Le ca­ri­bou sur la brèche

Au­tre­fois abon­dante au-de­là de l’ima­gi­na­tion, cette « es­pèce pa­ra­pluie » est ter­ri­ble­ment me­na­cée. Ce que nous fe­rons main­te­nant et dans les quelques pro­chaines an­nées as­su­re­ra la sur­vie ou la dis­pa­ri­tion de cette ex­tra­or­di­naire créa­ture.

Biosphere - - Reportages - Par Sha­ron Oos­thoek Pho­tos de Pe­ter Ma­ther

Au­tre­fois abon­dante au-de­là de l’ima­gi­na­tion, cette « es­pèce pa­ra­pluie » est ter­ri­ble­ment me­na­cée. Ce que nous fe­rons main­te­nant et dans les quelques pro­chaines an­nées as­su­re­ra la sur­vie ou la dis­pa­ri­tion de cette ex­tra­or­di­naire créa­ture

L’HIS­TOIRE DU CA­RI­BOU, C’EST NOTRE HIS­TOIRE. IL Y A 35 000 ans, quand les pro­to-hu­mains mo­dernes lut­taient pour as­su­rer leur sub­sis­tance en Eu­rope, c’est le renne qui les nour­ris­sait. Des fouilles ar­chéo­lo­giques ont ex­hu­mé des amon­cel­le­ments de dé­tri­tus com­po­sés presque en­tiè­re­ment d’os­se­ments de rennes. Entre 17 000 et 12 000 ans avant notre époque, le ca­ri­bou était une proie tel­le­ment im­por­tante en Eu­rope que les ar­chéo­logues ont par­lé d’un « âge du renne ». Plus ré­cem­ment, les cycles na­tu­rels d’abon­dance et de ra­re­té dans les hardes des ri­vières George et aux Feuilles dans le nord du Qué­bec et du La­bra­dor ont en­gen­dré des épi­sodes de fa­mine chez les Cris, les In­nus et les Inuits.

Au­jourd’hui, le ca­ri­bou de­meure es­sen­tiel pour plu­sieurs po­pu­la­tions au­toch­tones nor­diques, et pas seule­ment comme res­source ali­men­taire et d’ha­bille­ment. Le cer­vi­dé joue un rôle cen­tral dans leurs ré­cits de la créa­tion, leurs va­leurs et leurs re­la­tions avec le ter­ri­toire, comme ça a été le cas de­puis au moins 12 000 ans, de­puis le re­cul de l’in­land­sis gla­ciaire du conti­nent nord-amé­ri­cain. L’es­pèce « est pro­fon­dé­ment an­crée dans notre psy­ché », dit John B. Zoe, un membre de la Pre­mière Na­tion Tłį­cho. « Notre langue et notre mode de vie sont en­tiè­re­ment ba­sés sur le ca­ri­bou. »

Mais avec le dé­clin ac­cé­lé­ré du ca­ri­bou par­tout au pays, ce mode de vie est me­na­cé. Chez le ca­ri­bou de la toun­dra de la harde Ba­thurst, où vit Zoe dans les Ter­ri­toires du Nor­dOuest, on est pas­sé d’un som­met de po­pu­la­tion d’en­vi­ron 450 000 au mi­lieu des an­nées 80 à un mi­ni­mum d’en­vi­ron 18 000 au­jourd’hui. Pour la même pé­riode, la ré­colte ti­rée de cette po­pu­la­tion par les Au­toch­tones est pas­sée de 14 000 têtes dans les an­nées 80 à 300 en 2010 et à presque rien au­jourd’hui.

« Un des ef­fets du dé­clin du ca­ri­bou, c’est qu’il coupe les liens entre les gens et le ter­ri­toire », dit Zoe qui tra­vaille comme conseiller du gou­ver­ne­ment Tłį­cho. « Nous de­vons en­cou­ra­ger nos gens à suivre les sen­tiers an­ciens — pas né­ces­sai­re­ment pour la ré­colte, mais pour la conscience. »

Anne Gunn, une bio­lo­giste des ca­ri­bous qui a pas­sé plus de trente ans à tra­vailler avec les gens du Nord et les ca­ri­bous, se fait l’écho de cette pré­oc­cu­pa­tion. « Je suis in­ca­pable d’ima­gi­ner quelle perte de culture ce­la doit être pour les en­fants qui gran­dissent au­jourd’hui. C’est eux qui ont le plus à perdre », dit-elle.

Gunn, qui a d’abord tra­vaillé avec le Ser­vice ca­na­dien de la faune puis avec le gou­ver­ne­ment des Ter­ri­toires du Nor­dOuest, est au­jourd’hui se­mi-re­trai­tée. Elle a un sou­ve­nir très vif de s’être sou­dai­ne­ment re­trou­vée en­tou­rée de mil­liers de ca­ri­bou : « Tu en­tends quelque chose, puis tu sens des odeurs, puis ils sont tout au­tour de toi. Le pay­sage se met à bou­ger. Sur 360°, il y a des corps qui bougent. Puis c’est re­par­ti, dit-elle. Je crois que, comme bio­lo­giste, si je de­vais sur­vo­ler la toun­dra vide au­jourd’hui, ce­la me bri­se­rait le coeur. »

Mais pour la ma­jo­ri­té d’entre nous qui vivent dans le sud du Ca­na­da, nous ne sommes pas aus­si concer­nés que Gunn et Zoe. Nous sommes tel­le­ment loin du pays du ca­ri­bou que nous n’avons plus be­soin de lui.

Vrai­ment?

« Mon opi­nion est que nous sommes plus bran­chés sur les ca­ri­bous que ja­mais », dit Jim Schae­fer, bio­lo­giste à l’Uni­ver­si­té Trent, qui les étu­die de­puis plus de trois dé­cen­nies. « Si nous avons en­core des ca­ri­bous à la fin de ce siècle, j’au­rai confiance que nous au­rons ré­so­lu un bon nombre de pro­blèmes et pas seule­ment ceux de leur conser­va­tion. »

Ce que veut dire Schae­fer, c’est que les ca­ri­bous sont une « es­pèce pa­ra­pluie ». Au­tre­ment dit, on les choi­sit pour prendre des dé­ci­sions re­la­tives à la conser­va­tion ty­pi­que­ment parce qu’en les pro­té­geant, on se trouve à pro­té­ger plu­sieurs autres es­pèces qui par­tagent le même éco­sys­tème.

Dans le Nord, par exemple, les ca­ri­bous sont au centre de la chaîne ali­men­taire. Comp­tant par­mi les plus grands et les plus abon­dants mam­mi­fères ter­restres, ils sont les proies des loups, des ours et d’autres es­pèces qui se re­paissent de leur car­casse. Leurs dé­jec­tions sont aus­si un ap­port es­sen­tiel pour les sols nor­diques pauvres en nu­tri­ments. Sous les basses tem­pé­ra­tures, l’azote, le car­bone et le phos­phore prennent beau­coup de temps à re­tour­ner à la terre. Mais le sys­tème di­ges­tif des ca­ri­bous dé­com­pose efficacement la ma­tière vé­gé­tale. Un ani­mal peut dé­fé­quer jus­qu’à 25 fois par jour et dis­per­ser jus­qu’à 225 kg par an­née de dé­jec­tions nour­ris­santes pour le sol.

Les ca­ri­bous sont aus­si es­sen­tiels à la vie des lacs nor­diques. Ils consti­tuent une source si­gni­fi­ca­tive de sang pour les mous­tiques, sans quoi ceux-ci se­raient in­ca­pables de pro­duire leurs oeufs. C’est im­por­tant parce que les larves de mous­tiques se nour­rissent d’algues mi­cro­sco­piques et de planc­ton, et nour­rissent à leur tour les pois­sons et les oi­seaux.

Les ca­ri­bous qui vivent le plus au sud, dans la fo­rêt bo­réale et dans les mon­tagnes, sont tout au­tant une es­pèce pa­ra­pluie que leurs congé­nères sep­ten­trio­naux. Ils pré­fèrent les fo­rêts qui comptent au moins 50 ans d’âge, un ha­bi­tat qui convient aus­si à plu­sieurs autres es­pèces de plantes et d’ani­maux. Alors que la plu­part ne migrent pas comme le font les ca­ri­bous nor­diques, ils ont quand même be­soin de vastes pay­sages pour se dis­per­ser et mi­ni­mi­ser le risque que des loups et des ours tuent leurs pe­tits. La den­si­té ty­pique du ca­ri­bou bo­réal est d’en­vi­ron un ani­mal par 16 km².

« Le ca­ri­bou exige une vaste pers­pec­tive, dit Schae­fer. Ce­la ne cor­res­pond pas avec notre no­tion qui veut que 20 an­nées consti­tuent un plan à long terme. Nous ne com­pren­drons pas la conser­va­tion de cet ani­mal tant que nous ne chan­ge­rons pas d’échelle », tant pour la géo­gra­phie que dans l’échelle du temps.

Le bi­lan fi­nal, disent les bio­lo­gistes des ca­ri­bous, c’est que, là où des po­pu­la­tions de ca­ri­bou en san­té existent, le ter­ri­toire est pro­ba­ble­ment aus­si en san­té, pro­cu­rant des ser­vices éco­sys­té­miques tels que de l’air et de l’eau propres, de la nour­ri­ture et du car­bu­rant, es­sen­tiels à la vie, y com­pris la nôtre.

Mais voi­là le pro­blème : la ma­jo­ri­té des po­pu­la­tions de ca­ri­bous ne sont pas en san­té. L’ani­mal qui dé­core notre pièce de 25 cents a dé­jà été l’es­pèce sau­vage la plus ré­pan­due au Ca­na­da, pré­sente dans près de 80 % du pays, de­puis Terre-Neuve et les Ma­ri­times jus­qu’aux îles Hai­da Gwaii, et du sud de l’Al­ber­ta jus­qu’à l’île El­les­mere.

Au­jourd’hui, leur nombre et leur ex­ten­sion géo­gra­phique ont été consi­dé­ra­ble­ment ré­duits. Au moins une po­pu­la­tion est dis­pa­rue : le ca­ri­bou de Daw­son, un pe­tit ani­mal de cou­leur pâle qui a été aper­çu pour la der­nière fois dans les an­nées 30 dans l’ar­chi­pel Hai­da Gwaii, au large de la Co­lom­bie-Bri­tan­nique. Le même sort at­tend plu­sieurs po­pu­la­tions, à brève échéance. La harde de Val-d’Or au Qué­bec ne compte plus que 18 in­di­vi­dus tan­dis qu’en Al­ber­ta, la harde Lit­tle Smo­ky n’est guère plus en san­té.

Ou­vrons la len­tille un peu plus large, et le spec­tacle est tout aus­si dé­ran­geant. En Al­ber­ta, le ca­ri­bou n’est plus pré­sent dans 60 % de ce qui consti­tuait son ter­ri­toire d’ori­gine. Il est aus­si dis­pa­ru de 40 % de son ex­ten­sion en C.-B. En On­ta­rio, la moi­tié de son ha­bi­tat de fo­rêt bo­réale a été per­due au pro­fit de l’in­dus­trie et de l’ex­ploi­ta­tion fo­res­tière. Au Yu­kon, aux T. N.-O. et au Nu­na­vut, il oc­cupe tou­jours une bonne par­tie de son ha­bi­tat d’ori­gine. Le pro­blème là n’est pas tant le ter­ri­toire que son simple nombre. Plu­sieurs hardes ont dé­cli­né de

80 à 90 % au cours de la der­nière dé­cen­nie.

LES CA­RI­BOUS FONT PAR­TIE DE LA FA­MILLE DES

cer­vi­dés, avec les ori­gnaux et les wa­pi­tis. Ils sont gé­né­ra­le­ment plus pe­tits que ceux-là et s’en dis­tinguent du fait que les mâles et les fe­melles portent des bois. En gé­né­ral, les adultes ont un pe­lage brun fon­cé avec des taches plus pâles au­tour du cou et de la croupe, et du blanc au-des­sus des sa­bots. Et comme tous ceux qui ont fré­quen­té les ca­ri­bous vous le di­ront, ils pro­duisent un cli­què­te­ment quand ils marchent, qui pro­vient des ten­dons qui glissent sur les os des pieds.

Comme leurs cou­sins, ils broutent de l’herbe, des ca­rex, des feuilles de bou­leau et de saule, et des mousses. Mais à la dif­fé­rence des autres, ils peuvent aus­si man­ger du li­chen, ce qui leur per­met de sur­vivre aux hautes al­ti­tudes et dans la toun­dra.

Les bio­lo­gistes divisent les ca­ri­bous en trois prin­ci­paux éco­types, se­lon leur ha­bi­tat de pré­di­lec­tion : les mi­gra­teurs de la toun­dra, les ca­ri­bous des mon­tagnes et ceux de la fo­rêt bo­réale. Ils ne forment qu’une seule es­pèce et peuvent se re­pro­duire, mais ils ont des modes de vie dif­fé­rents, se­lon la ma­nière dont ils se dis­persent ou se re­groupent en hardes — pour gé­rer la pré­da­tion : ils peuvent se perdre dans le pay­sage ou dans le trou­peau.

Les ca­ri­bous de la toun­dra, par exemple, vivent en hardes de plu­sieurs di­zaines de mil­liers d’in­di­vi­dus et en­tre­prennent une des plus longues mi­gra­tions ter­restres de tous les mam­mi­fères, tra­ver­sant des cen­taines ou des mil­liers de ki­lo­mètres sur la glace et le mus­keg ge­lé jus­qu’à leurs ter­ri­toires de mise bas. Leur nombre fluc­tue se­lon un cycle na­tu­rel d’en­vi­ron 40 ans, en ré­ponse aux va­ria­tions du cli­mat, de la dis­po­ni­bi­li­té de la nour­ri­ture et du har­cè­le­ment des in­sectes.

Les ca­ri­bous des mon­tagnes et des fo­rêts ne connaissent pas des va­ria­tions aus­si im­por­tantes de leurs po­pu­la­tions. Leur mode de vie aus­si est dif­fé­rent. Leur vie est plu­tôt sé­den­taire, en plus pe­tits groupes. Les fe­melles bo­réales mettent ha­bi­tuel­le­ment bas seules, sou­vent sur des îles re­la­ti­ve­ment pro­té­gées ou dans le mus­keg, tan­dis que les fe­melles ges­tantes des mon­tagnes se di­rigent vers des al­ti­tudes plus éle­vées.

Chaque éco­type est sou­mis à des me­naces dif­fé­rentes. La chute des po­pu­la­tions de ca­ri­bous mi­gra­teurs est plus dif­fi­cile à do­cu­men­ter puisque les hardes connaissent dé­jà des cycles im­por­tants. Comme l’ob­serve Gunn, on peut avoir l’im­pres­sion, quand les po­pu­la­tions sont faibles, qu’elles pour­raient re­bon­dir comme elles l’ont tou­jours fait.

Mais quand les po­pu­la­tions sont peu nom­breuses, les ca­ri­bous montrent moins de ré­si­lience face aux chan­ge­ments dans l’en­vi­ron­ne­ment. Dans le Nord, où vivent les mi­gra­teurs, l’en­vi­ron­ne­ment évo­lue ra­pi­de­ment. La pré­da­tion, les pa­ra­sites et la chasse sont tous des fac­teurs de la mor­ta­li­té des ca­ri­bous, mais la chasse est ce­lui sur le­quel nous avons le plus de contrôle, même si ce­la se passe de ma­nière com­plexe et contro­ver­sée.

Gunn at­tri­bue une par­tie du blâme pour le dé­clin des ca­ri­bous à la len­teur à ré­agir des au­to­ri­tés. Elle constate que les ges­tion­naires ont tar­dé à di­mi­nuer les quo­tas de chasse face aux nou­velles tech­no­lo­gies. « La chasse a chan­gé, avec des ac­cès plus fa­ciles grâce aux routes, aux mo­to­neiges et même aux té­lé­phones cel­lu­laires et aux GPS, dit-elle. Les ges­tion­naires n’ont pas ajus­té les quo­tas de ré­colte as­sez ra­pi­de­ment en pro­por­tion du nombre des ca­ri­bous, jus­qu’à ce qu’il soit trop tard. »

L’ex­ploi­ta­tion in­dus­trielle, et par­ti­cu­liè­re­ment l’in­dus­trie mi­nière, a aus­si

ses im­pacts sur l’en­vi­ron­ne­ment nor­dique du ca­ri­bou. Des re­cherches por­tant sur la harde Ba­thurst montrent un changement de la dis­tri­bu­tion des ca­ri­bous à des dis­tances al­lant jus­qu’à 25 km d’une grande mine à ciel ou­vert. « Cette balle est plus puis­sante que celle qui sort d’un fu­sil », dit Zoe.

Les chan­ge­ments cli­ma­tiques, entre-temps, sont une par­tie de po­ker pour les ca­ri­bous. Des tem­pé­ra­tures plus chaudes au Nord pour­raient pro­duire une vé­gé­ta­tion plus abon­dante. Par contre, ça pour­rait aus­si fa­ci­li­ter la crois­sance des ar­bustes, qui peuvent être fa­vo­rables comme dé­fa­vo­rables. Les ar­bustes font de l’ombre sur les li­chens qui ont be­soin de so­leil, mais leur sys­tème ra­ci­naire est sus­cep­tible de fa­vo­ri­ser la crois­sance des cham­pi­gnons, que les ca­ri­bous adorent.

Par contre, les chan­ge­ments cli­ma­tiques se tra­dui­ront sû­re­ment par da­van­tage de har­cè­le­ment de la part des in­sectes, ce qui freine le brou­tage et épuise l’éner­gie des ca­ri­bous. Les cycles gel-dé­gel plus fré­quents as­so­ciés au ré­chauf­fe­ment peuvent aus­si pro­vo­quer l’ap­pa­ri­tion d’une couche de fri­mas sur le li­chen, ce qui com­pli­que­ra l’ali­men­ta­tion des her­bi­vores.

« Je ne crois pas que nous ayons as­sez de connais­sances pour com­prendre les com­pro­mis as­so­ciés à la sur­vie des ca­ri­bous, dit Gunn. Nous sa­vons par contre que, s’ils se ré­ta­blissent, ils se ré­ta­bli­ront dans un pay­sage trans­for­mé. »

Plus au sud, chez les ca­ri­bous des fo­rêts et des mon­tagnes, la prin­ci­pale cause du dé­clin est la mo­di­fi­ca­tion des ha­bi­tats. La ré­colte fo­res­tière, les in­fra­struc­tures pé­tro­lières et ga­zières, les amé­na­ge­ments hy­dro­élec­triques et l’ex­ploi­ta­tion mi­nière de même que les ins­tal­la­tions hu­maines sont les prin­ci­paux res­pon­sables. Par exemple, on ré­colte les vieilles fo­rêts qui sont le do­maine des li­chens. Les coupes à blanc ouvrent aus­si le ter­ri­toire aux ori­gnaux et aux cerfs de Virginie qui sont at­ti­rés par les re­pousses de buis­sons et de co­ni­fères qui y pros­pèrent. À leur tour, les autres on­gu­lés at­tirent des pré­da­teurs comme les loups, tan­dis que les che­mins fo­res­tiers et les lignes de le­vés sis­miques leur fa­ci­litent la cir­cu­la­tion pour trouver le ca­ri­bou.

La re­cherche de Schae­fer montre que le ca­ri­bou bo­réal est plus sus­cep­tible de dis­pa­raître à l’in­té­rieur de 4 km d’une route, même d’un simple che­min fo­res­tier iso­lé. Ce qui est en jeu ici, c’est que, si les loups se nour­rissent prin­ci­pa­le­ment d’ori­gnaux et de cerfs, ils n’hé­si­te­ront pas à faire leur re­pas d’un ca­ri­bou qu’ils croisent en che­min. Les ori­gnaux et les cerfs se re­pro­duisent plus ra­pi­de­ment que les ca­ri­bous et leur po­pu­la­tion peut sup­por­ter la pré­da­tion. Les ca­ri­bous, pas tel­le­ment.

C’est ce qui ar­rive aus­si avec la harde de Gas­pé­sie, une po­pu­la­tion iso­lée d’en­vi­ron 90 ca­ri­bous des mon­tagnes au sud du fleuve Saint-Laurent. « Si les condi­tions ne changent pas, dans 20 à 35 ans, la harde de Gas­pé­sie se­ra dis­pa­rue », dit Mar­tin-Hugues St-Laurent, bio­lo­giste du ca­ri­bou à l’Uni­ver­si­té du Qué­bec à Ri­mous­ki.

Les ex­perts du ca­ri­bou consi­dèrent que leur ré­ta­blis­se­ment dé­pen­dra de notre vo­lon­té d’agir, tant à court qu’à long terme. Cette an­née, deux pro­po­si­tions à court terme ont sou­le­vé d’im­por­tantes contro­verses — une au Qué­bec et une en Al­ber­ta.

En avril, le gou­ver­ne­ment qué­bé­cois a pro­po­sé de cap­tu­rer les dix-huit membres res­tants de la harde de Val-d’Or et de les trans­por­ter au zoo de Saint-Fé­li­cien. Des scien­ti­fiques ont ac­cu­sé pu­bli­que­ment le gou­ver­ne­ment de ne pas avoir étu­dié suf­fi­sam­ment la pos­si­bi­li­té que la harde dis­pa­raisse sans cette in­ter­ven­tion. Les groupes en­vi­ron­ne­men­taux l’ont ac­cu­sé de ser­vir les in­té­rêts de l’in­dus­trie fo­res­tière et mi­nière avant la pro­tec­tion des ha­bi­tats. La pro­po­si­tion a été aban­don­née deux mois plus tard, quand le zoo a re­ti­ré son offre, en ré­ponse au mé­con­ten­te­ment po­pu­laire. Au mo­ment d’al­ler sous presse, le gou­ver­ne­ment étu­diait tou­jours di­verses so­lu­tions pour le sau­ve­tage de la harde.

Entre-temps, la pro­po­si­tion al­ber­taine pour ré­ta­blir la harde Lit­tle Smo­ky en ex­tinc­tion consiste à dé­li­mi­ter un grand pé­ri­mètre fo­res­tier pour les fe­melles gra­vides et les pe­tits. Ce plan est tou­jours à l’étude pour l’ins­tant. Cette harde, qui compte en­vi­ron 80 in­di­vi­dus, vit au mi­lieu d’un ter­ri­toire dé­vas­té par l’ex­plo­ra­tion pé­tro­lière et ga­zière. « Le ter­rain le plus per­tur­bé au Ca­na­da », se­lon le bio­lo­giste pro­vin­cial Dave Her­vieux. Le pro­jet du gou­ver­ne­ment consis­te­rait à créer un en­clos de 30 km2 où les fe­melles et leurs veaux se­raient pro­té­gés des pré­da­teurs, avec la pos­si­bi­li­té de l’élar­gir à 100 km2. Une fois les jeunes as­sez grands et forts, soit après en­vi­ron un an, ils se­raient re­lâ­chés dans les ter­ri­toires en­vi­ron­nants. Par­mi les dan­gers, il y a le risque que le pro­jet en­gendre des ani­maux non pré­pa­rés à évi­ter les pré­da­teurs, ou ce­lui d’un in­cen­die de fo­rêt qui dé­trui­rait le mi­lieu. D’autre part, on en­vi­sage d’au­to­ri­ser des ac­ti­vi­tés in­dus­trielles dans les li­mites de la zone vi­sée.

L’en­clos de ma­ter­ni­té fait par­tie d’une sé­rie d’in­ter­ven­tions al­ber­taines qui com­prennent la res­tau­ra­tion de pay­sages et des abat­tages de loups — qui sou­lèvent leur part de contro­verse et de dé­trac­teurs. Mais le gou­ver­ne­ment af­firme que les en­clos consti­tuent la clé pour as­su­rer la sur­vi­vance de la harde jus­qu’à ce qu’elle puisse se ré­ta­blir dans un pay­sage ré­ha­bi­li­té.

« Quand ils dis­pa­raissent, c’est pour de bon, dit Her­vieux. Je ne vois nulle part au Ca­na­da où la conser­va­tion des ha­bi­tats pour­ra prendre place quand ils se­ront dis­pa­rus. »

Ce­la ex­plique pour­quoi la ma­jo­ri­té des so­lu­tions à court terme sont cen­trées sur des in­ter­ven­tions de ré­duc­tion de la pré­da­tion. En Al­ber­ta et en C.-B., où des plans de conser­va­tion com­prennent des abat­tages de loups à par­tir d’hé­li­co­ptères, des re­cherches montrent que le nombre des ca­ri­bous aug­mente. Mais des études de sui­vi, peu nom­breuses, sug­gèrent que, quand les abat­tages de loups cessent, la po­pu­la­tion des ca­ri­bous re­com­mence à dé­cli­ner.

Dans le sud de la C.-B., les au­to­ri­tés ont aus­si ex­pé­ri­men­té des abat­tages d’ori­gnaux, dans l’es­poir qu’en fai­sant di­mi­nuer le nombre des loups, on per­met­trait aux ca­ri­bous de re­ve­nir en nombre. En 2003, la pro­vince a mul­ti­plié par 10 le nombre des per­mis de chasse à l’ori­gnal dans un ter­ri­toire de 6 500 km2 de la cor­dillère Co­lum­bia. Une étude me­née par

EN MI­GRA­TION

Des ca­ri­bous de la toun­dra de l’im­mense harde Por­cu­pine du Yu­kon se dé­placent entre leur ter­ri­toire de mise bas au nord, et leur ter­rain d’hi­ber­na­tion plus au sud.

LE COM­MEN­CE­MENT DE LA FIN

Les ca­ri­bous sont es­sen­tiels pour plu­sieurs po­pu­la­tions au­toch­tones du Nord, et pas seule­ment comme source ali­men­taire : « Notre langue et notre mode vie sont en­tiè­re­ment ba­sés sur le ca­ri­bou. »

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