Hou­da Ra­jab ou l’art de re­vi­si­ter la ta­pis­se­rie ar­tis­tique

Chro­nique des arts

Le Temps (Tunisia) - - LA UNE - Hou­cine Tli­li

Hou­da Ra­jab est une jeune ar­tiste tis­sière. Elle est dé­jà connue depuis presque deux dé­cades. Elle a choi­si, mal­gré les épreuves, les doutes et les hé­si­ta­tions de s’ini­tier à ce mé­tier d’art pour, peut-être, se faire une place au so­leil dans le monde des arts de la ta­pis­se­rie. Elle a consta­té qu’il fal­lait confor­ter la tra­di­tion tis­sière en dé­per­di­tion, et elle se pro­pose au­jourd’hui de dé­ve­lop­per en même temps ce mé­tier dans le sens de sa ré­no­va­tion et de sa mo­der­ni­sa­tion en in­vo­quant à sa res­cousse l’art et le de­si­gn. La pro­blé­ma­tique s’avère ac­tuelle et la so­lu­tion pos­sible. Dans la me­sure où la ta­pis­se­rie semble pré­sen­ter des po­ten­tia­li­tés sé­rieuses pour sor­tir de la crise où elle se dé­bat.

L’adop­tion de tech­niques nou­velles, de ma­té­riaux per­for­mants et de fonc­tions no­va­trices en confor­mi­té avec les trans­for­ma­tions so­ciales, ar­chi­tec­tu­rales et autres… et la né­ces­si­té de s’y adap­ter. C’est le prix à payer pour ef­fa­cer la mar­gi­na­li­sa­tion dans la­quelle se trouvent les pro­duc­tions tra­di­tion­nelles ar­ti­sa­nales. Hou­da Ra­jab, à l’ins­tar d’autres ar­tistes du sec­teur pense pou­voir, à tra­vers son tra­vail de for­ma­trice et de créa­trice, par­ti­ci­per à pro­mou­voir des ap­proches fonc­tion­nelles al­ter­na­tives propres à amoin­drir la mar­gi­na­li­sa­tion de cet art, en sol­li­ci­tant l’in­ter­ven­tion d’en­ver­gure de l’art et du de­si­gn, pour créer des oeuvres si­gni­fi­ca­tives.

Hou­da Ra­jab est une jeune ar­tiste tis­sière. Elle est dé­jà connue depuis presque deux dé­cades. Elle a choi­si, mal­gré les épreuves, les doutes et les hé­si­ta­tions de s’ini­tier à ce mé­tier d’art pour, peut-être, se faire une place au so­leil dans le monde des arts de la ta­pis­se­rie. Elle a consta­té qu’il fal­lait confor­ter la tra­di­tion tis­sière en dé­per­di­tion, et elle se pro­pose au­jourd’hui de dé­ve­lop­per en même temps ce mé­tier dans le sens de sa ré­no­va­tion et de sa mo­der­ni­sa­tion en in­vo­quant à sa res­cousse l’art et le de­si­gn. La pro­blé­ma­tique s’avère ac­tuelle et la so­lu­tion pos­sible. Dans la me­sure où la ta­pis­se­rie semble pré­sen­ter des po­ten­tia­li­tés sé­rieuses pour sor­tir de la crise où elle se dé­bat.

L’adop­tion de tech­niques nou­velles, de ma­té­riaux per­for­mants et de fonc­tions no­va­trices en confor­mi­té avec les trans­for­ma­tions so­ciales, ar­chi­tec­tu­rales et autres… et la né­ces­si­té de s’y adap­ter. C’est le prix à payer pour ef­fa­cer la mar­gi­na­li­sa­tion dans la­quelle se trouvent les pro­duc­tions tra­di­tion­nelles ar­ti­sa­nales.

Hou­da Ra­jab, à l’ins­tar d’autres ar­tistes du sec­teur pense pou­voir, à tra­vers son tra­vail de for­ma­trice et de créa­trice, par­ti­ci­per à pro­mou­voir des ap­proches fonc­tion­nelles al­ter­na­tives propres à amoin­drir la mar­gi­na­li­sa­tion de cet art, en sol­li­ci­tant l’in­ter­ven­tion d’en­ver­gure de l’art et du de­si­gn, pour créer des oeuvres si­gni­fi­ca­tives.

L’ar­tiste nous a pro­po­sé dans le cadre de sa re­cherche de dé­voi­ler dix-huit oeuvres de moyenne di­men­sion, ex­po­sées en 2005 à la ga­le­rie Es­saâ­di à Car­thage. Treize ans après se tient la deuxième ex­po­si­tion per­son­nelle re­grou­pant vingt oeuvres de grandes di­men­sions. L’ar­tiste semble avoir pris tout son temps pour nous li­vrer les ré­sul­tats d’une longue re­cherche pra­tique et es­thé­tique qui semble avoir ins­ti­tué une dis­tinc­tion entre la pre­mière et la deuxième ex­po­si­tion et qui a in­tro­duit éga­le­ment des dif­fé­ren­cia­tions à l’in­té­rieur d’un mou­ve­ment de cin­quante ans ins­ti­tué par des ar­tistes comme Hmi­da Wah­ha­da, M’ha­med Mti­met, ma­dame Sa­fia Fa­rhat, Mo­ham­med N’jah…etc.

Les tâches de cer­tains de ces ar­tistes pion­niers comme celles de Ma­dame Sa­fia Fa­rhat et H’mi­da wa­ha­da consis­taient à, ré­per­to­rier, d’abord les ca­rac­té­ris­tiques gé­né­rales des tra­vaux tra­di­tion­nels de la ta­pis­se­rie, en­suite ré­sis­ter à l’aban­don et à l’ef­fi­lo­che­ment de cette tra­di­tion, puis à pro­mou­voir une for­ma­tion uni­ver­si­taire et, en der­nier lieu sus­ci­ter des vo­ca­tions ar­tis­tiques dans leur do­maines.

Ces mis­sions ont abou­ti à as­seoir une pra­tique nou­velle en créant un en­sei­gne­ment de spé­cia­li­té ta­pis­se­rie à l’école des Beaux-arts de Tu­nis, École qui a pris en 1972, le nom de "ITAAU" qui a conti­nué la même dé­marche.

La dé­lé­ga­tion ré­gio­nale de l’ar­ti­sa­nat de Gaf­sa di­ri­gée par le tis­sier Hmi­da wah­ha­da a per­mis à tous les étu­diants sta­giaires de la spé­cia­li­té de par­faire leur mé­tier et de réa­li­ser leurs créa­tions. C’est ain­si que d’autres ar­tistes ont pu être ini­tiés à l’art de la ta­pis­se­rie comme : Ben Ghor­bel, Ali Na­cef Tra­bel­si, Fat­ma Sa­met… et au­jourd’hui Hou­da Ra­jab. Hou­da Ra­jab conti­nue cette ex­pé­rience comme l’une des hé­ri­tières spi­ri­tuelles de la re­con­ver­sion de la pra­tique ar­ti­sa­nale en pra­tique ar­tis­tique ra­di­cale. Ce pro­jet qui était es­sen­tiel pour les pro­mo­teurs de cette dé­marche ob­tint des ré­sul­tats pro­bants qui se sont tra­duits

par une pro­duc­tion re­mo­de­lée, re-fonc­tion­na­li­sée à tra­vers des oeuvres de plus en plus in­ven­tives et de moins en moins im­mé­dia­te­ment uti­li­taires.

Une sé­rie de klims de H’mi­da wah­ha­da et d’autres ar­tistes furent ap­pré­ciés pour leur di­men­sion ar­tis­tique : le Pré­sident Bour­gui­ba lui-même a fait faire pour son pa­lais de Ska­nès quatre oeuvres de klims pro­je­tées par un car­ton­nier fran­çais Her­vé Le­long et réa­li­sés en col­la­bo­ra­tion avec H’mi­da Wah­ha­da et ses ar­ti­sanes. En outre Bour­gui­ba te­nait tou­jours à faire vi­si­ter l’ate­lier de tis­sage de Gaf­sa à toutes les per­son­na­li­tés qui ve­naient en vi­sites d’état en Tu­ni­sie.

Mais, avant qu’il n’at­teigne ses hautes cimes de pres­tige et qu’il ne de­vienne ob­jet de consi­dé­ra­tion et de col­lec­tions (des banques, des grandes en­tre­prises na­tio­nales, de L’ONA…), le Klim a adop­té les ap­ports ar­tis­tiques do­mi­nants du mou­ve­ment pic­tu­ral tu­ni­sien et sur­tout des ar­tistes comme Sa­fia Fa­rhat, de Mo­ham­med Njah et de bien d’autres. Le che­min par­cou­ru ar­tis­ti­que­ment et his­to­ri­que­ment par le klim, com­por­tait des glis­se­ments, quelques rup­tures au ni­veau de la dé­co­ra­tion mais aus­si au ni­veau de la fonc­tion.

Le tis­sage du Klim, avant ces mo­di­fi­ca­tions, était connu comme une pro­duc­tion de ta­pis­se­ries de haute lisse (ou lice) à tis­sage ras. Sa dé­co­ra­tion im­pli­quait des bandes tis­sées, co­lo­rées, pa­ral­lèles, simples; mais aus­si par une dé­co­ra­tion plus riche, mo­du­laire, de re­pré­sen­ta­tion sty­li­sée (géo­mé­trique) de cha­meaux, de pois­sons, de sol­dats etc. Les trans­for­ma­tions se sont dé­ve­lop­pées d’une ma­nière se­reine et sans heurt. Les ten­ta­tives ar­tis­tiques qui ont tou­ché le Klim l’ont été, parce qu’elles étaient fa­vo­ri­sées par la fa­ci­li­té de la mise en oeuvre de ce der­nier et c’est ce qui ex­plique leur vé­hé­mence par rap­port à celles que l’on constate dans le do­maine ar­ti­sa­nal, dont « l’évo­lu­tion » est plus lente. Et le tra­vail de Hou­da Ra­jab s’in­sère dans cette pas­sion­nante aven­ture.

La pre­mière ex­po­si­tion de ta­pis­se­rie de Hou­da Ra­jab

Cette ex­po­si­tion s’in­tègre donc dans la pro­blé­ma­tique de ré­amé­na­ge­ment de la ta­pis­se­rie uti­li­taire, sim­ple­ment dé­co­ra­tive, vers une oeuvre d’art au­to­nome pleine et en­tière. La dé­marche en­ga­gée par l’ar­tiste lors de cette pre­mière ex­po­si­tion est celle, évi­dem­ment, d’une ar­tiste plas­ti­cienne ini­tiée aux tech­niques de la ta­pis­se­rie : ca­pable de pro­duire son car­ton, sa ma­quette à l’échelle réelle et ses gammes de cou­leurs : Cons­trui­sant élé­ment par élé­ment l’oeuvre, la struc­tu­rant gra­phi­que­ment et chro­ma­ti­que­ment en co­or­di­na­tion avec les ar­ti­sanes char­gées de l’exé­cu­tion

du car­ton. Dans cette ex­po­si­tion les oeuvres pro­po­sées semblent ex­pri­mer la pré­oc­cu­pa­tion es­thé­tique de l’ar­tiste, oc­troyant à la par­tie basse de la ta­pis­se­rie un rôle pri­mor­dial dans la com­po­si­tion, lui confiant par ras­sem­ble­ment des fils et élé­ments plas­tiques, le rôle du "poids" ef­fec­tif et es­thé­tique de l’oeuvre.

Les élé­ments de la re­pré­sen­ta­tion au ni­veau de presque toutes les ta­pis­se­ries versent dans la mise en va­leur d’un vo­lume, non seule­ment sym­bo­lique mais concret et quel­que­fois même pro­jettent des fi­gures plas­tiques presque na­tu­ra­listes, fai­sant mou­voir un champ d’épis de blé fic­tif dans une sorte de mur­mure sans fin d’un vent ima­gi­naire. D’autres ta­pis­se­ries aux ten­tures ma­tié­ristes laissent de­vi­ner un dis­cret et fu­gace jeu d’ombre et de lu­mière qui ne trouble guère la sé­ré­ni­té de la com­po­si­tion. Hou­da Ra­jab pense, par ailleurs, pou­voir, à tra­vers son tra­vail de for­ma­trice, pro­mou­voir des ap­proches fonc­tion­nelles al­ter­na­tives propres à amoin­drir la crise qui frappe la ta­pis­se­rie en en­ga­geant des re­cherches plas­tiques d’en­ver­gure. L’ex­po­si­tion de 2005 très ho­mo­gène au ni­veau de la pré­sence in­can­ta­toire d’élé­ments proches du réa­lisme, a été sui­vie treize ans plus tard par une deuxième ex­po­si­tion per­son­nelle en 2018.

L’ex­po­si­tion 2018 : La rup­ture

Cette deuxième ex­po­si­tion semble cou­per court à toutes les ré­fé­rences im­pli­quées dans la pre­mière. Les oeuvres pro­po­sées ne sont plus tour­nées vers un tis­sage en re­lief ten­dant vers l’im­pli­ca­tion d’une re­pré­sen­ta­tion fic­tive im­pli­quant la pré­sence de fi­gures à peine sug­gé­rées et l’uti­li­sa­tion de cou­leurs "rom­pues".

Ici l’ap­proche change et se di­rige vers une rup­ture, presque to­tale, d’avec les élé­ments "ico­no­gra­phiques" do­mi­nants dans l’ex­po­si­tion de 2005. Sur­tout par rap­port au "ma­tiè­risme" qui est ré­duit au­jourd’hui à sa plus simple ex­pres­sion. Les élé­ments qui struc­turent les oeuvres ne sont plus de l’ordre du re­lief mais de la sur­face et de la "pla­ti­tude" de la tex­ture et de sa mise en oeuvre gra­phique et chro­ma­tique, nous rap­pe­lant le tra­vail pu­re­ment plas­tique dé­fi­nis­sant le ta­bleau… de pein­ture se­lon l’ap­proche faite par Mau­rice De­nis.

Les gra­phismes semblent être ins­pi­rés par la cal­li­gra­phie arabe mais qui n’at­teignent ja­mais la plé­ni­tude de ses formes et de ses sens. Le re­cours à l’ara­besque s’ar­rête aux portes du mou­ve­ment et se main­tiennent au ni­veau d’un geste pri­maire de cercles de seg­ments de droite de points de courbes qui pul­lulent et se mul­ti­plient en signes ca­ba­lis­tiques et en mou­ve­ments

cur­vi­lignes. Et nous sa­vons que la réa­li­sa­tion de l’élé­ment cur­vi­ligne et très dif­fi­cile en ta­pis­se­rie.

Les di­men­sions im­pres­sion­nantes des oeuvres oc­troient à ces ta­pis­se­ries un ca­rac­tère mo­nu­men­tal évident. Leurs sur­faces sont par­cou­rues par des mou­ve­ments co­lo­rés très dy­na­miques mais qui res­tent ly­ri­que­ment in­for­mels rap­pe­lant de loin les tra­vaux de Ma­thieu ou ceux de Kan­dins­ky.

L’ar­tiste semble ici, ou­vrir "une fente dans le chaos" tel que Gilles De­leuze en parle dans son livre « Qu’est-ce que la Phi­lo­so­phie ? ». Amé­na­geant cette "fente" l’ar­tiste se laisse en­va­hir el­le­même par ce for­mi­dable ap­pel des forces obs­cures des mondes de tous les dé­buts. elle ten­te­ra alors de do­mi­ner cet in­for­mel par une mise en oeuvre en la struc­tu­rant et en y in­tro­dui­sant un ordre et une confi­gu­ra­tion gra­phique et chro­ma­tique nou­velle et ori­gi­nale. Cette dé­marche est em­blé­ma­tique de toutes celles qui tendent à trou­ver un sens à ces re­cherches ac­tuelles dé­ve­lop­pées par tant d’ar­tistes dans d’autres do­maines qui tendent toutes à ins­tau­rer un ordre plus es­thé­tique qu’uti­li­taire. Hou­da ra­jab s’en­gage dans un tra­vail struc­tu­rant des uni­vers in­for­mels qu’elle a af­fron­tés pour en ex­traire leur épais­seur leur ri­chesse leur com­plexi­té et leur sens. Tout ce­la exige un sa­voir et un sa­voir faire spé­ci­fique et une tech­ni­ci­té adé­quate. Cette exi­gence concerne la confec­tion de car­tons et de tout ce qui est propre à les réa­li­ser, entre autres les com­pé­tences que le mé­tier exige : sa­voir lire le car­ton et sa­voir le réa­li­ser. À ce ni­veau les ar­ti­sanes tis­sières de Gaf­sa ont été for­mées dans ce sens dé­jà du temps de Hmi­da Wah­ha­da et de ces femmes fa­bu­leuses comme Fat­ma Gh­lé­la, Hal­lou­ma saou­di, Aï­cha Zaïer et tant d’autres qui ont ac­com­pa­gné les ar­tistes à ga­gner leur pa­ri de re­mo­de­ler l’ac­ti­vi­té de la ta­pis­se­rie en la me­nant sur la voie de l’art. Ces ar­tistes ont pour noms ceux que nous avons dé­jà ci­tés ain­si que celle qui nous donne au­jourd’hui l’oc­ca­sion d’en par­ler : Hou­da Ra­jab.hou­da Ra­jab a cer­tai­ne­ment beau­coup fait pour pro­mou­voir la ta­pis­se­rie ar­tis­tique et elle n’a nul­le­ment be­soin d’en­tendre un dis­cours com­plai­sant en fa­veur de son tra­vail. Libre, res­pon­sable d’elle-même, hé­ri­tière d’un mé­tier an­ces­tral, elle est, avec d’autres ar­tistes, gar­dienne du temple d’un art qui se fait concrè­te­ment, mais qui tra­verse des heures dif­fi­ciles. Elle dé­fend un mé­tier ar­du en­ra­ci­né dans la ma­tière, et elle re­jette les fausses so­lu­tions d’un art vir­tuel et éphé­mère que cer­tains pro­posent comme so­lu­tion vi­sant au dé­ve­lop­pe­ment d’un art qui se dé­ploie dans la du­rée et dans la li­ber­té de créa­tion et d’ex­pres­sion.

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