L'après-pro­tes­ta­tions au Sou­dan

Le Temps (Tunisia) - - MONDE -

Au cours des trois der­nières se­maines, les voix se sont éle­vées au Sou­dan, de­man­dant le dé­part du pré­sident Omar Al-bé­chir. Cette ré­cla­ma­tion po­pu­laire a com­men­cé à se concré­ti­ser au qua­trième jour des pro­tes­ta­tions qui avaient com­men­cé pour des rai­sons éco­no­miques, alors que la ma­jo­ri­té du peuple était in­ca­pable d’ob­te­nir le pain et le car­bu­rant. De plus que les ci­toyens ne peuvent plus avoir ac­cès à leurs épargnes ban­caires puisque le gou­ver­ne­ment est de­ve­nu in­ca­pable d’as­su­rer la li­qui­di­té mo­né­taire. Et bien que le gou­ver­ne­ment ait fer­mé tem­po­rai­re­ment les éta­blis­se­ments sco­laires à Khar­toum et dans l’etat de Sen­nar, ce­ci n’a pas em­pê­ché les pro­tes­ta­tions de per­sis­ter et de s’étendre au ni­veau géo­gra­phique et quan­ti­ta­tif.

C’est à la veille du re­tour du pre­mier mi­nistre sou­da­nais, Al-sa­dek Al-mah­di, à Khar­toum après une tour­née dans les villes d’at­ba­ra au nord-est du Sou­dan, puis Ge­da­ref, et d’autres, que les pro­tes­ta­tions se dur­cissent. Al-mah­di n’a pas réus­si à ré­pondre aux ré­cla­ma­tions des foules et a ef­fec­ti­ve­ment af­fron­té de larges cri­tiques dans les cercles de l’opi­nion pu­blique sou­da­naise. Mais il a vite fait d’as­si­mi­ler la si­tua­tion à tra­vers un des plus im­por­tants pôles du par­ti du Con­seil de la na­tion (Aloum­ma), Sa­ra Na­qd Al­lah. Celle-ci a ef­fec­ti­ve­ment contri­bué à trans­for­mer la po­si­tion du par­ti Al-oum­ma en s’ali­gnant sur la rue sou­da­naise. Et le sixième jour, les pro­tes­ta­tions ont été gui­dées par l’union in­dé­pen­dante des pro­fes­sion­nels sou­da­nais. Celle-ci a adop­té l’ini­tia­tive d’un mé­mo­ran­dum adres­sé à la pré­si­dence et com­po­sé d’une clause unique, ré­cla­mant le dé­part du pré­sident Al-bé­chir. L’union a dé­po­sé ce mé­mo­ran­dum au­près des re­pré­sen­tants de l’union eu­ro­péenne au Sou­dan ain­si que des am­bas­sades des ca­pi­tales étran­gères. Au cours des deux der­nières se­maines, le pré­sident a lui-même fait face à des pro­tes­ta­tions dans plu­sieurs de ses dis­cours, re­non­çant ain­si au ton tem­pé­ré qu’il avait adop­té au dé­but dans une ten­ta­tive de conte­nir les pro­tes­ta­tions. En ef­fet, il avait fait des pro­messes d’amé­lio­rer la si­tua­tion éco­no­mique, et lors­qu’il a per­du l’es­poir de cal­mer les ma­ni­fes­ta­tions qui se sont au contraire élar­gies, il a eu re­cours à un dis­cours dif­fé­rent. Il a pre­miè­re­ment es­sayé de ga­gner la sym­pa­thie du peuple en di­sant que le Sou­dan avait été ex­po­sé à un com­plot et un em­bar­go pen­dant plus de 21 ans. Puis, il a eu re­cours à l’ac­cu­sa­tion de cel­lules ori­gi­naires du Dar­four sous la di­rec­tion de Ab­del-wa­hed Nour, qui s’est ré­vol­té contre Khar­toum de­puis 2003, de fo­men­ter un com­plot contre le peuple sou­da­nais. Et ten­tant de se­mer la ter­reur sur des bases éthiques entre le centre et l’ouest du Sou­dan. Et cette ac­cu­sa­tion a im­mé­dia­te­ment été niée par Nour. Puis il a an­non­cé qu’il y avait un com­plot étran­ger mou­ve­men­té par les am­bas­sades de cer­tains pays, dans l’ob­jec­tif de ren­ver­ser son pou­voir. Dans tous les cas, il est cou­rant de voir les ré­gimes non dé­mo­cra­tiques ac­cu­ser les pro­tes­ta­taires d’être des traîtres et des agents au pro­fit de l’étran­ger. A par­tir de ce mo­ment-là, le pré­sident Al-bé­chir s’est réuni avec les forces de l’ordre, leur pro­met­tant une hausse de sa­laire. Suite à cette réunion un do­cu­ment dont on ignore la source au­rait été glis­sé, au­to­ri­sant l’uti­li­sa­tion des armes contre les pro­tes­ta­taires. Rai­son pour la­quelle des ma­ni­fes­tants pa­ci­fiques ont été tués au Sou­dan. Et il n’était pas étrange dans ce contexte de voir le ré­gime re­cou­rir à une large cam­pagne d’ar­res­ta­tions, en par­ti­cu­lier à la veille des ven­dre­dis, jours de ras­sem­ble­ment des foules. De­puis le dé­but des ma­ni­fes­ta­tions, 45 per­sonnes ont été tuées, 450 bles­sées, et il y a en­vi­ron 900 dé­te­nus se­lon des rap­ports jour­na­lis­tiques. On peut dire que les pro­tes­ta­tions sou­da­naises sont des pro­tes­ta­tions po­pu­laires par ex­cel­lence, aux­quelles ont en­suite adhé­ré les par­tis po­li­tiques et l’union des pro­fes­sion­nels in­dé­pen­dants. Ces pro­tes­ta­tions avaient com­men­cé avec un ca­rac­tère éco­no­mique et so­cial, avant de faire des ré­cla­ma­tions po­li­tiques de­man­dant la chute du ré­gime po­li­tique. Sur­tout que le pré­sident Al-bé­chir en­vi­sa­geait de dé­po­ser sa can­di­da­ture pour un nou­veau man­dat pré­si­den­tiel.

Les in­ten­tions d’amen­der la Cons­ti­tu­tion ont don­né un nou­veau pré­texte aux pro­tes­ta­tions po­pu­laires. En ef­fet, le par­le­ment avait l’in­ten­tion d’adop­ter l’amen­de­ment de la Cons­ti­tu­tion, vi­sant à aug­men­ter le nombre de man­dats pré­si­den­tiels à Al-bé­chir. Le pré­sident du par­le­ment sou­da­nais, Ah­mad Omar, avait an­non­cé le 5 dé­cembre qu’il avait re­çu un mé­mo­ran­dum si­gné par 33 par­tis re­pré­sen­tants 294 dé­pu­tés d’ef­fec­tuer un amen­de­ment de la Cons­ti­tu­tion en ce qui concerne le nombre de man­dats pré­si­den­tiels. Et ce, après que le mou­ve­ment is­la­mique eut te­nu sa 9e confé­rence pour an­non­cer son sou­tien de la can­di­da­ture d’al-bé­chir pour les élec­tions de 2020. Bref, on peut dire qu’il est pro­bable qu’il y ait pro­chai­ne­ment un chan­ge­ment à la tête du ré­gime au Sou­dan pour plu­sieurs rai­sons. Pre­miè­re­ment : L’exis­tence d’une confu­sion au sein des ap­pa­reils de sé­cu­ri­té. Ef­fec­ti­ve­ment, aux pre­miers jours du mou­ve­ment, des di­rec­tions de l’ar­mée se sont ali­gnées sur les pro­tes­ta­taires à At­ba­ra. Ce qui a ali­men­té les craintes d’un coup d’etat di­ri­gé par des élé­ments ap­par­te­nant au Front na­tio­nal is­la­mique, dans l’ob­jec­tif de contrô­ler les pro­tes­ta­tions et pro­vo­quer un chan­ge­ment for­mel en éli­mi­nant uni­que­ment la tête du ré­gime, de fa­çon à sau­ve­gar­der les intérêts des élites ac­tuelles. Or, ce­ci a coïn­ci­dé avec le fait que Mo­ha­med Ham­dan Do­glo He­me­ti, di­ri­geant des uni­tés de forces de sou­tien ra­pides, a nié avoir as­su­mé n’im­porte quel rôle dans la ré­pres­sion des pro­tes­ta­taires. Quant à l’ar­mée na­tio­nale, elle a pu­blié un com­mu­ni­qué an­non­çant qu’elle sou­te­nait la di­rec­tion et qu’il exis­tait une en­tente entre tous les ap­pa­reils sé­cu­ri­taires de l’etat, l’ar­mée, la po­lice et les forces de sou­tien ra­pides. Mais He­me­ti a an­non­cé sa dis­si­dence et a même cri­ti­qué ce qui se passe, as­su­rant une fois de plus que ses forces n’étaient pas im­pli­quées dans la ré­pres­sion des pro­tes­ta­tions.

Deuxième rai­son: Les par­tis, qui étaient en coa­li­tion avec Al-bé­chir, comme le Par­ti de­la confé­rence po­pu­laire, des ex-al­liés ou des ex­mi­nistres, ou bien des mi­nistres is­la­mistes en dis­sen­sion comme Gha­zi Sa­lah Ed­dine qui di­rige ac­tuel­le­ment le mou­ve­ment d’al-es­lah (la ré­forme), tous ceux-ci ont « sau­té du ba­teau du pré­sident » et ont même der­niè­re­ment an­non­cé qu’ils ré­cla­maient son dé­part à tra­vers une coa­li­tion re­grou­pant 22 par­tis sou­da­nais qui étaient au­pa­ra­vant al­liés au pré­sident. Troi­siè­me­ment: Avec l’ex­ten­sion de la contes­ta­tion, il y a un risque que les pays étran­gers ar­rêtent leur sou­tien à un pré­sident re­fu­sé par son peuple, sur­tout qu’il est au pou­voir de­puis 30 ans et qu’il a préa­la­ble­ment re­je­té des ac­cords qui lui avaient été pro­po­sés de quit­ter le pou­voir de fa­çon sûre afin d’évi­ter que le pays ne tombe dans le chaos. Qua­triè­me­ment : Le Sou­dan connaît des troubles de­puis 2012, parce qu’il a per­du ses res­sources pé­tro­lières avec l’in­dé­pen­dance du Sou­dan du Sud à la suite d’un ré­fé­ren­dum po­pu­laire or­ga­ni­sé en 2011. A ce­la s’ajoute l’in­ca­pa­ci­té de mo­der­ni­ser les sta­tuts éco­no­miques de l’etat et d’ex­ploi­ter l’or dans un cadre de trans­pa­rence, ain­si que d’en­rayer la cor­rup­tion en­dé­mique, res­pon­sable no­tam­ment de la mau­vaise ex­ploi­ta­tion des aides fi­nan­cières al­louées par les pays du Golfe et des­ti­nées à amé­lio­rer l’éco­no­mie sou­da­naise.

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