« Re­mettre l’en­tre­prise au coeur du dé­bat pu­blic »

Taieb Baya­hi, pré­sident de l’Ins­ti­tut arabe des chefs d’en­tre­prise (IACE) et pré­sident de Lloyd As­su­rances

L'Economiste Maghrébin - - Editorial - In­ter­view réa­li­sée par Hé­di Me­chri et I.M.

Taieb Baya­hi, pré­sident de l’Ins­ti­tut arabe des chefs d’en­tre­prise (IACE) et pré­sident de Lloyd As­su­rances

Re­mettre l’en­tre­prise au coeur du dé­bat pu­blic, pré­pa­rer l’en­vi­ron­ne­ment éco­no­mique à l’in­no­va­tion et sai­sir les op­por­tu­ni­tés qu’offre celle-ci, fa­vo­ri­ser le dia­logue pour as­sai­nir le cli­mat so­cial et sur­mon­ter les blo­cages, réunir tous les par­te­naires so­ciaux au­tour d’un pro­jet glo­bal de sau­ve­tage du pays, oser la rup­ture pour un vé­ri­table saut de per­for­mance, re­don­ner confiance à l’ad­mi­nis­tra­tion, sor­tir de cette lo­gique comp­table de ges­tion pu­blique….sont au­tant de pistes et bien d’autres que Taieb Baya­hi, pré­sident de l’Ins­ti­tut arabe des chefs d’en­tre­prise (IACE), pro­pose d’ex­ploi­ter pour évi­ter au pays un scé­na­rio à la bré­si­lienne ou à l’Ar­gen­tine. Un scé­na­rio tout à fait plau­sible, se­lon lui, si rien n’est fait pour l’es­tom­per.

Droit au but, sans mé­na­ge­ment au­cun. Il est vrai, le temps presse et nous avons un grand re­tard à rat­tra­per. Pour re­trou­ver notre rang, notre po­si­tion­ne­ment et ré­in­té­grer au plus vite le club élar­gi des émer­gents. L’IACE aborde à la fa­çon de son pré­sident les pro­blèmes du mo­ment, en­ten­dez les ré­formes à la hus­sarde, de ma­nière dis­rup­tive. L’in­ti­tu­lé des jour­nées de l’en­tre­prise dit tout le sou­ci et la vo­lon­té des or­ga­ni­sa­teurs de fa­çon­ner un éco­sys­tème exempt de tout re­proche et de tout obs­tacle. La ré­forme de l’Etat, du mar­ché du tra­vail, de la fis­ca­li­té et de l’en­sei­gne­ment pour mieux nous pré­pa­rer aux mé­tiers de de­main … Tout y est, et tout est dit sans dé­tour avec le brio et la fran­chise qu’on connaît à Tayeb Baya­hi, très à l’aise à la tête de cette im­pres­sion­nante boîte à idées qu’est l’IACE qui se pré­pare à or­ga­ni­ser en grande pompe sa 33ème édi­tion des Jour­nées de l’en­tre­prise.

Dans cette in­ter­view avec l’Eco­no­miste magh­ré­bin, il est aus­si ques­tion de la Loi de Fi­nances 2019, de la donne so­ciale dans le pays, de la pro­chaine édi­tion des Jour­nées de l’en­tre­prise, mais aus­si du Groupe Baya­hi, au­jourd’hui pré­sent dans plus d’un sec­teur d’ac­ti­vi­té.

I. Les Jour­nées de l’en­tre­prise

Vous avez pla­cé la 33ème édi­tion des JE sous le signe de « l’En­tre­prise et les ré­formes de rup­ture ». Au titre de ces ré­formes vous évo­quez la ré­gle­men­ta­tion de change et la po­li­tique mo­né­taire ; la fis­ca­li­té : res­sources et pres­sion ; la ré­forme du mar­ché du tra­vail ; le tra­vail et les mé­tiers de de­main (au­tre­ment dit : en­sei­gne­ment-for­ma­tion et mé­tiers de de­main)…Pour­quoi y a-t-il né­ces­si­té de ré­formes en la ma­tière ? Et puis ya-t-il de vraies ré­formes qui ne soient pas de rup­ture ? Pour­quoi cette in­sis­tance sur cet im­pé­ra­tif de rup­ture ?

Peu im­porte com­ment on va qua­li­fier ce­la, rup­ture ou pas, l’es­sen­tiel c’est d’en­tre­prendre des ré­formes fortes qui tardent jusque-là à être mises en place.

Ce qui est aus­si pri­mor­dial c’est de re­mettre l’en­tre­prise au coeur du dé­bat pu­blic, du­quel elle est au­jourd’hui ex­clue. Je pense qu’à force de concen­trer le dé­bat pu­blic sur la chose po­li­tique, nous avons fi­ni par élu­der les pro­blèmes aux­quels fait face l’en­tre­prise.

A tra­vers le choix du thème de cette 33ème édi­tion des Jour­nées de l’en­tre­prise, l’IACE a jus­te­ment vou­lu in­ter­pel­ler sur l’im­por­tance d’une mise en place im­mé­diate des ré­formes né­ces­saires. Par­ler de rup­ture c’est par­ler de vi­sion. Cette vi­sion qui fait jusque-là dé­faut.

Et les ré­formes à en­tre­prendre doivent s’ins­crire dans une vi­sion glo­bale de la chose éco­no­mique. Une vi­sion qui place l’en­tre­prise dans un en­vi­ron­ne­ment fa­vo­rable qui lui per­met d’agir à armes égales avec la concur­rence ex­té­rieure, en ma­tière de change, de taux d’in­té­rêt, de ré­ac­ti­vi­té de l’ad­mi­nis­tra­tion, de sy­ner­gie entre pu­blic et pri­vé…car au­jourd’hui qu’on le veuille ou pas, on a l’im­pres­sion que l’éco­no­mie avance à deux vi­tesses, celle du pri­vé qui garde quand même un cer­tain ni­veau de pro­duc­ti­vi­té et d’ef­fi­ca­ci­té et celle du pu­blic, qui est un peu à la traîne.

Pour mieux ap­pré­hen­der cette réa­li­té, il suf­fit à mon avis d’ob­ser­ver le com­por­te­ment des deux mondes pu­blic et pri­vé, au sein de cer­tains sec­teurs. Le sec­teur le plus em­blé­ma­tique à cet égard est à mon avis ce­lui des ci­men­te­ries. La dif­fé­rence de vi­tesse au sein de ce sec­teur est au­jourd’hui criante entre le pri­vé qui se porte très bien et le pu­blic qui ac­cu­mule tous les échecs.

Ima­gi­nez, un ins­tant, que ce sec­teur ait connu, il y a quelques an­nées, la même op­po­si­tion à la pri­va­ti­sa­tion au­jourd’hui im­po­sée en ce qui concerne les en­tre­prises pu­bliques et qu’on ne l’avait pas pri­va­ti­sé. On au­rait, à ce mo­ment-là, une di­zaine de Car­thage Ce­ment ou de Ci­ments de Bi­zerte dans le pays. Et tout le monde connaît la si­tua­tion dans la­quelle se trouvent au­jourd’hui ces deux so­cié­tés et le sort que la gou­ver­nance pu­blique leur a ré­ser­vé.

Pour ne don­ner qu’un exemple, la so­cié­té les Ci­ments de Bi­zerte a été in­tro­duite en Bourse à 11,5 D l’ac­tion. Au­jourd’hui, son ac­tion s’échange à moins de 2 di­nars, soit une perte de plus de 85%. Et je di­rais clai­re­ment et sans dé­tour, que cette so­cié­té et l’Etat der­rière ont gru­gé les pe­tits comme les grands in­ves­tis­seurs. Si c’était un pri­vé qui avait fait ce­la, il au­rait été cloué au pi­lo­ri, à juste titre d’ailleurs.

Cette po­li­tique de deux poids deux me­sures ne peut et ne doit pas per­du­rer. Cé­der au po­pu­lisme et à la dé­ma­go­gie au nom de la pré­ser­va­tion des em­plois est pour le moins contre-pro­duc­tif. On ne sauve pas des em­plois en sau­ve­gar­dant des co­quilles vides dans le gi­ron de l’Etat. Sau­ver des em­plois re­vient à en­tre­prendre des me­sures à même de trai­ter l’ori­gine du mal même si ces me­sures pour­raient être dou­lou­reuses au dé­part.

Il n’est pas fait, ex­pli­ci­te­ment du moins, de ré­formes de l’Etat : sim­pli­fi­ca­tion des pro­cé­dures ad­mi­nis­tra­tives, contrôle ta­tillon, état d’es­prit, mé­fiance quand ce n’est pas de la sus­pi­cion à l’égard du pri­vé, di­gi­ta­li­sa­tion de l’ad­mi­nis­tra­tion pour éra­di­quer la cor­rup­tion, au­tant d’obs­tacles qui sont poin­tés du doigt jusque par les or­ga­nismes in­ter­na­tio­naux Doing bu­si­ness… Di­riez-vous au­jourd’hui Ad­mi­nis­tra­tion/En­tre­prise pri­vée, même com­bat ?

La ré­forme de l’Etat ne peut se faire que sur le long terme et qu’avec une vi­sion et une gou­ver­nance beau­coup plus har­mo­nieuses au som­met de l’Etat. Mais ob­jec­ti­ve­ment, en an­née élec­to­rale, il se­ra qua­si­ment im­pos­sible d’en­tre­prendre des ré­formes.

Tou­te­fois, je sou­hai­te­rais per­son­nel­le­ment que tous ceux qui vont se pré­sen­ter aux pro­chaines élec­tions nous com­mu­niquent leurs pro­grammes et s’en­gagent vrai­ment à les ap­pli­quer, une fois élus. Ce n’est qu’ain­si que les choses peuvent évo­luer.

Ne pen­sez-vous pas que l’IACE, en tant que boîte à idées, est dans son rôle d’éclai­rer ses adhé­rents sur les pro­grammes des can­di­dats aux pro­chaines échéances en in­vi­tant ces gens-là à com­mu­ni­quer et à dis­cu­ter avec vous leurs vi­sions et orien­ta­tions ?

L’IACE a tou­jours été dans son rôle d’éclai­rer ses adhé­rents mais aus­si l’opi­nion pu­blique sur les po­li­tiques et les orien­ta­tions re­te­nues par tous ceux qui se sont suc­cé­dé au pou­voir. Nous avons tou­jours at­ti­ré l’at­ten­tion sur ce qui va et ce qui ne va pas dans ces po­li­tiques et in­vi­té les gens au pou­voir à prendre part à nos confé­rences et dé­bats mais aus­si à nos ses­sions for­ma­tion.

L’IACE prêche tou­jours la bonne gou­ver­nance et la per­for­mance et nous al­lons conti­nuer à le faire in­dé­pen­dam­ment de toutes les consi­dé­ra­tions po­li­tiques.

Les ré­formes, qui fe­ront l’ob­jet de dé­bat au cours des JE, sont du res­sort des pou­voirs pu­blics. Il y en a aus­si celles qui re­lèvent de la res­pon­sa­bi­li­té des en­tre­prises. Elles sont dans l’obli­ga­tion de re­le­ver le dé­fi des in­no­va­tions de rup­ture, l’in­no­va­tion dis­rup­tive. On sait qu’au­jourd’hui le vrai mot d’ordre est in­no­ver ou pé­rir. Com­ment al­lez­vous in­ter­pel­ler l’en­tre­prise pri­vée à cet ef­fet ?

Les jeunes Tu­ni­siens, no­tam­ment di­plô­més, consti­tuent un vé­ri­table gi­se­ment de com­pé­tences et ils ont de vé­ri­tables ca­pa­ci­tés d’in­no­va­tion. Pour beau­coup d’entre eux, des for­ma­tions com­plé­men­taires sont né­ces­saires pour que leurs com­pé­tences soient adap­tées aux be­soins des fi­lières hau­te­ment in­no­vantes.

Ces jeunes là sont for­te­ment liés à la tech­no­lo­gie, ils y voient un vé­ri­table sup­port

d’ave­nir. Beau­coup d’entre eux rêvent aus­si de quit­ter le pays, soit pour réa­li­ser leurs am­bi­tions, soit pour fuir une réa­li­té dif­fi­cile. Et je pense qu’il est de notre res­pon­sa­bi­li­té, nous chefs d’en­tre­prise, de leur re­don­ner es­poir et de leur ga­ran­tir l’es­pace où leur quête d’in­no­va­tion et d’ho­ri­zons meilleurs pour­rait être sa­tis­faite.

Le pri­vé a donc cette res­pon­sa­bi­li­té d’in­no­ver, mais je pense sé­rieu­se­ment que l’en­vi­ron­ne­ment glo­bal doit suivre.

Au­jourd’hui, les freins à l’in­no­va­tion sont énormes. Ren­dez-vous compte que le paie­ment en ligne n’est en­core pas pos­sible en Tu­ni­sie, à l’ex­cep­tion de quelques pe­tites opé­ra­tions qui sont en train d’être me­nées à tra­vers des moyens très spé­ci­fiques. C’est une contrainte ma­jeure qui em­pêche des pans en­tiers de l’éco­no­mie d’émer­ger et de se dé­ve­lop­per. Des pays comme la Chine, l’Ethio­pie ou en­core le Rwan­da ont com­plè­te­ment ré­vo­lu­tion­né leurs éco­no­mies en s’ou­vrant à la di­gi­ta­li­sa­tion.

Il y a aus­si des freins liés au sys­tème ban­caire et fi­nan­cier et au cadre ins­ti­tu­tion­nel et ré­gle­men­taire et je pense qu’op­ter pour l’in­no­va­tion, re­vient avant tout à re­pen­ser la ma­nière d’agir et de faire et à pré­pa­rer l’en­vi­ron­ne­ment qui peut la fa­vo­ri­ser.

Quand on s’ins­crit dans une lo­gique de rup­ture, il est im­pen­sable de ne pas abor­der de concert la no­tion de mo­bi­li­té, qui struc­ture au­jourd’hui l’évo­lu­tion des éco­no­mies (tran­sport, voi­ture, au­to­no­mie, in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, amé­na­ge­ment des ter­ri­toires, po­li­tique de la ville - que vous avez abor­dés l’an­née der­nière) in­fra­struc­tures por­tuaires – port de Ra­dès. Quid de la mo­bi­li­té ?

La ville se­ra le prin­ci­pal théâtre des nou­veaux re­lais de la crois­sance.

A chaque fois où l’Etat a mis en place des in­fra­struc­tures fa­vo­rables à la mo­bi­li­té, le sec­teur pri­vé a très ra­pi­de­ment sui­vi et s’est en­gouf­fré dans la brèche.

Je prends l’exemple de notre groupe, pré­sent de­puis près de 50 ans dans la zone de Med­jez el-Bab à tra­vers notre fi­lière SICAM. Au dé­part c’était ex­trê­me­ment pé­nible, même si nous étions à peine à 60 km de Tu­nis. Il y a eu par la suite l’au­to­route et SICAM a ain­si pu se dé­ve­lop­per et fa­vo­ri­ser toute une dy­na­mique dans la ré­gion au­tour de la culture des to­mates.

Au­jourd’hui, grâce à l’au­to­route, le gou­ver­no­rat de Bé­ja est de­ve­nu l’un des centres de pro­duc­tion les plus im­por­tants pour notre groupe, qui y a in­ves­ti dans plu­sieurs sec­teurs. Med­jez el-Bab est aus­si la zone qui a abri­té notre uni­té de la­quage Alu­co­lor. Notre nou­velle usine de mon­tage de pick up JMC (marque chi­noise) a aus­si été ins­tal­lée à Bé­ja et elle se­ra opé­ra­tion­nelle d’ici le mois de jan­vier 2019.

L’Etat peut donc comp­ter sur le pri­vé, à chaque fois qu’il lui ba­lise le che­min en met­tant en place les in­fra­struc­tures né­ces­saires.

II/Loi de Fi­nances 2019

Et puisque l’on parle de ré­formes de rup­ture, y a-t-il dans le pro­jet de LF 2019 des ré­formes qui s’ins­crivent - ou qui rap­pellent - dans ces stra­té­gies de rup­ture ?

Je n’ai per­son­nel­le­ment pas vu de ré­formes dans cette loi qui est, à mon avis, très proche d’une loi de fi­nances de ges­tion des af­faires courantes. C’est une loi de fi­nances très comp­table.

Je peux com­prendre les contraintes aux­quelles le mi­nistre des Fi­nances a été confron­té, étant aus­si le ga­rant d’un cer­tain nombre d’équi­libres fi­nan­ciers du pays, mais je pense qu’on ne peut pas s’ins­crire in­dé­fi­ni­ment dans cette lo­gique comp­table.

Ima­gi­nez une en­tre­prise qui soit gé­rée par son comp­table. Cette en­tre­prise, dé­pour­vue de toute vi­sion de dé­ve­lop­pe­ment, ira très vite vers la ban­que­route. Nous sommes exac­te­ment dans la même lo­gique mais à une échelle plus grande, celle de l’Etat qui n’ar­rive pas, s’agis­sant de la LF 2019, à s’ex­traire de cette vi­sion.

Quelle lec­ture faites-vous de la LF 2019 ? Com­ment la ju­gez-vous, ne se­rait-ce que sur le plan fis­cal ?

Ce qui est po­si­tif dans cette loi, c’est qu’il n’y a pas d’im­pôt sup­plé­men­taire en in­terne, ce qui n’était pas du tout ga­gné d’avance.

Par ailleurs, ce qui est à la fois « po­si­tif et né­ga­tif », c’est la sup­pres­sion pro­gres­sive du ré­gime fis­cal pré­fé­ren­tiel aux en­tre­prises ex­por­ta­trices non-ré­si­dentes (off­shore). Cette sup­pres­sion va plaire aux ins­tances di­ri­geantes de l’UE qui voient dans ce ré­gime une sorte de dum­ping et de concur­rence dé­loyale, mais elle va en­traî­ner une perte de com­pé­ti­ti­vi­té pour le pays. Je pense que l’Eu­rope nous fait là un mau­vais pro­cès et qu’elle au­rait peut-être mieux fait de s’at­ta­quer aux vé­ri­tables pa­ra­dis fis­caux (Ir­lande, Malte, Gi­bral­tar….).

Puis­qu’on parle de rup­ture, je pense que la seule ré­forme de rup­ture qu’ait connue le sys­tème fis­cal tu­ni­sien c’était la ré­forme fis­cale de 1989 qui a contri­bué à ins­tau­rer une cer­taine trans­pa­rence fis­cale, en abais­sant et en uni­fiant les taux.

Au­jourd’hui, on est re­tour­né à la su­per­po­si­tion des taux et j’ai l’im­pres­sion que les lois de Fi­nances ne sont plus éla­bo­rées en fonc­tion des ob­jec­tifs de re­lance éco­no­mique mais plu­tôt dans une lo­gique de ré­sor­ber les dé­fi­cits, ce qui donne au­to­ma­ti­que­ment lieu à des lois de Fi­nances pu­re­ment comp­tables.

On au­rait sou­hai­té voir une loi de Fi­nances qui ose la rup­ture, qui ap­porte une vé­ri­table ré­forme fis­cale, qui aille dans le sens d’une sim­pli­fi­ca­tion et d’une uni­fi­ca­tion des taux.

C’est en quelque sorte la dé­marche dé­fen­due par le Con­seil d’ana­lyses éco­no­miques, pré­si­dé par Afif Chel­bi, qui pré­co­nise un taux d’im­po­si­tion uni­fié de 13,5% sur les sec­teurs on­shore et off­shore!

Mettre en place une telle ré­forme dans une an­née aus­si dif­fi­cile se­rait ar­due, mais c’est une me­sure qu’on ne peut qu’ap­plau­dir. Je pense éga­le­ment qu’une me­sure pa­reille est aus­si de na­ture à in­ci­ter les ac­teurs du sec­teur in­for­mel à in­té­grer l’as­siette fis­cale et, par­tant, à élar­gir cette as­siette, ce qui se­rait beau­coup plus ren­table au pays que les aug­men­ta­tions suc­ces­sives d’im­pôt qui ne font que la­mi­ner da­van­tage la confiance des in­ves­tis­seurs.

La LF 2019 fait en quelque sorte le pa­ri sur le dé­ve­lop­pe­ment des PPP, no­tam­ment en rai­son du re­cul du bud­get d’équi­pe­ment de l’Etat. Or le Code des PPP sus­cite un cer­tain nombre de ré­serves. On voit très peu d’exemples de PPP en­ga­gés de­puis

la pa­ru­tion du code. Qu’en pen­sez­vous ?

Je pense que ce genre de par­te­na­riat peine en­core à dé­col­ler parce que l’Etat et l’ad­mi­nis­tra­tion ont beau­coup de mal à ac­cep­ter de cé­der un cer­tain nombre de pré­ro­ga­tives au pri­vé. Dans une lo­gique de PPP, l’Etat de­vrait être l’ar­bitre et non pas l’ac­teur. Il de­vrait avoir en main le « sif­flet », plu­tôt que le « bal­lon ». Il de­vrait éga­le­ment me­ner cette mis­sion d’ar­bi­trage avec toute la neu­tra­li­té et l’ob­jec­ti­vi­té re­quises.

Tou­te­fois, j’ai l’im­pres­sion que l’Etat re­fuse en­core de se conten­ter de ce rôle d’ar­bi­trage et veut conti­nuer à jouer le jeu. En pré­sence d’un Etat ac­teur qui veut être à la fois juge et par­tie, je ne pense pas que ce genre de par­te­na­riat puisse dé­col­ler, même si toute une loi lui a été dé­diée. L’Etat pa­tron ou gé­rant doit cé­der le pas à l’Etat stra­tège qui lé­gi­fère et fixe une vi­sion, un cap.

III/ Dia­logue so­cial

Notre po­li­tique contrac­tuelle - po­li­tique de re­ve­nus –vient de su­bir son pre­mier re­vers avec la grève dans la fonc­tion pu­blique en rai­son de l’échec des né­go­cia­tions ou non né­go­cia­tions. Le dia­logue so­cial est en panne si­non à l’ar­rêt. En­ten­dez-vous les do­léances des fonc­tion­naires vic­times de la dé­gra­da­tion de leur ni­veau de vie ? Com­pre­nez-vous l’at­ti­tude de fer­me­té du gou­ver­ne­ment de ne pas cé­der sur les aug­men­ta­tions des sa­laires qui ne sont pas loin des 15% du PIB et qui dé­fient toute forme de ra­tio­na­li­té éco­no­mique ?

Que faire ? Moins de fonc­tion­naires pour plus de sa­laires ? Re­lan­cer la ma­chine éco­no­mique, faire mon­ter le PIB ? Agir sur les prix ?

Le pre­mier constat à faire c’est que la fonc­tion pu­blique consti­tue au­jourd’hui un lourd bou­let pour le bud­get de l’Etat. Le deuxième constat, ex­trê­me­ment triste, c’est que le pou­voir d’achat s’est beau­coup étio­lé et que les fa­milles tu­ni­siennes peinent au­jourd’hui à joindre les deux bouts, ce qui ré­tré­cie da­van­tage la de­mande et lèse aus­si for­te­ment les opé­ra­teurs pri­vés.

Aug­men­ta­tions ou pas, ce n’est pas là la ques­tion. La vraie ques­tion doit être celle de sa­voir si les par­te­naires so­ciaux (gou­ver­ne­ment et syn­di­cat) sont au­jourd’hui prêts à col­la­bo­rer pour ré­soudre le blo­cage. Car être par­te­naires c’est aus­si sa­voir gé­rer les choses en­semble. Les syn­di­ca­listes son­tils prêts à s’ac­cor­der avec le gou­ver­ne­ment sur un ni­veau vers le­quel le rap­port masse sa­la­riale/ PIB doit être ra­me­né ?

La réa­li­té est que la fonc­tion pu­blique est ac­tuel­le­ment en si­tua­tion de sur­ef­fec­tif. De la même sorte que le gou­ver­ne­ment et le syn­di­cat né­go­cient les aug­men­ta­tions sa­la­riales, ils doivent né­go­cier aus­si le ni­veau vers le­quel ils doivent ra­me­ner en­semble cette masse sa­la­riale par rap­port au PIB et la fa­çon à adop­ter pour faire évo­luer pro­gres­si­ve­ment ce taux (des plans de dé­part à la re­traire an­ti­ci­pée, des plans de dé­parts vo­lon­taires….).

Cet ef­fort au­ra pour ef­fet d’al­lé­ger le vo­lume de la masse sa­la­riale et de dé­ga­ger des re­cettes qui peuvent ser­vir à amé­lio­rer la si­tua­tion des sa­la­riés de la fonc­tion pu­blique. On au­ra ain­si ré­so­lu ce blo­cage et ren­du ser­vice à la fois à l’Etat et aux fonc­tion­naires.

Je ne vois per­son­nel­le­ment pas d’autre voie, qui puisse être ex­ploi­table pour ré­soudre le blo­cage, autre que la concer­ta­tion, à dé­faut de quoi le pays risque de payer cher le prix de ce bras de fer entre au­to­ri­tés et syn­di­cat.

La re­prise de l’éco­no­mie et le re­tour de la crois­sance sont éga­le­ment des condi­tions sine qua non pour amé­lio­rer le cli­mat so­cial et le ni­veau de vie. Que faire pour ré­ta­blir de nou­veau la confiance, li­bé­rer l’in­ves­tis­se­ment, la crois­sance et l’em­ploi ?

Il est, au­jourd’hui, plus que ja­mais né­ces­saire de ré­ta­blir la confiance. Mais pour ce faire, il faut qu’il y ait une meilleure gou­ver­nance au som­met de l’Etat. C’est cette gou­ver­nance qui va ins­pi­rer confiance aux ci­toyens et aux in­ves­tis­seurs.

Deuxiè­me­ment, l’Etat doit ar­rê­ter de ponc­tion­ner le sys­tème ban­caire et fi­nan­cier, pour évi­ter l’ef­fet d’évic­tion qui pé­na­lise les en­tre­prises pri­vées et fra­gi­lise la crois­sance.

Pour res­pec­ter leurs ra­tios de li­qui­di­té les banques consentent au­jourd’hui des taux de l’ordre de 12 et 13%, ce qui est ab­so­lu­ment in­édit dans notre éco­no­mie. Cette si­tua­tion n’est pas du tout te­nable, elle est même de mau­vais au­gure. Si elle per­siste, un scé­na­rio à la bré­si­lienne ou à l’Ar­gen­tine se­ra tout à fait plau­sible. Et à ce mo­ment là tout le monde se­ra per­dant.

La crois­sance est certes molle tout au long de ces huit der­nières an­nées, mais le pays au­rait plon­gé dans une forte ré­ces­sion sans la bonne te­nue, la ré­si­lience du sec­teur pri­vé dans ce qu’il a de plus per­for­mant.

Le sec­teur pri­vé a tou­jours été dans son rôle de sou­te­nir le pays, même si les condi­tions ne lui étaient pas tou­jours fa­vo­rables.

Mais je pense que pour re­trou­ver le che­min de la crois­sance, il va fal­loir aus­si que notre ad­mi­nis­tra­tion re­prenne confiance en elle. Cette ad­mi­nis­tra­tion, très mal­trai­tée de­puis 2011, a fi­ni par s’en­fer­mer dans un cercle de doutes, très han­di­ca­pant pour le pays. Il ne faut pas ou­blier que dans l’ad­mi­nis­tra­tion tu­ni­sienne il y a tou­jours des com­pé­tences de grande qua­li­té, qu’il

va fal­loir ré­ha­bi­li­ter et ré-en­cou­ra­ger à re­prendre l’es­prit de l’ini­tia­tive.

Avoir un sec­teur pri­vé fort et in­no­vant né­ces­site aus­si une ad­mi­nis­tra­tion forte et suf­fi­sam­ment ré­ac­tive.

Il va fal­loir éga­le­ment re­pen­ser le sta­tut et la grille des ré­mu­né­ra­tions de la haute ad­mi­nis­tra­tion pour que l’ad­mi­nis­tra­tion tu­ni­sienne soit ca­pable d’at­ti­rer les meilleures com­pé­tences. Des ex­pé­riences comme celles de Sin­ga­pour ou du Ma­roc sont bien édi­fiantes à cet égard. C’est là aus­si une ré­forme de rup­ture qu’il va fal­loir en­tre­prendre. La rup­ture, c’est au ni­veau des men­ta­li­tés qu’elle doit d’abord s’opé­rer.

IV. Le groupe Baya­hi

Vous êtes pré­sent - et un ac­teur ma­jeur - dans l’in­dus­trie agroa­li­men­taire, l’as­su­rance, la dis­tri­bu­tion… Le groupe tient-il sur ses fon­da­men­taux et quels sont ses pers­pec­tives d’ave­nir ? Quelles sont en quelque sorte les pro­chains re­lais de votre crois­sance ?

L’in­dus­trie consti­tue l’ADN de notre groupe. Feu mon père avait au dé­part choi­si l’in­dus­trie épou­sant en quelque sorte les choix du pays à l’époque. Nous avons par la suite sui­vi la vague de la di­ver­si­fi­ca­tion en di­ver­si­fiant nos ac­ti­vi­tés et nous avons réus­si à le faire.

Si on en est là au­jourd’hui, ce n’est pas le fait du ha­sard, mais de sa­cri­fices, de prises de risques, de choix dif­fi­ciles, de dé­ter­mi­na­tion… mais aus­si de va­leurs que nous avons dé­fen­dues et que nous dé­fen­dons en­core. Les an­nées passent, les noms changent, les tech­niques évo­luent, mais les va­leurs res­tent. Ce qui fait aus­si la force de notre groupe c’est la trans­mis­sion réus­sie d’une gé­né­ra­tion à l’autre.

Notre groupe est au­jourd’hui pré­sent dans l’in­dus­trie, l’agroa­li­men­taire, l’as­su­rance et la grande dis­tri­bu­tion. Notre stra­té­gie dans l’in­dus­trie consiste à oc­cu­per tou­jours le rang de lea­ders dans les do­maines où nous sommes pré­sents.

Dans le do­maine de la dis­tri­bu­tion, nous nous sommes éga­le­ment taillés une ex­cel­lente po­si­tion ; MG est qua­si lea­der dans le sec­teur.

Avec l’as­su­rance, la si­tua­tion est un peu dif­fé­rente. L’en­tre­prise re­vient de loin après des an­nées dif­fi­ciles mais elle est au­jourd’hui sur les bons rails.

Jus­te­ment, vous pré­si­dez la com­pa­gnie d’As­su­rance Lloyd. C’est as­sez pa­ra­doxal qu’une en­seigne de cette sta­ture in­ter­na­tio­nale ne soit pas très vi­sible en Tu­ni­sie. Vous ne faites pas par­tie du top five. Pour­quoi ? Quelle est votre stra­té­gie en la ma­tière ? Vi­sez-vous une place sur le po­dium et com­ment al­lez-vous vous y prendre ?

L’en­tre­prise a été pri­va­ti­sée en 2001. Notre pre­mière am­bi­tion était de la faire sor­tir des dif­fi­cul­tés dans les­quelles elle se trou­vait, mais notre choix du par­te­naire (BEST RE) qui de­vait nous ai­der à ac­com­plir cette am­bi­tion n’était pas réus­si et nous a fait perdre beau­coup de temps.

Les fonds propres de cette en­tre­prise s’élèvent, au­jourd’hui, à plus de 70 mil­lions de di­nars, grâce au sou­tien du groupe qui y a in­jec­té beau­coup d’ar­gent, étant convain­cu de l’op­por­tu­ni­té d’être pré­sent dans le sec­teur de l’as­su­rance, même si on n’y est pas lea­der.

L’en­tre­prise est au­jourd’hui très ren­table et elle se porte très bien. Le pre­mier ob­jec­tif est donc at­teint.

Le deuxième ob­jec­tif consiste à dé­ve­lop­per nos ac­ti­vi­tés d’as­su­rance et à être bons dans tout ce que nous en­tre­pre­nons (risque au­to, risque vie…) dans l’am­bi­tion d’at­teindre le top cinq na­tio­nal des com­pa­gnies d’as­su­rance.

Glo­ba­le­ment, je peux vous dire que notre groupe a au­jourd’hui de bonnes bases et qu’il est des plus per­for­mants sur le mar­ché lo­cal. Par­mi nos orien­ta­tions stra­té­giques fi­gure au­jourd’hui une in­ter­na­tio­na­li­sa­tion plus sou­te­nue de nos en­tre­prises. Cette in­ter­na­tio­na­li­sa­tion nous al­lons la me­ner seuls – quand nos moyens le per­mettent- ou à tra­vers des par­te­na­riats.

Nous avons au­jourd’hui par­mi nos par­te­naires le groupe Au­chan avec le­quel nous en­ten­dons dé­ve­lop­per da­van­tage notre par­te­na­riat.

Y au­ra-t-il des fi­lières tech­no­lo­giques ?

Nous nous sommes en­ga­gés dans un pro­jet de mise en place d’une ferme pho­to­vol­taïque dans le gou­ver­no­rat de Kai­rouan moyen­nant un in­ves­tis­se­ment de plus de 70 mil­lions de di­nars. Ce pro­jet consiste à pro­duire de l’élec­tri­ci­té qui se­ra par la suite ven­due à la STEG. Il va nous per­mettre d’al­lé­ger nos fac­tures de consom­ma­tion et de sou­te­nir la pro­duc­tion na­tio­nale d’élec­tri­ci­té. La tech­no­lo­gie c’est aus­si ce­la. On n’a pas be­soin d’être dans la fa­bri­ca­tion de pro­ces­seurs pour être dans la tech­no­lo­gie.

La tech­no­lo­gie et la di­gi­ta­li­sa­tion touchent au­jourd’hui à tous les do­maines d’ac­ti­vi­té (dis­tri­bu­tion, as­su­rance, in­dus­trie…) et il va fal­loir sai­sir les op­por­tu­ni­tés qui se pré­sentent dans ce sens, sans quoi nous ris­quons de ra­ter des vi­rages qui ne se­ront ja­mais rat­tra­pés.

Y a-t-il un mes­sage que vous vou­lez adres­ser aux au­to­ri­tés, au syn­di­cat, aux en­tre­prises ?

L’Etat fort et di­ri­giste que nous avions connu au­pa­ra­vant avait quand même réus­si à fa­vo­ri­ser l’émer­gence d’un sec­teur pri­vé suf­fi­sam­ment so­lide qui a par­ti­ci­pé au dé­ve­lop­pe­ment du pays et qui conserve au­jourd’hui en­core une cer­taine ré­si­lience.

Au­jourd’hui, le temps de cet Etat fort et di­ri­giste est ré­vo­lu avec la nou­velle dé­mo­cra­tie, mais il faut ad­mettre que la créa­tion de la va­leur et des ri­chesses reste tou­jours le rôle du sec­teur pri­vé. Un rôle qu’il ne sau­rait as­su­mer en l’ab­sence d’un dia­logue so­cial construc­tif et d’un par­te­na­riat ga­gnant-ga­gnant entre les par­te­naires so­ciaux.

Le syn­di­cat a tou­jours joué un rôle im­por­tant dans les étapes cru­ciales de l’his­toire du pays et dans les chan­ge­ments po­li­tiques qui ont eu lieu, mais je pense que son rôle doit être plus concen­tré sur la chose so­ciale et éco­no­mique et que son in­ter­ven­tion doit plu­tôt s’ins­crire dans une lo­gique de par­te­na­riat que de confron­ta­tion avec le reste des par­te­naires so­ciaux.

Le der­nier mes­sage, en tant que chef d’en­tre­prise et re­pré­sen­tant de l’IACE, c’est qu’il faut pré­pa­rer ce pays à la re­lève. Les grands groupes doivent se sou­cier de leur suc­ces­sion et pré­pa­rer leur trans­mis­sion à la deuxième, voire à la troi­sième gé­né­ra­tion, pour ga­ran­tir leur pé­ren­ni­té

Dans une lo­gique de PPP, l’Etat de­vrait être l’ar­bitre et non pas l’ac­teur. Il de­vrait avoir en main le « sif­flet », plu­tôt que le « bal­lon ».

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