A Sousse, la gé­né­ra­tion El Bi­rou

Le Temps (Tunisia) - - ARTS & CULTURE -

Fon­dée en dé­cembre 2015, la ga­le­rie El Bi­rou oc­cupe l'es­pace d'un an­cien dé­pôt et n'a pas tar­dé à éta­blir une pla­te­forme in­dé­pen­dante de pro­mo­tion des arts. Deux ex­po­si­tions s'y dé­roulent ac­tuel­le­ment

Sel­ma et Karim Sghaier ont dé­jà un pied en été. En ef­fet, ils tra­vaillent à mettre la der­nière main au pro­jet UV qui se dé­rou­le­ra à Sousse du 5 au 22 juillet. Une tren­taine d'ar­tistes tu­ni­siens et étran­gers par­ti­ci­pe­ront à ce fes­ti­val ar­tis­tique dé­ve­lop­pé dans le cadre du pro­gramme "Tfa­nen, la Tu­ni­sie créa­tive". UV est un acro­nyme pour Uto­pies vi­suelles. Tout en jouant sur les mots, les ani­ma­teurs de la ga­le­rie El Bi­rou es­pèrent in­ter­ve­nir dans plu­sieurs es­paces de la ville de Sousse et ses en­vi­rons, avec des per­for­mances, des réa­li­sa­tions de fresques et des work­shops. L'une des nom­breuses ori­gi­na­li­tés de l'évé­ne­ment UV, c'est qu'il réuni­ra des ar­tistes étran­gers et des plas­ti­ciens tu­ni­siens confir­més avec des jeunes des écoles des Beaux-arts. Dès le mois de juin, la ga­le­rie se met­tra au dia­pa­son des Uto­pies vi­suelles en ini­tiant des tra­ver­sées ar­tis­tiques de la ville.

Les désordres fon­da­teurs de Nadia Zoua­ri

En at­ten­dant ce grand ren­dez-vous, les ani­ma­teurs d'el Bi­rou pour­suivent le tra­vail de fond qui leur a per­mis de po­ser le socle d'une ga­le­rie d'art contem­po­rain qui soit dy­na­mique à l'échelle na­tio­nale. En trois an­nées d'exis­tence, Sel­ma et Karim Zoua­ghi sont par­ve­nus à or­ga­ni­ser 41 ex­po­si­tions, créant les condi­tions pro­pices au dé­ve­lop­pe­ment d'une pla­te­forme in­dé­pen­dante de pro­mo­tion des arts, por­teuse d'un pro­jet ori­gi­nal.

Ce­la, on le res­sent dès les pre­miers pas dans la ga­le­rie. Ins­tal­lée dans un an­cien dé­pôt de laine, El Bi­rou sur­prend par la dua­li­té de ses es­paces avec d'une part une ga­le­rie plus ou moins conven­tion­nelle et d'autre part, un es­pace ayant gar­dé l'as­pect brut d'un en­tre­pôt mal dé­gros­si. Ce choix des ani­ma­teurs per­met de conju­guer une double ap­proche conju­guant le contem­po­rain et l'un­der­ground, avec des avec Nadia Zoua­ri et le duo Sa­har El Echi et Saif Fradj. En at­ten­dant les Uto­pies vi­suelles pro­mises pour l'été dans le cadre du pro­gramme "Tfa­nen".

ex­po­si­tions d'ar­tistes re­nom­més et un es­pace plus ex­pé­ri­men­tal. Cette dia­lec­tique est com­plé­tée par une im­mense fresque qui se trouve à l'ex­té­rieur de la ga­le­rie mais de­meure vi­sible en per­ma­nence grâce à une grande baie vi­trée. De la sorte, le de­dans et le de­hors fu­sionnent et ex­priment la dé­marche ou­verte de la ga­le­rie El Bi­rou. Une bi­blio­thèque com­plète le dis­po­si­tif, avec dans les rayons plu­sieurs ou­vrages ar­tis­tiques.

Quelques pas dans la ga­le­rie per­mettent de ren­con­trer une nou­velle col­lec­tion de Nadia Zoua­ri, comme tou­jours très convain­cante dans son tra­vail concep­tuel. In­ti­tu­lée "Des OR don­nés", cette col­lec­tion réunit des oeuvres de di­vers for­mats, avec es­sen­tiel­le­ment des tech­niques mixtes sur toile et de sur­pre­nantes sculp­tures. Zoua­ri pro­cède par sé­ries et dé­cline son ins­pi­ra­tion se­lon les vents et ma­rées, les dé­tours exo­tiques et des mé­ta­phores en­nei­gées. Comme à l'ac­cou­tu­mée, cette ar­tiste dé­fend sa sin­gu­la­ri­té et in­vite le re­gard à se trans­cen­der pour se his­ser vers les si­gni­fiants/si­gni­fiés qui par­sèment son tra­vail. Très concep­tuelle, se pla­çant au-de­là de l'abs­trac­tion, Nadia Zoua­ri convainc am­ple­ment et conti­nue à s'af­fir­mer comme une va­leur en hausse.

Dé­mo­li­tion, éphé­mère et re­cons­truc­tions

Il faut en­suite des­cendre un es­ca­lier plu­tôt raide pour se re­trou­ver dans un es­pace to­ta­le­ment brut, avec des murs nus et deux pa­lis­sades de briques qui ont été construites pour l'ex­po­si­tion "Dé­mo­li­tion" qui se pour­suit pa­ral­lél­le­ment à celle de Nadia Zoua­ri.

Cette ex­po­si­tion est l'oeuvre de deux jeunes ar­tistes pho­to­graphes tour­nés vers le street-art. Avec l'ins­tal­la­tion du mur de brique et les graf­fi­tis qu'ils ont ins­crit sur les murs de la ga­le­rie, ils en­tendent se

si­tuer dans un entre-deux qui est ce­lui de la jeu­nesse d'au­jourd'hui, coin­cée entre ses rêves et une époque dif­fi­cile. Seif Fradj qui est au­to­di­dacte pré­sente sa col­lec­tion de pho­tos, dans un es­pace étri­qué, entre la com­plainte des graf­fi­tis et la nu­di­té crue des murs. Il struc­ture ses 22 oeuvres se­lon cinq cha­pitres suc­ces­sifs, consti­tués de pho­tos nu­mé­riques et d'un seul cli­ché ar­gen­tique qui re­pré­sente le terme de l'ex­po­si­tion.

Sa­har El Echi com­plète cette ex­po­si­tion avec ses tra­vaux qui se veulent des mé­ta­phores de la pluie. Cette res­sor­tis­sante de l'école des Beaux-arts de Tu­nis a même ima­gi­né un ca­ni­veau vir­tuel com­po­sé de briques et une ins­tal­la­tion vi­déo au titre ré­vé­la­teur de "Re­gard trem­pé". Entre gouttes de pluie et ruis­sel­le­ments, les pho­to­gra­phies de Sa­har El Ichi in­vitent à la ré­flexion et, dans cer­tains cas, évoquent la poé­sie qui émane des es­tampes ja­po­naises. Là en­core, un mur en briques rouges, po­sées les unes sur les autres sou­ligne le ca­rac­tère in­ache­vé de toute oeuvre. En une ving­taine de pho­tos, la jeune ar­tiste pose quelques en­jeux et com­plète le ques­tion­ne­ment contem­po­rain de Saif Fradj.

Le fi­nis­sage de cette ex­po­si­tion de­vrait se dé­rou­ler le 20 mai et don­ner lieu à une dé­mo­li­tion des deux murs qui ont été construits dans la ga­le­rie. Avec cette der­nière per­for­mance, les ar­tistes en­tendent bien en­ten­du si­gni­fier la va­ni­té de toute en­tre­prise et le ca­rac­tère pro­vi­soire de toute oeuvre ar­tis­tique, dans une ap­proche à ca­rac­tère de ma­ni­feste. Quant à Sel­ma et Karim Sghaier, ils main­tiennent le cap et ne conçoivent pas leur tra­vail de ga­le­ristes sans la confron­ta­tion de pro­jets et les ren­contres d'ar­tistes. Cette dé­marche leur vaut d'ailleurs beau­coup de sa­tis­fac­tions puis­qu'ils sont par­ve­nus à im­plan­ter un es­pace al­ter­na­tif qui n'a pas tar­dé à de­ve­nir la pla­te­forme ar­tis­tique qu'at­ten­daient Sousse et son pu­blic.

Ha­tem BOURIAL

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