POU­VOIR D’ACHAT ET DE­VOIR DE PRO­DUC­TI­VI­TÉ

L'Economiste Maghrébin - - Analyse - Par Afif Hen­daoui*

Il est sou­vent dif­fi­cile d’évo­quer la ques­tion du pou­voir d’achat sans exa­cer­ber les po­lé­miques, où le po­si­tion­ne­ment des uns et des autres mêle sta­tuts so­cio­pro­fes­sion­nels, alié­na­tion idéo­lo­gique et de­gré d’igno­rance des élé­ments du pro­blème. Il n’en de­meure pas moins que le par­tage de la va­leur ajou­tée dans les so­cié­tés mo­dernes est, sans nul doute, une ques­tion cru­ciale, tant sur le plan éco­no­mique que sur le plan so­cial et po­li­tique. C’est no­tam­ment à tra­vers ce par­tage qu’est per­çue la paix so­ciale. C’est par rap­port à ce par­tage que, le plus sou­vent, les cli­vages po­li­tiques se pré­cisent. C’est, en­fin, en fonc­tion des ré­sul­tats de cette ré­par­ti­tion que la plu­part des ajus­te­ments éco­no­miques et fi­nan­ciers se dé­ter­minent (prix, in­ves­tis­se­ment, chô­mage, consom­ma­tion, dé­fi­cit bud­gé­taire, etc.).

Cette ques­tion re­vient au­jourd’hui avec acui­té, à l’oc­ca­sion de la grève gé­né­rale dans la fonc­tion pu­blique. A cet égard, plu­sieurs al­lé­ga­tions ont trou­vé échos dans l’opi­nion pu­blique, comme, par exemple, la baisse de 40% du pou­voir d’achat ces der­nières an­nées se­lon le di­rec­teur de l’ITES, ou sa ré­duc­tion de 25% de­puis 2011 se­lon un « ex­pert » de la place.

Le pou­voir d’achat dont il est ques­tion dans ce pa­pier in­té­resse la po­pu­la­tion ac­tive, plus pré­ci­sé­ment les sa­la­riés. Les re­trai­tés, les chô­meurs et les fa­milles vul­né­rables n’entrent pas en ligne de compte ; et ce, mal­gré la pré­ca­ri­té de leur si­tua­tion face à l’in­fla­tion.

On se pro­pose dans ce qui suit de ré­pondre à trois in­ter­ro­ga­tions. Quelle est glo­ba­le­ment l’évo­lu­tion re­la­tive des sa­laires ces der­nières an­nées ? Quelle est l’évo­lu­tion du pou­voir d’achat de ca­té­go­ries de sa­la­riés (fonc­tion­naires, sa­la­riés agri­coles et sa­la­riés du sec­teur mar­chand non agri­cole) ? Com­ment évo­lue le sa­laire du point de vue du coût ?

Quelques re­marques li­mi­naires

Pré­ci­sons, au préa­lable, que le pou­voir d’achat du sa­laire (ou de tout autre re­ve­nu) est la quan­ti­té de biens et de ser­vices que l’on peut ache­ter avec une uni­té de sa­laire (de re­ve­nu). Son évo­lu­tion est donc liée à celles des prix et des sa­laires mo­né­taires. Mais l’ap­pré­cia­tion de cette évo­lu­tion pose le pro­blème de l’an­née de ré­fé­rence à par­tir de la­quelle on exa­mine les chan­ge­ments in­ter­ve­nus dans les va­riables re­te­nues. S’agis­sant des sa­laires, il semble que 2010 peut être consi­dé­rée comme l’an­née de ré­fé­rence, dans le sens qu’elle en­re­gistre des aug­men­ta­tions de sa­laires aty­piques, dans un contexte de fortes ten­sions sur le plan so­cial et po­li­tique, qui an­noncent les trans­for­ma­tions post 2010. Par ailleurs et mal­gré quelques im­pré­ci­sions, on re­tient les « comptes de la na­tion » comme source prin­ci­pale des don­nées sur les sa­laires.

Rap­pe­lons en­suite que la ri­chesse créée en une an­née se ré­par­tit en ré­mu­né­ra­tions des sa­la­riés et en re­ve­nus d’ex­ploi­ta­tion (ou ex­cé­dent brut d’ex­ploi­ta­tion). Cette ri­chesse est re­pré­sen­tée par la va­leur ajou­tée brute to­tale (VAB) ou le PIB aux coûts des fac­teurs. Les re­ve­nus d’ex­ploi­ta­tion concernent le sec­teur des so­cié­tés (fi­nan­cières et non fi­nan­cières), les en­tre­prises in­di­vi­duelles et l’ad­mi­nis­tra­tion pu­blique.

Il y a lieu de sou­li­gner que le sec­teur des en­tre­prises in­di­vi­duelles est consti­tué, pour l’es­sen­tiel, d’in­dé­pen­dants et d’aides fa­mi­liaux (les pe­tits agri­cul­teurs, les ar­ti­sans, les pro­fes­sions li­bé­rales, les pe­tits com­mer­çants, les pres­ta­taires de di­vers ser­vices comme la ré­pa­ra­tion, etc.). On y in­tègre l’ac­ti­vi­té de pro­duc­tion des mé­nages qui est mar­gi­nale (ar­ti­sa­nat à do­mi­cile, ser­vices di­vers, etc.) et les ser­vices non mar­chands hors ad­mi­nis­tra­tion. Ce sec­teur est donc fon­da­men­ta­le­ment ré­gi par un mode de pro­duc­tion non ca­pi­ta­liste, ca­rac­té­ri­sé par une large confu­sion entre le bé­né­fice de l’en­tre­prise et la ré­mu­né­ra­tion du tra­vailleur in­dé­pen­dant. Dans ce sens, la lutte pour le par­tage de la va­leur ajou­tée ne concerne pas ou très peu ce sec­teur. Par contre et pour le reste des sec­teurs, le sa­la­riat, en tant que rap­port de pro­duc­tion ca­rac­té­ris­tique du ca­pi­ta­lisme, est le lieu de rap­ports de forces entre les sa­la­riés (syn­di­qués pour l’écra­sante ma­jo­ri­té) d’une part ; et le pa­tro­nat ain­si que l’Etat, d’autre part.

Re­mar­quons en­core que la ré­mu­né­ra­tion des sa­la­riés com­prend le sa­laire brut et les co­ti­sa­tions so­ciales à la charge de l’em­ployeur. Au sens de cet ar­ticle, le sa­laire net est égal à la dif­fé­rence entre le sa­laire brut et l’im­pôt sur le re­ve­nu du sa­la­rié. Il est à pré­ci­ser que le sa­laire brut comme le sa­laire net ne com­prennent pas les pres­ta­tions en na­ture ou en es­pèces et les dif­fé­rentes aides re­çues par le sa­la­rié, mais ils in­cluent les co­ti­sa­tions so­ciales à sa charge.

Pré­ci­sons en­fin que le sa­laire consi­dé­ré du point de vue du pou­voir d’achat (ou sa­laire-re­ve­nu) est le sa­laire mo­né­taire « dé­fla­té» par l’in­dice des prix à la consom­ma­tion. Du point de vue du coût (ou sa­laire-coût), le sa­laire mo­né­taire est « dé­fla­té » par l’in­dice des prix de la VAB concer­née. Ain­si, le sa­laire-coût se ré­fère à la for­ma­tion du prix des pro­duits ; et, par­tant, il per­met d’ap­pré­hen­der les évo­lu­tions com­pa­rées de la pro­duc­ti­vi­té du tra­vail et du sa­laire réel.

La part des sa­laires dans la VAB to­tale a pro­gres­sé sen­si­ble­ment de­puis 2010

L’ap­proche clas­sique du par­tage de la VAB re­pose sur l’évo­lu­tion de la part de la ré­mu­né­ra­tion to­tale des sa­la­riés dans le PIB au coût des fac­teurs. Cette part a pro­gres­sé sen­si­ble­ment sur 20102017 et 2011-2017, soit res­pec­ti­ve­ment 1.6% et 1% en moyenne an­nuelle. Il en est de même de la part du sa­laire brut et du sa­laire net, quoique à un taux moyen moins éle­vé, soit res­pec­ti­ve­ment 1.5% et 1% sur 2010-2016, contre 0.5% et -0.1% sur 2011-2016 (gra­phique 1).

Ain­si, la part des sa­laires dans la VAB to­tale s’est amé­lio­rée de­puis 2010 au dé­tri­ment du re­ve­nu d’ex­ploi­ta­tion. Mais ce ré­sul­tat ne ren­seigne que par­tiel­le­ment sur l’évo­lu­tion re­la­tive des sa­laires. En ef­fet, lors­qu’on tient compte de la struc­ture de la VAB to­tale, on re­marque que la part du sec­teur des en­tre­prises in­di­vi­duelles y est en moyenne de 44%. En outre, ce sec­teur em­ploie des tra­vailleurs non sa­la­riés à concur­rence de 28% de l’emploi to­tal. Aus­si est-il pour le moins ap­proxi­ma­tif de ju­ger la si­tua­tion re­la­tive des sa­la­riés en consi­dé­rant la part des sa­laires dans la VAB to­tale, alors que celle-ci n’est pas le fait des seuls sa­la­riés.

De ce point de vue et afin d’af­fi­ner l’ana­lyse, on consi­dère le sec­teur des so­cié­tés (37.5% en moyenne de la VAB to­tale) et ce­lui de l’ad­mi­nis­tra­tion pu­blique (18.5% en moyenne de la VAB to­tale) dont le taux de sa­la­riat (emploi sa­la­rié par rap­port à l’emploi to­tal) est théo­ri­que­ment de 100%.

A cet égard, la part des sa­laires dans la VAB des so­cié­tés aug­mente au taux moyen an­nuel de plus de 2.5% sur 2010-2016 et 2011-2016, contre la baisse de la part du re­ve­nu d’ex­ploi­ta­tion au taux de -2.4%.

S’agis­sant de l’ad­mi­nis­tra­tion pu­blique, il y a lieu de sou­li­gner que sa VAB pro­cède de l’es­ti­ma­tion de la pro­duc­tion de ser­vices non mar­chands, fon­dée es­sen­tiel­le­ment sur les coûts sa­la­riaux. Sur la base de ces conven­tions comp­tables, on ne peut théo­ri­que­ment par­ler de pro­duc­ti­vi­té du tra­vail et en­core moins de prix de mar­ché ou de coût des fac­teurs. Pour ap­pré­cier l’évo­lu­tion des sa­laires dans l’ad­mi­nis­tra­tion pu­blique, l’ap­proche qui pa­raît utile est de com­pa­rer la crois­sance de la masse sa­la­riale des fonc­tion­naires aux res­sources stables de l’Etat.

Ces der­nières sont for­mées de re­cettes fis­cales et non-fis­cales, dé­duc­tion faite des dons ex­té­rieurs, des res­sources pro­ve­nant de la pri­va­ti­sa­tion et des biens confis­qués. Ces res­sources stables ont évo­lué au taux moyen de 8% sur 2010-2018 et sur 2011-2018,

contre plus de 10% en moyenne pour la masse sa­la­riale des fonc­tion­naires (gra­phique 2).

Ce dif­fé­ren­tiel de crois­sance, que d’au­cuns semblent dé­cou­vrir au­jourd’hui, est en par­tie res­pon­sable de la dé­gra­da­tion des fi­nances pu­bliques et de l’ex­plo­sion de l’en­det­te­ment de l’Etat.

L’amé­lio­ra­tion du pou­voir d’achat des sa­la­riés de­puis 2010 est ex­clu­si­ve­ment le fait des fonc­tion­naires

Rap­pe­lons que le pou­voir d’achat des sa­la­riés est ap­pro­ché par le sa­laire réel moyen (sa­laire-re­ve­nu). A cô­té du ni­veau glo­bal, on dis­tingue trois ca­té­go­ries de sa­la­riés : les fonc­tion­naires, les sa­la­riés de l’agri­cul­ture et pêche et les sa­la­riés du sec­teur mar­chand non agri­cole. Cette ca­té­go­ri­sa­tion est dic­tée par les sta­tis­tiques dis­po­nibles sur l’emploi sa­la­rié.

Il est à pré­ci­ser que sur 2010-2017 les sa­laires dans l’agri­cul­ture et pêche re­pré­sentent en moyenne 3.5% de la masse sa­la­riale to­tale (8% des sa­la­riés) contre 61% pour le sec­teur mar­chand non agri­cole (66% des sa­la­riés) et 35.5% pour l’ad­mi­nis­tra­tion (26% des sa­la­riés).

Du­rant la même pé­riode et toutes ca­té­go­ries de sa­la­riés confon­dues, le sa­laire réel moyen a pro­gres­sé au taux an­nuel de 1.6% (0.6% sur 2011-2017), soit une amé­lio­ra­tion to­tale de près de 13% de­puis 2010 et de 4% de­puis 2011. Quant au sa­laire réel net, il a aug­men­té de 1% en moyenne sur 2010-2017, soit une amé­lio­ra­tion to­tale de 8% de­puis 2010, contre une très lé­gère baisse sur 2011-2017.

Ain­si, les sa­la­riés ont glo­ba­le­ment ré­sis­té au ra­len­tis­se­ment de la crois­sance de l’éco­no­mie de­puis 2010. Ils ont même amé­lio­ré leur pou­voir d’achat sur la même pé­riode. Mais cette si­tua­tion glo­bale cache de très im­por­tantes dif­fé­rences entre les ca­té­go­ries de sa­la­riés sus-in­di­quées.

Concer­nant le pou­voir d’achat des fonc­tion­naires, il a pro­gres­sé de­puis 2010 (et sur 2011-2017) au taux moyen de 3.8%, soit une amé­lio­ra­tion to­tale de plus de 30% (plus de 26% sur 2011-2017).

Après la forte aug­men­ta­tion en 2010 du sa­laire dans le sec­teur de l’agri­cul­ture et de la pêche, le sa­laire réel dans ce sec­teur a connu une forte baisse sur 2011-2017, soit une moyenne an­nuelle de -4% (0.4% sur 2010-2017), et une dé­té­rio­ra­tion to­tale du pou­voir d’achat de près de 30%.

En­fin, le pou­voir d’achat dans le sec­teur mar­chand non agri­cole a pro­gres­sé au taux moyen de 0.5% sur 2010-2017, soit 4% d’amé­lio­ra­tion glo­bale, contre -0.6% sur 2011-2017 et une dé­té­rio­ra­tion to­tale de 4%.

Ain­si, le sen­ti­ment que le pou­voir d’achat des sa­la­riés s’est beau­coup dé­té­rio­ré ces der­nières an­nées ne cor­res­pond pas à la réa­li­té des don­nées, du moins les don­nées du sec­teur de l’ad­mi­nis­tra­tion, celles du sec­teur des so­cié­tés et, dans une moindre me­sure, les don­nées du sec­teur mar­chand non agri­cole. A quoi est dû alors ce sen­ti­ment ?

Ce sen­ti­ment ne peut se ba­ser sur l’in­éga­li­té de la ré­par­ti­tion du re­ve­nu, qui en fait a ré­gres­sé sur 2010-2015 (le co­ef­fi­cient de Gi­ni après re­dis­tri­bu­tion est pas­sé de 35.8% en 2010 à 30.9% en

2015). D’ailleurs, les don­nées re­la­tives à la Tu­ni­sie sont proches des chiffres propres à des pays comme le Ita­lie, l’Ita­lie ou l’Ita­lie ; et meilleures que ceux concer­nant le Ma­roc, la Grèce ou la Tur­quie.

Cette per­cep­tion ne peut être liée non plus à la dé­té­rio­ra­tion du pou­voir d’achat des mé­nages et, d’une fa­çon gé­né­rale, de la po­pu­la­tion. En ef­fet, le re­ve­nu dis­po­nible réel par tête des mé­nages et le PIB réel par ha­bi­tant pro­gressent sur 2010-2017 res­pec­ti­ve­ment aux taux de 1.6% et 0.6% ; contre 1.3% et 0.4% sur 2011-2017.

Cette dif­fé­rence entre le res­sen­ti et le réel pro­vien­drait pro­ba­ble­ment de la crois­sance plus que pro­por­tion­nelle des prix des biens et ser­vices dits obli­ga­toires ou contraints (loyers, éner­gie, ali­men­ta­tion, trans­port et ha­bille­ment). En ef­fet, les in­dices des prix de l’ali­men­ta­tion et de l’ha­bille­ment ont aug­men­té plus vite que l’in­dice gé­né­ral des prix à la consom­ma­tion fa­mi­liale (gra­phiques 3 et 4). En outre, l’in­dice des prix tient compte im­par­fai­te­ment du poids de cer­taines dé­penses comme les cours par­ti­cu­liers ou celles liées aux nou­velles tech­no­lo­gies. Par ailleurs, le cré­dit aux par­ti­cu­liers (prin­ci­pa­le­ment le cré­dit à la consom­ma­tion) s’est re­la­ti­ve­ment am­pli­fié de­puis 2010, en­trai­nant des dé­penses en ser­vice de la dette as­sez consé­quentes (no­tam­ment après la flam­bée ré­cente des taux d’in­té­rêt).

Le pou­voir d’achat des sa­la­riés ne peut être dé­ta­ché du coût uni­taire du sa­laire

Rap­pe­lons que le coût uni­taire du sa­laire est égal à la masse sa­la­riale par uni­té pro­duite, soit le rap­port entre le sa­laire moyen et la pro­duc­ti­vi­té du tra­vail. Il s’en suit que la part des sa­laires dans la VAB est iden­tique au rap­port du coût uni­taire du sa­laire au prix de la VAB. Ce­la fait res­sor­tir le lien in­verse entre le coût uni­taire du sa­laire et la pro­duc­ti­vi­té du tra­vail.

A cet égard, la pro­gres­sion de la part des sa­laires dans la VAB to­tale sur 2010-2017 et 2011-2017, aux taux res­pec­ti­ve­ment de 1.6% et 1% (voir su­pra), tra­duit en fait la pro­gres­sion du coût uni­taire du sa­laire par rap­port au prix de la VAB. Ce­la si­gni­fie éga­le­ment que du­rant ces pé­riodes le sa­laire-coût a aug­men­té plus vite que la pro­duc­ti­vi­té du tra­vail, au taux de sa­la­riat près. Plus pré­ci­sé­ment, le dif­fé­ren­tiel de crois­sance entre le sa­laire-coût et la pro­duc­ti­vi­té du tra­vail est d’en­vi­ron 0.9% (0.5% sur 2011-2017), alors que la contri­bu­tion du taux de sa­la­riat est de 0.7%.

De ce point de vue et en ce qui concerne le sec­teur des so­cié­tés (dont près de 90% de la VAB concernent les so­cié­tés non fi­nan­cières) où le taux de sa­la­riat est de 100% (voir su­pra), le dif­fé­ren­tiel de crois­sance entre le sa­laire-coût et la pro­duc­ti­vi­té du tra­vail est donc de 2.5% par an sur 2010-2016 et 2011-2016, ce qui est consi­dé­rable en terme de baisse re­la­tive de la com­pé­ti­ti­vi­té du sec­teur. Cette évo­lu­tion (en réa­li­té de­puis 2008) a eu des consé­quences né­ga­tives sur la ren­ta­bi­li­té de ce sec­teur et sur son taux d’in­ves­tis­se­ment (gra­phique 5). Ces consé­quences sont d’au­tant plus contrai­gnantes que ces der­nières an­nées en­re­gistrent un ra­len­tis­se­ment sen­sible de la crois­sance de la va­leur ajou­tée.

S’agis­sant en­fin du sec­teur mar­chand, qui re­groupe les sec­teurs des so­cié­tés et des en­tre­prises in­di­vi­duelles, la part des sa­laires dans la VAB aug­mente au taux moyen de 1.2% sur 2010-2017 et de 0% sur 2011-2017. Ce­la tra­duit le fait que le sa­laire-coût aug­mente plus ra­pi­de­ment que la pro­duc­ti­vi­té du tra­vail, au taux de sa­la­riat

près, soit un dif­fé­ren­tiel de 0.3% et une contri­bu­tion du taux de sa­la­riat de 0.9%. Sur 2011-2017, le sa­laire-coût aug­mente moins vite que la pro­duc­ti­vi­té du tra­vail, soit un dif­fé­ren­tiel de -1.2%, com­pen­sé par la crois­sance du taux de sa­la­riat.

Ain­si, l’amé­lio­ra­tion du pou­voir d’achat in­fluence le coût uni­taire du sa­laire. Ce­la pour­rait af­fec­ter le taux de marge des sec­teurs, si d’aven­ture le sa­laire-coût aug­men­tait du­ra­ble­ment plus vite que la pro­duc­ti­vi­té de tra­vail. Dans ce cas et à moyen terme, le taux d’in­ves­tis­se­ment et le taux crois­sance évo­lue­raient à la baisse, à l’image du sec­teur des so­cié­tés de­puis 2010. Or, la crois­sance atone de l’éco­no­mie tu­ni­sienne exige une amé­lio­ra­tion sen­sible du taux d’in­ves­tis­se­ment pro­duc­tif qui passe, entre autres, par la hausse du taux de marge des branches non fi­nan­cières.

L’amé­lio­ra­tion du pou­voir d’achat des sa­laires doit donc al­ler de pair avec la crois­sance de la pro­duc­ti­vi­té du tra­vail dans les branches concer­nées.

A cet égard et au tra­vers du mo­dèle de consom­ma­tion, avec sa di­men­sion mi­mé­tique (in­té­rieure et étran­gère) et l’émer­gence ac­cé­lé­rée de nou­veaux be­soins liés aux TIC, le pou­voir d’achat ou le ni­veau de vie des sa­la­riés pose le pro­blème du ni­veau ab­so­lu du sa­laire réel et non pas tant son évo­lu­tion. Ce ni­veau est fonc­tion de la va­leur ab­so­lue de la pro­duc­ti­vi­té du tra­vail. Sur ce plan, il y a lieu d’ob­ser­ver que la pro­duc­ti­vi­té du tra­vail dans le sec­teur mar­chand stagne de­puis 2010, alors que celle des in­dus­tries ma­nu­fac­tu­rières est dé­crois­sante (gra­phique 6).

Dans cette op­tique, il faut peut être rap­pe­ler que le mo­dèle de crois­sance post ajus­te­ment struc­tu­rel (à par­tir des pre­mières an­nées de la dé­cen­nie 90) est ba­sé sur la pro­mo­tion des ex­por­ta­tions de biens ma­nu­fac­tu­rés dont les gammes sont peu so­phis­ti­quées (gra­phique 7) et dont la com­pé­ti­ti­vi­té est es­sen­tiel­le­ment ba­sée sur le coût (gra­phique 8). Cette po­li­tique a don­né des ré­sul­tats pro­bants du­rant plus d’une dé­cen­nie. Mais faute de ré­formes, no­tam­ment dans le sens d’une mon­tée en gammes, cette po­li­tique s’es­souffle au­jourd’hui.

Plus pré­ci­sé­ment, l’échec re­la­tif de cette po­li­tique a trait au dé­ve­lop­pe­ment mi­ti­gé de l’in­dus­trie ma­nu­fac­tu­rière, au sens strict comme au sens large. Mal­gré son poids dé­crois­sant dans la VAB to­tale et dans l’emploi to­tal, l’in­dus­trie ma­nu­fac­tu­rière de­meure néan­moins l’un des prin­ci­paux mo­teurs de l’ac­ti­vi­té éco­no­mique en termes de va­leur ajou­tée (16% en 2016), d’emploi (18.5% en 2016) et d’ex­por­ta­tions (plus de 90% des ex­por­ta­tions de biens). Elle exerce un ef­fet d’en­traî­ne­ment puis­sant sur l’en­semble des sec­teurs d’ac­ti­vi­té, en par­ti­cu­lier à tra­vers ses consom­ma­tions in­ter­mé­diaires.

Au sens large, l’in­dus­trie ma­nu­fac­tu­rière in­clut les ser­vices aux en­tre­prises qui re­groupent les ser­vices pro­fes­sion­nels (ju­ri­diques, comp­tables, mé­di­caux, d’au­dit, de con­seil, d’in­gé­nie­rie, etc.), les ser­vices in­for­ma­tiques et connexes, les ser­vices de re­cher­che­dé­ve­lop­pe­ment, les ser­vices im­mo­bi­liers, les ser­vices fi­nan­ciers, etc. Dans ce sens, elle est in­con­tes­ta­ble­ment le prin­ci­pal mo­teur de la crois­sance en termes de va­leur ajou­tée (28% en 2016) d’emploi (28.5% en 2016) et d’ex­por­ta­tions.

Il n’en de­meure pas moins que le dé­ve­lop­pe­ment de l’in­dus­trie ma­nu­fac­tu­rière au sens strict a été ex­ten­sif (dé­crois­sance du ca­pi­tal par tête de­puis 1985) avec une crois­sance re­la­ti­ve­ment faible de la pro­duc­ti­vi­té du tra­vail sur 1995-2010, soit 1.7% en moyenne, contre 2.2% pour toute l’éco­no­mie. Ce­la contraste for­te­ment avec l’évo­lu­tion des éco­no­mies avan­cées et émer­gentes où la crois­sance de la pro­duc­ti­vi­té de tra­vail du sec­teur ma­nu­fac­tu­rier est net­te­ment plus im­por­tante que celle du reste de l’éco­no­mie, et qui dé­ter­mine l’évo­lu­tion de la pro­duc­ti­vi­té glo­bale (pour l’Inde, c’est plu­tôt l’in­dus­trie ma­nu­fac­tu­rière au sens large).

Ain­si, la re­ven­di­ca­tion d’un ni­veau de vie si­gni­fi­ca­ti­ve­ment plus éle­vé passe par la réa­li­sa­tion d’un ni­veau de pro­duc­ti­vi­té en­core plus im­por­tant. Ce­la re­quiert une stra­té­gie in­dus­trielle de mon­tée en gammes qui im­plique une re­dé­fi­ni­tion de la po­li­tique de dé­ve­lop­pe­ment de l’in­dus­trie ma­nu­fac­tu­rière au sens large, avec tout ce que ce­la sup­pose de me­sures en fa­veur des fi­lières à fort po­ten­tiel de crois­sance, de l’in­no­va­tion, de la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, de l’en­sei­gne­ment su­pé­rieur et de la re­cherche, etc. En der­nière ins­tance, il ne peut y avoir d’amé­lio­ra­tion très sen­sible du pou­voir d’achat sans une im­por­tante pro­gres­sion du tra­vail qua­li­fié.

Pour conclure…

Eu égard à ce qui pré­cède et en termes de par­tage de la VAB, les sa­la­riés pris glo­ba­le­ment ont vu leur si­tua­tion re­la­tive s’amé­lio­rer sur 2010-2017 et 2011-2017. Ce­la est da­van­tage per­cep­tible dans le sec­teur des so­cié­tés où le sa­laire-coût a ac­cu­sé une crois­sance net­te­ment su­pé­rieure à la pro­duc­ti­vi­té du tra­vail.

Par ailleurs, on en­re­gistre une amé­lio­ra­tion du pou­voir d’achat des sa­la­riés, toutes ca­té­go­ries confon­dues, sur 2010-2017 et sur 2011-2017, mal­gré une lé­gère baisse du sa­laire réel net sur 20112016. Tou­te­fois, ce constat glo­bal ne doit pas ca­cher l’es­sen­tiel, à sa­voir qu’il est fon­da­men­ta­le­ment le ré­sul­tat de l’amé­lio­ra­tion très sen­sible du pou­voir d’achat des fonc­tion­naires. Ce­la contraste avec la nette dé­té­rio­ra­tion du pou­voir d’achat des sa­la­riés dans le sec­teur de l’agri­cul­ture et de la pêche sur 2011-2017, ain­si que la baisse plu­tôt faible du pou­voir d’achat dans le sec­teur mar­chand non agri­cole sur la même pé­riode (gra­phique 9).

En­fin, l’amé­lio­ra­tion du pou­voir d’achat des sa­la­riés doit al­ler de pair avec la crois­sance de la pro­duc­ti­vi­té du tra­vail dans les branches concer­nées. E t toute amé­lio­ra­tion sen­sible du ni­veau de vie passe né­ces­sai­re­ment par une amé­lio­ra­tion en­core plus forte de la pro­duc­ti­vi­té du tra­vail en gé­né­ral, et de la pro­duc­ti­vi­té du tra­vail dans l’in­dus­trie ma­nu­fac­tu­rière en par­ti­cu­lier. Pour ce faire, il s’agit, ni plus ni moins, de dé­fi­nir une nou­velle stra­té­gie in­dus­trielle et une po­li­tique de l’offre.

Pro­fes­seur d’éco­no­mie- an­cien mi­nistre *

Gra­phique 1Gra­phique 2

Gra­phique3

Gra­phique 4Gra­phique 5

Gra­phique 6

Gra­phique 9

Gra­phique 7Gra­phique 8

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