La mystérieuse dis­pa­ri­tion des ori­gnaux

Biosphere - - Re­por­tages - Par Brian Banks

Dans plu­sieurs ré­gions du Ca­na­da, les po­pu­la­tions de ces ani­maux étranges et bien-ai­més s’ef­fondrent ra­pi­de­ment—tan­dis qu’ailleurs, la sur­abon­dance est mal­saine. Ma­la­dies et pa­ra­sites? Chasse ex­ces­sive? Chan­ge­ments cli­ma­tiques? Les ex­perts sont in­ca­pables de s’en­tendre.

Dans plu­sieurs ré­gions du Ca­na­da, les po­pu­la­tions de ces ani­maux étranges et bien-ai­més s’ef­fondrent ra­pi­de­ment — tan­dis que, dans d’autres ré­gions, la sur­abon­dance est mal­saine. Pro­blèmes de ma­la­dies et de pa­ra­sites? Chasse ex­ces­sive? Chan­ge­ments cli­ma­tiques? Toutes ces ré­ponses. Les ex­perts sont in­ca­pables de s’en­tendre sur les causes de ce qui ar­rive et sur les fa­çons d’y re­mé­dier.

QUAND ON EN­TEND « ORI­GNAL FAN­TÔME », les images qui viennent à l’es­prit sont celles de zom­bies et d’ani­maux tout droit sor­tis des Pi­rates des Ca­raïbes. Mais dans les fo­rêts du Ca­na­da et du nord des États-Unis se joue un drame au­tre­ment plus ter­ri­fiant que tout ce que les films d’hor­reur pour­raient nous mon­trer.

Ima­gi­nez-vous un en­jeu de vie et de mort où un pe­tit pa­ra­site, ap­pe­lé tique d’hi­ver, se laisse tom­ber dans le pe­lage des ori­gnaux à l’au­tomne et s’y ac­croche so­li­de­ment. Puis, à di­verses re­prises pen­dant l’hi­ver, ces tiques sont en po­si­tion pour se gor­ger du sang du cer­vi­dé. Ima­gi­nez main­te­nant que ces tiques peuvent se comp­ter par di­zaines de mil­liers sur un même ani­mal.

Les hôtes tour­men­tés se frottent sur les arbres pour sou­la­ger leurs dé­man­geai­sons, et ce fai­sant, ar­rachent leur pe­lage brun fon­cé, ce qui laisse ap­pa­raître un sous-pe­lage beau­coup plus pâle au-des­sous. Ar­rive le prin­temps et sur­gissent des bois ces fan­tômes sur quatre pattes à l’as­pect blan­châtre — si les ori­gnaux grands et pe­tits ont sim­ple­ment réus­si à sur­vivre.

Ce triste scé­na­rio se ré­pète de plus en plus sou­vent de­puis une ving­taine d’an­nées. Pire, ce n’est qu’un élé­ment d’une ten­dance plus large qui a vu les po­pu­la­tions du grand cer­vi­dé ico­nique di­mi­nuer dans une pro­por­tion crois­sante de son ex­ten­sion nord-amé­ri­caine — avec un dé­clin de 20, 40 ou même 50 % et plus. « Dans cer­tains ter­ri­toires, il faut par­ler d’ef­fon­dre­ment », dit Dave Pearce, di­rec­teur de la conser­va­tion des fo­rêts à la Wild­lands League de To­ron­to de la So­cié­té ca­na­dienne pour la na­ture et les parcs.

À part des tiques, la liste des fac­teurs con­nus et soup­çon­nés s’étend aux autres pa­ra­sites et nui­sibles, à la chasse ex­ces­sive, aux pré­da­teurs, aux chan­ge­ments cli­ma­tiques, à la des­truc­tion des ha­bi­tats, au bra­con­nage, aux col­li­sions avec des vé­hi­cules et en­core d’autres. Mais voilà le hic : si l’on connaît les causes po­ten­tielles, les ex­perts ne s’en­tendent tou­jours pas sur les fac­teurs en jeu dans le dé­clin des ori­gnaux dans di­verses ré­gions. Et pour com­pli­quer en­core un peu les choses, dans cer­taines ré­gions du pays, les ori­gnaux sont en aug­men­ta­tion. « Nous ne com­pre­nons pas vrai­ment les fac­teurs en jeu », dit Dan Bul­loch, di­rec­teur des ser­vices de pro­grammes fau­niques du mi­nis­tère ma­ni­to­bain du Dé­ve­lop­pe­ment du­rable. « Et nous ne sa­vons pas non plus com­ment les choses va­rient d’une ré­gion à l’autre. »

Tho­mas Millette, géo­graphe et spé­cia­liste de la car­to­gra­phie de la faune à par­tir de re­le­vés aé­riens au Col­lège Mount Ho­lyoke du Mas­sa­chu­setts, qui étu­die ac­tuel­le­ment les ori­gnaux avec le gou­ver­ne­ment de la Nou­velle-Écosse, dé­crit la si­tua­tion comme « un pe­lo­ton d’exé­cu­tion de me­naces. Quand vous ad­di­tion­nez les fac­teurs, vous êtes cer­tain de consta­ter la ré­gres­sion des po­pu­la­tions ».

Les si­rènes d’alarme re­ten­tissent. D’un océan à l’autre, les ges­tion­naires de la faune, les bio­lo­gistes, les groupes de conser­va­tion, les com­mu­nau­tés au­toch­tones et les pour­voyeurs et chas­seurs non au­toch­tones ont en­tre­pris, à des de­grés di­vers, de mieux com­prendre la si­tua­tion pour y cher­cher des so­lu­tions. Au Ma­ni­to­ba, par exemple, la pro­vince a im­po­sé de­puis 2011 des fer­me­tures de la chasse à des fins de conser­va­tion dans cer­taines ré­gions

L’On­ta­rio a créé son Pro­jet Ori­gnal en 2014 pour en­ca­drer des ini­tia­tives de ges­tion des­ti­nées à al­lé­ger la pres­sion sur les bêtes. L’an der­nier, la Co­lom­bie-Bri­tan­nique a ac­cep­té 21 re­com­man­da­tions conte­nues dans un rap­port sur le ré­ta­blis­se­ment de l’ori­gnal et a in­ves­ti 1,2 M$ dans de nou­velles me­sures de ges­tion de l’es­pèce. En ce mo­ment même, en Nou­velle-Écosse conti­nen­tale, où la chasse est in­ter­dite de­puis des dé­cen­nies et où l’ori­gnal de l’Est, in­di­gène, est clas­sé comme une es­pèce en voie d’ex­tinc­tion de­puis 2003, le mi­nis­tère des Res­sources na­tu­relles col­lige des don­nées sur les po­pu­la­tions pour mettre à jour une stra­té­gie pro­vin­ciale de ré­ta­blis­se­ment de l’ori­gnal vieille d’une di­zaine d’an­nées.

Tout le monde n’ad­met pas que la si­tua­tion gé­né­rale en est une de crise. Ger­ry Red­mond, bio­lo­giste à la re­traite du gou­ver­ne­ment du Nou­veau-Bruns­wick, ob­serve que « les po­pu­la­tions ani­males sont dy­na­miques; les hauts et les bas sont na­tu­rels ».

Et de fait, les po­pu­la­tions d’ori­gnaux sont stables dans cer­taines ré­gions, tan­dis qu’elles semblent croître par en­droits, comme au Nou­veau-Bruns­wick et en Sas­kat­che­wan. Fi­na­le­ment, il faut s’ar­rê­ter aus­si à la si­tua­tion de Terre-Neuve et du Cap-Bre­ton, où les ori­gnaux sont si abon­dants qu’il faut par­ler d’un pro­blème de sur­po­pu­la­tion plu­tôt que de dé­clin — un contexte que les bio­lo­gistes et les ges­tion­naires qua­li­fient d’hy­per­abon­dance.

Ce qu’il y a de dif­fé­rent à pro­pos de ces si­tua­tions, tou­te­fois, c’est que les condi­tions sont spé­ci­fiques au lieu et que les fac­teurs sous-ja­cents sont plus simples et mieux com­pris, en com­pa­rai­son avec les cir­cons­tances contro­ver­sées des mi­lieux où les ori­gnaux sont en dé­clin.

POUR AP­PRÉ­CIER LA COM­PLEXI­TÉ des en­jeux des ori­gnaux au Ca­na­da, il est utile de rap­pe­ler quelques faits de base. L’ori­gnal ou élan (Alces alces), le plus grand membre de la fa­mille des cer­vi­dés, est pré­sent dans toutes les pro­vinces et ter­ri­toires, sauf l’Île-du-Prince-Édouard. Le mot « ori­gnal » dé­rive de la langue basque et est dé­jà men­tion­né dans les ré­cits de Cham­plain. En an­glais, « moose » pro­vien­drait d’un mot al­gon­quien qui dé­signe un « man­geur de brin­dilles » — et ef­fec­ti­ve­ment, l’ali­men­ta­tion de l’ani­mal se com­pose de tiges, de bour­geons, d’écorces et de feuilles, de même que de né­nu­phars et d’autres plantes aqua­tiques.

Des dé­comptes ré­cents éva­luent à 500 000 leur po­pu­la­tion to­tale au Ca­na­da. On re­con­naît deux sous-es­pèces prin­ci­pales, l’ori­gnal du Nord-Ouest et l’ori­gnal de l’Est, dont les ex­ten­sions tra­di­tion­nelles se ren­contrent au lac Su­pé­rieur; une troi­sième sous-es­pèce mon­ta­gnarde se trouve dans le sud de la Co­lom­bie-Bri­tan­nique et de l’Al­ber­ta, tan­dis que les ter­ri­toires (T. N.-O, Yu­kon et Nu­na­vut) par­tagent une qua­trième sous-es­pèce avec l’Alas­ka.

Les ori­gnaux de l’île du Cap-Bre­ton consti­tuent une ex­cep­tion sin­gu­lière : ils sont de la sous-es­pèce du NOR­DOUEST, des­cen­dants des 18 élans im­por­tés dans la pro­vince par Parcs Ca­na­da dans les an­nées 1940, après l’ex­tinc­tion de la po­pu­la­tion ori­gi­nale à cause de la chasse au 19e siècle. Les ori­gnaux terre-neu­viens des­cendent aus­si d’une poi­gnée d’im­mi­grés — quatre ori­gnaux de l’Est im­por­tés du Nou­veau­bruns­wick en 1904 et dont les des­cen­dants consti­tuent au­jourd’hui une po­pu­la­tion es­ti­mée à 115 000 ani­maux.

Dans ces deux si­tua­tions, le « sta­tut d’im­mi­grant » ex­plique bien l’hy­per­abon­dance ac­tuelle. Terre-Neuve n’avait pas d’ori­gnaux in­di­gènes et pas non plus de loups ou de pré­da­teurs autres qu’hu­mains. L’île of­frait aus­si une abon­dance de bons ha­bi­tats. Les condi­tions sont si­mi­laires au Cap-Bre­ton : les im­mi­grants de l’ouest, plus grands, ont, dans une large me­sure, été pro­té­gés des chas­seurs dans le parc na­tio­nal des Hautes Terres du Cap-Bre­ton.

His­to­ri­que­ment, la même sur­ex­ploi­ta­tion par les co­lons eu­ro­péens qui a fait dis­pa­raître l’ori­gnal du Cap-Bre­ton a aus­si fait des ra­vages dans la ma­jeure par­tie de l’est du pays. En fait, l’his­toire de l’ori­gnal de l’Est pour la ma­jeure par­tie du siècle der­nier en est d’abord une de ré­ta­blis­se­ment.

La re­mon­tée a tou­te­fois été de courte du­rée en NOU­VEL­LEÉ­COSSE conti­nen­tale, à cause de la taille re­la­ti­ve­ment pe­tite de la pé­nin­sule et des pres­sions de l’ex­ploi­ta­tion des res­sources et de l’ur­ba­ni­sa­tion. Au mo­ment où la pro­vince a dé­cré­té l’es­pèce en voie d’ex­tinc­tion en 2003, la po­pu­la­tion ne comp­tait plus qu’entre 1 000 et 1 200 ani­maux. « Nous en­va­his­sons leur ha­bi­tat, nous le mo­di­fions, nous le frag­men­tons, et ils n’ont plus nulle part où al­ler », dit Ka­ren Beaz­ley, pro­fes­seure à l’École des études sur les res­sources et l’en­vi­ron­ne­ment de l’Uni­ver­si­té Dal­hou­sie à Ha­li­fax et co-au­teure d’un rap­port sur les ori­gnaux en Nou­velle-Écosse qui ser­vit de base à la pre­mière stra­té­gie de ré­ta­blis­se­ment de l’es­pèce pour la pro­vince en 2007.

Mal­heu­reu­se­ment, dix ans plus tard, on ne constate au­cun chan­ge­ment lié à cette stra­té­gie ou dans la ten­dance de l’es­pèce vers l’ex­tinc­tion. Se­lon Ran­dy Mil­ton, ges­tion­naire de la faune au mi­nis­tère néo-écos­sais des Res­sources na­tu­relles, les ré­sul­tats pré­li­mi­naires d’un échan­tillon­nage de la po­pu­la­tion par re­le­vés aé­riens l’hi­ver pas­sé par le spé­cia­liste Millette montrent que le dé­clin se pour­suit. D’autres re­le­vés se­ront né­ces­saires l’hi­ver pro­chain avant que Mil­ton puisse s’avan­cer sur des es­ti­ma­tions fermes, mais il re­con­naît être in­quiet du fait que les po­pu­la­tions dé­jà faibles puissent se trou­ver « dra­ma­ti­que­ment ré­duites ».

Tout près, au Qué­bec, on s’in­quiète sur­tout des po­pu­la­tions du sud et de l’ouest. Au cours de la der­nière dé­cen­nie, la tique d’hi­ver (Der­ma­cen­tor al­bi­pic­tus) est de­ve­nue qua­si om­ni­pré­sente. Une étude me­née en 2014 a trou­vé que 93 % des ori­gnaux ob­ser­vés au sud du Saint-Laurent étaient in­fes­tés par les tiques. Le sud est aus­si la ré­gion qui a con­nu le plus fort dé­clin, tan­dis que la po­pu­la­tion glo­bale de la pro­vince (éva­luée à 110 000 en 2010) est en­core consi­dé­rée comme ro­buste.

Plus à l’ouest, en On­ta­rio, la po­pu­la­tion d’ori­gnaux a con­nu son der­nier som­met vers 2004, se­lon Pa­trick Hu­bert, bio­lo­giste de la faune et conseiller en po­li­tiques au mi­nis­tère on­ta­rien des Res­sources na­tu­relles et de la Fo­res­te­rie. De­puis, la po­pu­la­tion es­ti­mée a dé­cli­né de 20 à 25 %, jus­qu’à un to­tal d’en­vi­ron 92 000 têtes. « Nous sommes pré­oc­cu­pés, dit Hu­bert. Nous avons be­soin d’in­ter­ve­nir pour main­te­nir une po­pu­la­tion en bonne san­té. »

On s’in­quiète par­ti­cu­liè­re­ment des ré­gions où les po­pu­la­tions de cer­vi­dés sont en di­mi­nu­tion. La chute est

POUR BEAU­COUP D’HA­BI­TANTS DU NORD, OÙ LA NOUR­RI­TURE COÛTE DEUX FOIS PLUS CHER QUE DANS LE SUD DU CA­NA­DA, LA SAN­TÉ DE LA PO­PU­LA­TION D’ORI­GNAUX EST, AU FI­NAL, UN EN­JEU DE SÉ­CU­RI­TÉ ALI­MEN­TAIRE.

« SI LE PU­BLIC VEUT AVOIR DES ORI­GNAUX DANS LE PAY­SAGE EN PLUS GRAND NOMBRE, DIT UN EX­PERT, ALORS IL FAUT INS­CRIRE CET OB­JEC­TIF PAR­MI LES FON­DE­MENTS DE NOTRE GES­TION DU TER­RI­TOIRE. »

plus sen­sible au nord et à l’ouest — « le ter­ri­toire tra­di­tion­nel des ori­gnaux », dit Hu­bert — tan­dis qu’elles se main­tiennent au centre et au sud de la pro­vince.

À ce jour, le Pro­jet Ori­gnal de la pro­vince n’a ap­por­té que de mo­destes chan­ge­ments dans la du­rée et les dates de la sai­son de chasse, tant pour les adultes que pour les jeunes. Une pro­po­si­tion as­so­ciée vi­sant à élar­gir la chasse et le trap­page des loups pour di­mi­nuer leur im­pact sur les ori­gnaux a été aban­don­née à cause des pro­tes­ta­tions du pu­blic.

Plu­tôt que de ré­cla­mer le contrôle des pré­da­teurs, Dave Pearce de la Wild­lands League dé­clare que l’On­ta­rio de­vrait éli­mi­ner la chasse des jeunes. « Nous ne sommes pas contre la chasse ou pour la chasse. Mais dans une si­tua­tion comme celle-ci, avec la po­pu­la­tion en dé­clin et très peu de res­tric­tions sur la chasse aux jeunes ori­gnaux, ça m’ap­pa­raît pour le moins contra­dic­toire », dit Pearce. Se­lon Mark Ry­ck­man, bio­lo­giste en chef de la Fé­dé­ra­tion on­ta­rienne de la chasse et de la pêche, dans une en­tre­vue à la ra­dio de la CBC, « la vaste ma­jo­ri­té des chas­seurs ne dé­sire pas tuer un jeune. » La po­si­tion de la Fé­dé­ra­tion est qu’avant d’in­ter­dire com­plè­te­ment la chasse des jeunes, la pro­vince de­vrait at­tendre de consta­ter les ré­sul­tats de la ré­duc­tion de 50 % de la ré­colte des jeunes dé­cré­tée en 2015.

Pearce et Hu­bert sont d’ac­cord sur les in­dices qui si­gnalent que d’autres me­naces en émer­gence font leurs ra­vages chez les ori­gnaux. Alors que la tique d’hi­ver est plus ré­pan­due au sud comme au Min­ne­so­ta, au Mi­chi­gan et dans des sec­teurs de la Nou­velle-An­gle­terre, on a des preuves qu’elle re­monte vers le nord, pro­fi­tant des chan­ge­ments cli­ma­tiques. Les hi­vers froids et la cou­ver­ture nei­geuse tar­dive im­po­saient une li­mite au nombre des tiques.

Une autre forme de ma­la­die, ap­pe­lée ver des mé­ninges (Pa­re­la­phos­tron­gy­lus te­nuis) — un pa­ra­site vé­hi­cu­lé par le cerf de Vir­gi­nie et qui est beau­coup plus mor­tel pour les ori­gnaux que pour les autres cerfs, at­ta­quant leur sys­tème ner­veux cen­tral — consti­tue un pro­blème par­tout où les ter­ri­toires de deux es­pèces se che­vauchent. Et alors que la po­pu­la­tion des che­vreuils gran­dit et pro­gresse vers le nord, le pa­ra­site pro­gresse aus­si. Pour alour­dir la me­nace, on trouve d’autres fac­teurs d’ori­gine hu­maine, en par­ti­cu­lier la mul­ti­pli­ca­tion des che­mins fo­res­tiers. « Nous sa­vons que ces che­mins fa­ci­litent l’ac­cès des chas­seurs, mais amé­liorent aus­si l’ef­fi­ca­ci­té des dé­pla­ce­ments de cer­tains pré­da­teurs », dit Hu­bert. Mais chaque fois qu’on sou­lève la pos­si­bi­li­té de fer­mer ou de res­treindre l’ac­cès à ces che­mins fo­res­tiers, « ce­la fait l’ob­jet de vives contro­verses ».

Au Ma­ni­to­ba, où les en­jeux se dé­placent en­tiè­re­ment vers les ori­gnaux du Nord-Ouest, les dé­fis ne sont pas très dif­fé­rents. La po­pu­la­tion des ori­gnaux y est plus pe­tite qu’en On­ta­rio — moins de 30 000 se­lon le ges­tion­naire de la faune Bul­loch —, mais la va­rié­té des dé­fis et des ré­ponses est consi­dé­rable. « Les po­pu­la­tions sont en dé­clin au sud de

Le Pas, dit Bul­loch. Nous l’ob­ser­vons main­te­nant de­puis 10 ans. » Comme no­té plus haut, la pro­vince a com­men­cé à fer­mer à la chasse des aires de ges­tion de la faune en 2011 — et deux de ses ré­gions les plus pro­duc­tives d’ori­gnaux — et y a ajou­té plu­sieurs autres de­puis. Une pe­tite ré­gion fer­mée, celle du mont Turtle, sur la fron­tière du Da­ko­ta Nord, est pas­sée de ré­gion sans ori­gnaux avant les an­nées 1970 à une vague de peu­ple­ment puis à un dé­clin ra­pide en­suite.

En conjonc­tion avec les fer­me­tures, la pro­vince a aus­si au­to­ri­sé une ex­pan­sion li­mi­tée de la chasse au loup et des abat­tages de cerfs. « Nous avons lan­cé ces ac­tions comme un es­sai à court terme, en même temps que les pre­mières fer­me­tures, dit Bul­loch. Notre idée est de four­nir aux ori­gnaux la chance de don­ner un élan à leur ré­ta­blis­se­ment. Ce n’est pas quelque chose que nous sou­hai­tons sou­te­nir pour une longue pé­riode. »

Du point de vue de la ges­tion, le Ma­ni­to­ba a réus­si à bien abor­der l’en­jeu d’as­so­cier ses po­pu­la­tions au­toch­tones et mé­tisses à ses in­ter­dic­tions de chasse — même si les droits is­sus de trai­tés de ces groupes à l’égard de la chasse à l’ori­gnal ne tombent sous la ju­ri­dic­tion pro­vin­ciale que de fa­çon li­mi­tée. « Nous avons po­sé la ques­tion à nos con­seillers consti­tu­tion­nels et l’on nous a dit que fon­da­men­ta­le­ment nous pou­vons agir si nous sommes ca­pables de le jus­ti­fier, mais nous de­vons pas­ser par une dé­marche de consul­ta­tion, ce que nous avons fait, et il semble que nous nous en sommes bien ti­rés », dit Bul­loch.

Gé­rer cette dy­na­mique consti­tue­ra une course à obs­tacles si­gni­fi­ca­tive dans chaque pro­vince si des gestes plus ra­di­caux sont né­ces­saires pour frei­ner le dé­clin des ori­gnaux. Ac­tuel­le­ment, dans la ma­jeure par­tie du pays, on constate des ten­sions entre les groupes au­toch­tones et non au­toch­tones et entre chas­seurs du nord et du sud quand se pose la ques­tion de sa­voir qui est da­van­tage res­pon­sable du dé­clin des ori­gnaux.

Bul­loch dit qu’avant que l’une des ré­gions ac­tuel­le­ment fer­mées à la chasse puisse être rou­verte, il fau­dra te­nir « des dis­cus­sions avec tous les groupes in­té­res­sés : Au­toch­tones, Mé­tis et les dé­ten­teurs de per­mis de chasse ».

Il re­marque aus­si que, si la chasse ex­ces­sive a consti­tué un fac­teur dans la di­mi­nu­tion du nombre des ori­gnaux, ce n’est pas le seul. « Si vous ob­ser­vez la ré­gion sud-est de la pro­vince, c’est-à-dire au nord du Min­ne­so­ta et à cô­té de l’On­ta­rio, ces ré­gions ont aus­si con­nu des dé­clins im­por­tants. Pour­tant, au Min­ne­so­ta, il n’y a pas eu de chasse de­puis plu­sieurs an­nées. »

Vince Ch­rich­ton, vice-pré­sident ca­na­dien de la Fon­da­tion nord-amé­ri­caine pour les ori­gnaux, est un ex­pert re­con­nu de la bio­lo­gie et de la ges­tion des ori­gnaux, au point qu’on le sur­nomme Dr Moose. Il a ré­cem­ment pris sa re­traite après 40 ans au ser­vice de ce qui s’ap­pelle au­jourd’hui la Di­rec­tion de la pro­tec­tion de la faune et des éco­sys­tèmes du Ma­ni­to­ba. Il a été éle­vé dans le centre-nord de l’On­ta­rio, où son père tra­vaillait en ges­tion de la faune, et il se sou­vient de quand il al­lait dans la Ré­serve de chasse de la Cou­ronne de Cha­pleau, qui avec ses 7 000 km2 est la plus grande du monde. « Nous pou­vions voir 10 ou 12 ori­gnaux dans un avant-mi­di.

Au­jourd’hui, je per­drais mon temps. » Dans les ré­gions où la po­pu­la­tion est en dé­clin, il re­ven­dique avec in­sis­tance des res­tric­tions sé­vères sur de mul­tiples fac­teurs comme les che­mins fo­res­tiers et la chasse (par toutes les par­ties). « Quand les po­pu­la­tions di­mi­nuent ain­si, les im­pacts des ma­la­dies, de la pré­da­tion, de la mor­ta­li­té par ac­ci­dent pèsent da­van­tage. »

Il y a beau­coup de res­sem­blance entre la si­tua­tion du sud-ouest du Ma­ni­to­ba et la Sas­kat­che­wan voi­sine, c’est-àdire que la po­pu­la­tion y est en crois­sance. Pour ex­pli­quer cette ten­dance, les scien­ti­fiques et les ges­tion­naires citent l’ab­sence des pré­da­teurs tra­di­tion­nels, en par­ti­cu­lier les ours et les loups. Cer­tains pointent le re­grou­pe­ment des fermes en vastes pro­prié­tés qui en­traîne la dé­po­pu­la­tion ru­rale. Il y a de moins en moins de gens dans ces ré­gions et donc de moins en moins de chas­seurs. Ce­la pour­rait tou­te­fois chan­ger, du moins en Sas­kat­che­wan, où le gou­ver­ne­ment a in­tro­duit une sai­son de chasse for­melle dans les dis­tricts où le cer­vi­dé est le plus abon­dant.

IL Y A 15 OU 20 ANS, quand il de­vint évident com­bien l’in­fes­ta­tion du den­droc­tone du pin cau­se­rait de dom­mages aux fo­rêts de Co­lom­bie-Bri­tan­nique, les gens ont évi­dem­ment pen­sé d’abord aux arbres... Mais la dé­vas­ta­tion s’est avé­rée qua­si­ment aus­si grave pour les ori­gnaux.

Dans l’ouest comme ailleurs, les po­pu­la­tions d’ori­gnaux va­rient de ré­gion en ré­gion et les fac­teurs qui en dé­ter­minent les ten­dances sont aus­si di­verses que celles énu­mé­rées jus­qu’à main­te­nant. Tou­te­fois, se­lon Al Gor­ley, consul­tant

en fo­res­te­rie et au­teur de la stra­té­gie de ré­ta­blis­se­ment de l’ori­gnal pour le gou­ver­ne­ment de la C.-B., « une des ré­gions où les dé­clins les plus im­por­tants se sont pro­duits sont les mêmes qui ont con­nu d’im­menses éclo­sions de den­droc­tones sui­vies d’im­por­tants ef­forts de ré­colte pour ré­cu­pé­rer les arbres morts. »

Les ré­sul­tats de la ré­colte consé­cu­tive au den­droc­tone? Un ma­nuel sur com­ment ne pas gé­rer les po­pu­la­tions fau­niques. La ré­colte in­tense, ex­plique Gor­ley, a en­traî­né l’ou­ver­ture de mul­tiples che­mins, qui à leur tour ont ou­vert le mi­lieu aux chas­seurs et aux pré­da­teurs. S’en­sui­vit un ef­fon­dre­ment des po­pu­la­tions d’ori­gnaux. Ailleurs dans la pro­vince, l’ex­pan­sion in­ten­sive des in­fra­struc­tures ga­zières et pé­tro­lières et des lignes de trans­mis­sion élec­triques a eu des im­pacts si­mi­laires. Mais plu­tôt que de fer­mer des che­mins et de frei­ner l’ex­pan­sion, la ré­ac­tion ini­tiale de la pro­vince a été de com­men­cer à abattre des loups. C’est seule­ment l’an der­nier que la pro­vince a aus­si an­non­cé des me­sures vi­sant à ré­duire la chasse et en­tre­pris de res­tau­rer des ha­bi­tats.

Le rap­port de Gor­ley, ac­cep­té in­té­gra­le­ment par le pré­cé­dent gou­ver­ne­ment de la C.-B., adopte un angle com­plè­te­ment dif­fé­rent. Pu­blié un an après que la pro­vince eut adop­té un nou­veau cadre de ges­tion pour l’ori­gnal, il ap­pelle des me­sures fon­dées sur une in­ten­tion ex­pli­cite de faire du ré­ta­blis­se­ment des ori­gnaux un ob­jec­tif des po­li­tiques pu­bliques. « Il y a toutes sortes d’in­ter­ven­tions tac­tiques que les gens ai­me­raient faire pour ai­der les ori­gnaux, mais, à mon avis, si le pu­blic veut avoir des ori­gnaux dans le pay­sage en plus grand nombre, alors il faut

ins­crire cet ob­jec­tif par­mi les fon­de­ments de notre ges­tion du ter­ri­toire », dit Gor­ley.

Du cô­té de l’ex­ploi­ta­tion fo­res­tière, par exemple, ce­la im­pli­que­rait d’exi­ger des com­pa­gnies fo­res­tières des plans d’in­ten­dance de la fo­rêt — qui doivent être ap­prou­vés avant qu’elles soient au­to­ri­sées à ré­col­ter — qui in­tègrent l’ob­jec­tif d’ac­croître les po­pu­la­tions d’ori­gnaux en pro­té­geant ou en créant une cer­taine quan­ti­té d’ha­bi­tat. « Puis, on pour­rait de­man­der à ces com­pa­gnies de dé­crire dans leur plan com­ment elles vont amé­na­ger ce­la ou l’in­cor­po­rer proac­ti­ve­ment dans leur ex­ploi­ta­tion. »

Comme au Ma­ni­to­ba, les re­la­tions entre les Pre­mières Na­tions et les chas­seurs non in­di­gènes consti­tuent une por­tion im­por­tante du casse-tête de la ges­tion de l’ori­gnal en C.-B. Il y a plus de 100 Pre­mières Na­tions dans la pro­vince et nombre d’entre elles ont des ori­gnaux sur leur ter­ri­toire. Cer­taines ont « des ap­proches très struc­tu­rées à la ges­tion des ori­gnaux », dit Gor­ley, tan­dis que d’autres n’en ont pas. Pour sa part, la pro­vince « n’a vir­tuel­le­ment au­cun ou­til pour gé­rer la chasse au­toch­tone ». Es­sen­tiel­le­ment, « il y a deux ju­ri­dic­tions pour gé­rer un ori­gnal ».

Pour l’ave­nir, il croit beau­coup au do­maine émergent d’ac­cords « de col­la­bo­ra­tion et de co­ges­tion » entre le gou­ver­ne­ment et les Pre­mières Na­tions in­di­vi­duelles. Ré­cem­ment, on a conclu un cer­tain nombre d’en­tentes, dans des sec­teurs cou­verts par des trai­tés et des sec­teurs non cou­verts, pour gé­rer dif­fé­rentes res­sources. Gor­ley cite dans son rap­port un exemple qui porte sur le wa­pi­ti dans l’île de Van­cou­ver. « La pro­vince et la Pre­mière Na­tion co­or­donnent leurs ac­ti­vi­tés, ex­plique-t-il. La Pre­mière Na­tion éta­blit un quo­ta, émet des éti­quettes et im­pose des li­mites à ses propres membres dans un ef­fort pa­ral­lèle à ce­lui du gou­ver­ne­ment. On voit de la lu­mière dans ça. »

De ma­nière si­mi­laire, une col­la­bo­ra­tion en­ri­chie pour­rait prendre place par­tout au pays. On trouve dé­jà beau­coup de par­tage d’in­for­ma­tions for­mel et in­for­mel entre les pla­ni­fi­ca­teurs et les ges­tion­naires des dif­fé­rentes pro­vinces, même si leurs ac­tions sont cir­cons­crites à leurs propres ter­ri­toires. Pour­tant, les ori­gnaux et les me­naces qui pèsent sur eux — les me­naces qui émanent de nous — ne connaissent pas de telles fron­tières. « Nous al­lons plus loin vers le nord et plus loin vers l’in­té­rieur des terres, dit Beaz­ley de l’Uni­ver­si­té Dal­hou­sie. Avec les chan­ge­ments cli­ma­tiques, ces im­pacts se dé­placent aus­si vers le nord. »

Cette pers­pec­tive, qui met l’ac­cent sur les fac­teurs hu­mains mi­nant la po­pu­la­tion d’ori­gnaux, a do­mi­né les échanges de la 50e Con­fé­rence nord-amé­ri­caine sur les ori­gnaux, qui réunis­sait des cher­cheurs et ges­tion­naires de la faune du Ca­na­da, d’Eu­rope et des États-Unis, à Bran­don, au Ma­ni­to­ba, en sep­tembre 2016. Et l’on peut pré­voir que ce se­ra en­core le cas cette an­née, au parc na­tio­nal des Hautes Terres du Cap-Bre­ton, même si l’hy­per­abon­dance lo­cale nour­ri­ra cer­tai­ne­ment aus­si les dé­bats.

Vince Crich­ton, le co­pré­sident de la Con­fé­rence de 2016, dé­clare que jus­qu’à ré­cem­ment, trop de gou­ver­ne­ments ont été ré­ti­cents à s’at­ta­quer à tout le spectre des en­jeux po­li­tiques contro­ver­sés sou­le­vés par la ges­tion des ori­gnaux. À me­sure que ce­la évo­lue, Al Gor­ley se de­mande si « des pro­jets pi­lotes co­or­don­nés » entre des gou­ver­ne­ments pour­raient fa­ci­li­ter les échanges d’in­for­ma­tions et contri­buer à amé­lio­rer la ré­ponse col­lec­tive.

« Compte te­nu des cir­cons­tances qui va­rient pas­sa­ble­ment entre les pro­vinces et du fait que les re­la­tions avec les Pre­mières Na­tions dif­fèrent d’un mi­lieu à l’autre, j’hé­si­te­rais à pro­po­ser une so­lu­tion unique », dé­clare Gor­ley. Mais tout le monde doit vi­ser à ac­qué­rir une com­pré­hen­sion glo­bale. « J’in­vite tout le monde à con­si­dé­rer le pro­blème des ori­gnaux comme un en­jeu de ges­tion du ter­ri­toire et des res­sources, et à évi­ter d’iso­ler une di­men­sion unique des pro­blèmes.

Sep­tembre + Oc­tobre 2017 Vo­lume 33 Nu­mé­ro 4 Bios­phe­reMa­ga­zine.ca

EN CO­LOM­BIE-BRI­TAN­NIQUE, L’EX­PLOI­TA­TION FO­RES­TIÈRE ET LES AUTRES AC­TI­VI­TÉS IN­DUS­TRIELLES AMÈNENT L’OU­VER­TURE DE CHE­MINS FO­RES­TIERS, QUI À LEUR TOUR PER­METTENT L’AR­RI­VÉE DE VÉ­HI­CULES, DE MA­LA­DIES, DE PRÉ­DA­TEURS ET DE PLU­SIEURS AUTRES ME­NACES.

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.