À la re­cherche de son centre d’éner­gie

Le Temps (Tunisia) - - ARTS & CULTURE -

Quand se re­cen­trer de­vient un prin­cipe, une ligne de conduite, ceci prend la di­men­sion d’une va­leur et d’une éthique, se pla­çant par de­là la pra­tique de la danse elle-même. Du­rant les seize ans

Voi­là un homme qui com­prend les femmes, qui sait les re­gar­der sans com­plexe, sans ta­bou et les fil­mer avec une in­tel­li­gence sen­sible. Hamid Be­nam­ra est l’un des rares qui n’a pas peur de la femme. Quand je l’ai ques­tion­né sur sa mère il m’a as­su­ré qu’il était vrai que celle-ci avait beau­coup de mé­rite, au­tant dire que l’édu­ca­tion compte dans la construc­tion de la men­ta­li­té du fu­tur adulte.

D’em­blée, dans ce do­cu­men­taire de fic­tion, Be­nam­ra filme As­sia Guem­ra qui re­gagne sa loge, s’as­soit, s’es­souffle, es­suie et sèche la sueur de son vi­sage. Une ca­mé­ra qui montre le ré­sul­tat du la­beur, puis pe­tit à pe­tit les sé­quences et les plans re­montent les étapes du faire de la danse dite orien­tale. As­sia crée des cho­ré­gra­phies et les in­ter­prète avec les membres de son bal­let qu’elle aide à se connaître à tra­vers leur corps.

Le ventre et ce qui le cein­ture à par­tir du nom­bril est sou­vent lais­sé nu chez les dan­seuses. La danse orien­tale consi­dère cette par­tie au­tour du nom­bril comme un lieu fon­da­men­tal du corps où se concentre - et à par­tir du­quel émane notre éner­gie. Et parce que sans conteste c’est la marque de notre pré­sence au monde, notre pré­sence à nous-mêmes. Par consé­quent et à tout moment l’ac­tion de se re­cen­trer phy­si­que­ment et psy­chi­que­ment reste un acte ca­pi­tal et de­vient une force, une at­ti­tude à adop­ter dans la vie. Le lé­gen­daire peintre du siècle der­nier Pa­blo Pi­cas­so ne dit-il pas qu’on a un so­leil dans le ventre ?

Mais pour le réa­li­sa­teur Hamid Be­nam­ra le but de son film ne s’ar­rête pas là, ceci n’est qu’un trem­plin pour rendre hom­mage à ce lieu de l’ori­gine de la vie qu’est le ventre et par là à la femme don­neuse de vie et gé­né­reuse en tout point de vue, ain­si comme il l’ex­plique dans une in­ter­view té­lé­vi­sée. Ce film est fait en re­con­nais­sance à la femme qui lui a tout ap­pris, lui a don­né sans comp­ter qu’elle soit mère, soeur, épouse. D’ailleurs à plu­sieurs re­prises on voit dans le film une femme en­ceinte qui marche dans l’eau ou dans l’air le ventre presque en­tiè­re­ment nu. Au ni­veau du tour­nage, point de voyeu­risme, ni de fausse pu­deur, se pla­çant par­fois de­vant un mi­roir, le réa­li­sa­teur filme la dan­seuse en se fil­mant. Une ca­mé­ra qui ré­flé­chit - à com­prendre dans son double sens -. Une oeuvre construite es­sen­tiel­le­ment à l’aide d’images prises avec une courte fo­cale donc avec de gros plans et de très courts gros plans si fur­tifs, qu’on est pro­je­té dans le mou­ve­ment qui se ba­lance dans le sens de la lar­geur for­mant un huit cou­ché, ce signe de l’in­fi­ni. Ventre, bas­sin et bas des reins sont en état de dé­han­che­ment, mains, avant­bras et bras exé­cutent des ara­besques, jambes et pieds réa­lisent des pas et des en­jam­bées ryth­mées. De même qu’on est ber­cé dou­ble­ment quand vient s’ajou­ter la voix ly­rique et suave à sou­hait d’ab­del­ha­lim Ha­fedh. On est pris aus­si dans l’élan de la voix de Cheikh El Afrit : « hi­zi eh­za­mek… » et d’autres chan­teurs de la belle époque; ce­la tangue, se ba­lance, se dé­hanche et les pas battent pré­ci­pi­tam­ment.

Les images et les chan­sons sont par­se­mées de com­men­taires des dan­seuses, de sé­quences d’art mar­tial où qu’il fil­mait la danse orien­tale d’as­sia Guem­ra, c’est de cette phi­lo­so­phie de vie que la pré­cieuse ca­mé­ra du réa­li­sa­teur H Be­nam­ra - qui cadre de­puis 1978 - nous rend compte. As­sia et l’au­teur du film se ren­contrent sous la hou­lette d’un maître de Ka­ra­té. Tout dans le film se fait na­tu­rel­le­ment, en har­mo­nie, en ré­so­nance, avec flui­di­té, sen­sua­li­té et raf­fi­ne­ment. Tout pa­raît ho­mo­gène, même si par­fois le rythme ac­cé­lé­ré du mon­tage des images ne laisse pas de répit au spec­ta­teur, ce sont des dé­tails cap­tés, des ins­tants, des ex­pres­sions de vi­sages sai­sis ra­pi­de­ment, avec le hors champ en maître. Jus­te­ment cette di­men­sion du film fait en­trer plus fort que lui dans la danse ce­lui qui re­garde le film. Les tex­tures soyeuses des cos­tumes, les cou­leurs chaudes et cha­toyantes des étoffes concourent à rendre le spec­tacle si vi­vant, si émou­vant ! La grâce des sil­houettes fé­mi­nines en mou­ve­ment in­ces­sant, en plus des so­no­ri­tés mu­si­cales, font que l’émer­veille­ment at­teint son comble et le spec­ta­teur se trouve trans­por­té par la suc­ces­sion sou­te­nue des plans-sé­quences avec ca­mé­ra por­tée à bras le corps ! La ten­sion ne per­dure pas, la ca­dence se calme et l’al­ter­nance entre ac­tion et ex­pres­sion ver­bale d’as­sia et de ses dan­seuses rythme ain­si la res­pi­ra­tion tout en nuances du film. Fil­mé en plon­gée ver­ti­cale et en plan rap­pro­ché, comme un nar­ra­teur, le fa­meux réa­li­sa­teur Sy­rien Mo­ha­mad Ma­las - éten­du sur un di­van comme en psy­cha­na­lyse se confesse. Un ci­néaste qui re­garde la danse et se trouve face à l’ob­jec­tif­mi­roir de la ca­mé­ra, parle de sa mère qu’il as­so­cie à la terre, évoque l’ab­sence et la dif­fi­cul­té d’ai­mer… Ma­las in­carne pour Be­nam­ra une part de son ci­né­ma, ce­lui-là même qu’il dé­fend et dans le­quel il donne le ton au fé­mi­nin pré­sent en chaque être hu­main. Tous les deux sont at­tra­pés dans le mi­roir du ci­né­ma qui les ra­conte, un ci­né­ma se­rein, libre et res­pec­tueux se­lon les termes de Hamid Be­nam­ra. Ce der­nier a com­men­cé à fil­mer Mo­ha­mad Ma­las la pre­mière fois aux Jour­nées Ci­né­ma­to­gra­phiques de Car­thage (JCC) en 1992 et conti­nue à le faire dans son pro­chain film « Ti­me­life ». En re­ve­nant au film « Hi­zam », il y a un point de vue sub­til de va­lo­ri­sa­tion du corps et du nu fé­mi­nin, éloi­gné du folk­lore, de l’exo­tisme orien­ta­li­sant et du por­no­gra­phique. À tra­vers la mons­tra­tion du ventre, l’ex­pres­sion du vi­sage et l’ex­pres­sion ver­bale des dan­seuses, le film dé­montre que la femme n’est pas que pro­créa­trice dans la vie. La femme peut être une ar­tiste au­then­tique avec son corps et plus par­ti­cu­liè­re­ment avec la par­tie cen­trale du corps qui de­vient la base du spec­tacle et la source de plai­sir ar­tis­tique. En re­vanche, Hamid Be­nam­ra prouve une fois de plus que la femme ne peut pas et ne doit pas de­meu­rer as­su­jet­tie à la fonc­tion bio­lo­gique de l’en­fan­te­ment et celle de sta­tut de conjointe et de mère; ain­si est-elle su­jet à part en­tière.

Un autre point de vue sub­til at­teste de la ri­chesse de ce long mé­trage mar­quant et bou­le­ver­sant de vé­ri­té: ce plai­sir vi­suel es­thé­tique of­fert per­met de ré­flé­chir, parce d’une part il nous ap­prend bien des choses sur nous et d’autre part il est pen­sé pour don­ner confiance, équi­libre et un meilleur être aux per­sonnes en quête d’elles-mêmes. D’où la di­men­sion uni­ver­selle de ce film fait poème.

Amel Bo

Uni­ver­si­taire et ar­tiste vi­suelle

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