ré­sul­tats ob­te­nus de l’in­ves­tis­se­ment de l’opé­ra­teur en Tu­ni­sie. « Nous avons in­ves­ti en tout 1 mil­liard de di­nars de­puis notre lan­ce­ment, nous avons créé 1250 em­plois di­rects et conquis pas moins de 4 mil­lions et de­mi de clients tout en ayant la pre­mière po­si­tion sur la da­ta mo­bile». En ef­fet, par­tant de ce bi­lan po­si­tif et sa­tis­fai­sant, Sté­phane Ri­chard a ex­pli­qué qu’en dé­pit de cer­taines dif­fi­cul­tés, Orange en­vi­sage de belles pers­pec­tives as­sor­ties de grandes po­ten­tia­li­tés de dé­ve­lop­pe­ment à deux ni­veaux : le coeur de mé­tier et d’autres do­maines d’ac­ti­vi­té. Sté­phane Ri­chard a de même mis l’ac­cent sur l’im­por­tance de se concen­trer sur les mé­tiers du di­gi­tal. Il s’adres­sait par­ti­cu­liè­re­ment aux jeunes en­tre­pre­neurs et star­tup­peurs, car il s’agit clai­re­ment du mé­tier de l’ave­nir. « Je suis ab­so­lu­ment convain­cu que la Tu­ni­sie a l’opportunité de de­ve­nir ce «hub» de la di­gi­ta­li­sa­tion de l’afrique et de con­tri­buer dans cer­tains do­maines à la di­gi­ta­li­sa­tion de l’eu­rope. » com­mu­ni­ca­tion et la pu­bli­ci­té, un géant du mé­tier, Jacques Sé­gué­la a fait sa­voir à l’au­di­toire que les en­tre­pre­neurs tu­ni­siens n’aiment pas faire de la pu­bli­ci­té. « Les Tu­ni­siens ne poussent pas les créa­tifs dans leur élan ! D’ailleurs, à titre d’exemple, il y a de ce­la trois ans, la Tu­ni­sie a ob­te­nu le prix No­bel, ce qui consti­tue une chance ex­tra­or­di­naire, et j’au­rais créé une cam­pagne pu­bli­ci­taire avec pour slo­gan « Tous No­bel ». Une belle cam­pagne qui n’a hé­las pas abou­ti». Et à Sé­gué­la d’ajou­ter que son groupe va créer le pre­mier hub créa­tif de l’afrique en Tu­ni­sie. « Je trouve que les créa­tifs tu­ni­siens sont les plus créa­tifs du Magh­reb et même de toute l’afrique. Et il faut leur faire confiance. » La lé­gende vi­vante de la pub a ajou­té : « Il faut moins de tests et plus de tes­ti­cules en Tu­ni­sie ! »

La Tu­ni­sie de­vra dans ce sens s’éman­ci­per un peu De son cô­té, Xa­vier Neil, PDG de l’opé­ra­teur té­lé­pho­nique Free, a ex­pli­qué qu’il faut don­ner le maxi­mum de moyens aux jeunes en Tu­ni­sie afin que ceux-là puissent se dire que leur ave­nir dans le di­gi­tal se trouve dans leur pays. « La ré­vo­lu­tion di­gi­tale est un monde d’op­por­tu­ni­tés par­tout dans le monde mais plus en­core en Afrique et plus par­ti­cu­liè­re­ment en Tu­ni­sie. Si nous ar­ri­vons par nos ef­forts, nos in­ves­tis­se­ments, notre im­pli­ca­tion et par les moyens que nous al­lons mettre à dis­po­si­tion créer en Tu­ni­sie ces centres d’in­cu­ba­tion, ces centres de dé­ve­lop­pe­ment, ces pro­grammes d’ac­com­pa­gne­ment aux star­tup, et ce­la consti­tue la pre­mière ac­tion à en­tre­prendre » a ex­pli­qué Xa­vier Neil. Ce der­nier a de même in­di­qué qu’il ne fau­dra pas se conten­ter d’orien­ter son re­gard vers la France mais plu­tôt vers le reste du monde et en l’oc­cur­rence vers l’afrique. Ces pro­pos, le fon­da­teur de Free les adres­sait à l’en­droit des en­tre­pre­neurs tu­ni­siens, sou­li­gnant ain­si l’im­por­tance de di­ver­si­fier son orien­ta­tion stra­té­gique et de choix en­tre­pre­neu­rial et même par­te­na­rial et de dé­vier vers une di­rec­tion plus pro­met­teuse en­core telle que celle de l’afrique. « La Tu­ni­sie de­vra dans ce sens s’éman­ci­per un peu», di­ra Xa­vier Niel. Il a éga­le­ment mis l’ac­cent sur l’im­por­tance de mettre en place une in­fra­struc­ture en ma­tière de té­lé­coms et plus pré­ci­sé­ment dans les ré­seaux car dit-il : « C’est grâce aux ré­seaux que nous pou­vons créer des en­tre­prises qui dé­passent les fron­tières». La ques­tion cru­ciale re­gar­dant l’en­tre­pre­neu­riat et l‘in­ves­tis­se­ment de­meure in­ti­me­ment lié aux po­ten­tia­li­tés des jeunes Tu­ni­siens. A ce titre Xa­vier Niel a ren­con­tré le pré­sident du gou­ver­ne­ment pour dis­cu­ter de l’ou­ver­ture pro­bable d’une école 42 pour for­mer des jeunes Tu­ni­siens à l’in­for­ma­tique. Ce pro­jet de­vrait pou­voir être fi­nan­cé sur le fonds de sou­tien de la France pour la créa­tion d’un fonds de sou­tien au dé­ve­lop­pe­ment, à l’en­tre­prise et aux ini­tia­tives de la jeu­nesse en Tu­ni­sie. Se­lon les pro­ta­go­nistes du Fo­rum Tu­ni­sie-france, seule la vo­lon­té de ces jeunes d’avan­cer, de pro­gres­ser et de faire l’ave­nir tech­no­lo­gique et di­gi­tal de la Tu­ni­sie pour­rait conduire à l’éman­ci­pa­tion du pays dans le do­maine et de de­ve­nir le Sin­ga­pour de l’afrique.

Newspapers in French

Newspapers from Tunisia

© PressReader. All rights reserved.