«Les inégalités de­viennent de plus en plus lisses»

Le Temps (Tunisia) - - MAGAZINE -

C’est sur­tout le cô­té mys­té­rieux de la nou­velle LES GRANGES BRULEES qui m’a in­té­res­sé. La nou­velle se concentre sur une énigme, à sa­voir si un jeune homme in­con­nu a vrai­ment brû­lé des granges, et je pen­sais pou­voir dé­ve­lop­per cette courte pe­tite énigme en plu­sieurs couches de fa­çon ci­né­ma­to­gra­phique pour en faire de plus grandes énigmes. En gé­né­ral, dans les thril­lers/films de mys­tère, le mys­tère est élu­ci­dé à la fin, mais plu­tôt que d’avoir une fin qui ré­sout sim­ple­ment le mys­tère, je vou­lais re­lier ce mys­tère à ce­lui du monde dans le­quel on vit, le mys­tère de notre vie. Je dé­si­rais que l’am­bi­guï­té de la fin de­vienne un ques­tion­ne­ment sur le monde et la vie, voire sur la nar­ra­tion et sur le mé­dia qu’est le ci­né­ma.

Pa­ju se si­tue à moins d’une heure en voi­ture de Séoul, c’est même à 20 mi­nutes de chez moi. Dans ce sens, c’est un lieu qui n’est ni proche ni éloi­gné de Séoul. Ré­cem­ment en­core, on pou­vait y en­tendre tous les jours la dif­fu­sion de la pro­pa­gande nord-co­réenne. Elle vient de prendre fin dû au ré­cent cli­mat de ré­con­ci­lia­tion entre les deux Co­rées, mais pen­dant le tour­nage du film, le son puis­sant des haut-par­leurs gê­nait presque la prise de son en di­rect. La sé­pa­ra­tion entre la Co­rée du Nord et la Co­rée du Sud est une ques­tion qui in­fluence en­core le quo­ti­dien des Co­réens.

Pa­ju montre bien cette ru­ra­li­té qui se dés­in­tègre à grande vi­tesse. Il est de plus en plus dif­fi­cile au­jourd’hui de trou­ver une com­mu­nau­té ru­rale tra­di­tion­nelle telle qu’il en exis­tait dans le pas­sé. En pé­ri­phé­rie des grandes villes en Co­rée, il n’y a plus de ville ou de cam­pagne mais de simples es­paces si­nistres et aban­don­nés.

Les seuls ha­bi­tants qui res­tent à la cam­pagne sont des per­sonnes âgées tan­dis que la main d’oeuvre est as­su­rée par les tra­vailleurs étran­gers. On peut donc dire que Pa­ju est re­pré­sen­ta­tif des es­paces ty­piques co­réens. De­puis son en­fance, Jong­su, le per­son­nage prin­ci­pal du film, a tou­jours vou­lu s’échap­per de ces es­paces jus­qu’à ce qu’un jeune homme in­con­nu ap­pe­lé Ben évoque une his­toire res­sem­blant à une blague. Jong­su va alors re­gar­der d’un nou­vel oeil ces es­paces en cou­rant tous les ma­tins, comme s’il les dé­cou­vrait pour la pre­mière fois.

La scène où Hae­mi danse au mi­lieu du film, re­pré­sente le noyau du film et de­vait être per­çu comme un mys­tère en soi-même. Il fal­lait qu’on soit à la fron­tière entre la lu­mière et l’obs­cu­ri­té et que le réel et l’ir­réel, le mi­sé­rable et la beau­té, le bon­heur et le mau­vais pré­sage ne fassent plus qu’un. Le plus im­por­tant avant tout était le sen­ti­ment de li­bé­ra­tion to­tale que cherche Hae­mi, comme les Bush­men du dé­sert du Ka­la­ha­ri qui dansent la danse du «Great Hun­ger». Il fal­lait que le pu­blic res­sente cette li­ber­té. Donc le di­rec­teur de la pho­to­gra­phie, Hong Kyung-pyo et moi, nous nous sommes dit que cette scène ne de­vait ni être ar­ti­fi­cielle ni être fil­mée de fa­çon trop lisse alors on l’a pré­pa­rée pour qu’elle dé­gage une spon­ta­néi­té na­tu­relle comme prise sur le vif. Le ré­sul­tat a dé­pas­sé nos at­tentes et on a eu une chance in­croyable qui n’était pas du tout cal­cu­lée pour cette scène.

Cette chance vaut éga­le­ment pour la der­nière scène. Il y est ques­tion d’un meurtre sou­dain et in­at­ten­du, du choc ex­trême et de l’émo­tion qui s’en dé­gage ain­si que d’un in­cen­die cri­mi­nel, et tout ce­ci de­vait dé­ga­ger un sen­ti­ment vi­vant comme si le pu­blic était sur les lieux donc pour ce­la, je de­vais évi­ter de dé­cou­per les plans. La scène de­man­dait un cal­cul pré­cis au ni­veau tech­nique mais ne de­vait sur­tout pas être per­çue comme telle. Mais «l’au­then­ti­ci­té» que l’on cher­chait est ve­nue à nous par ha­sard. Lorsque la ca­mé­ra a com­men­cé à tour­ner, des flo­cons de neige ont com­men­cé à tom­ber. A mon avis, ces flo­cons re­pré­sentent bien le ha­sard et la spon­ta­néi­té que seul le ci­né­ma sait mon­trer.

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