Na­ture et culture tech

Grâce aux der­nières in­no­va­tions tech­no­lo­giques, les scien­ti­fiques et les in­ter­ve­nants en conser­va­tion réa­lisent des dé­cou­vertes im­por­tantes à pro­pos des es­pèces sau­vages et de leurs ha­bi­tats, que ce soit dans la pro­fon­deur des océans ou sur les che­mins du

Biosphere - - Reportages - Par Ker­ry Banks Il­lus­tra­tions de Da­mien Vi­gnaux

Grâce aux der­nières in­no­va­tions tech­no­lo­giques, les scien­ti­fiques et les in­ter­ve­nants en conser­va­tion réa­lisent des dé­cou­vertes im­por­tantes à pro­pos des es­pèces sau­vages et de leurs ha­bi­tats, que ce soit dans la pro­fon­deur des océans ou sur les che­mins du ciel

Lance Bar­rett-Len­nard se rap­pelle son im­pres­sion quand il a vu pour la pre­mière fois des pho­tos d’épau­lard prises de­puis un drone, alors qu’il étu­diait ces mam­mi­fères ma­rins de­puis 25 ans. Il a été frap­pé par leur beau­té phy­sique et leur au­ra de ten­dresse familiale. « Lorsque vous les ob­ser­vez de­puis le ciel, vous consta­tez qu’ils passent la ma­jeure par­tie de leur temps à na­ger tel­le­ment proches les uns des autres qu’ils se touchent presque », com­mente le di­rec­teur des re­cherches sur les cé­ta­cés à l’Aqua­rium de Van­cou­ver. « C’est leur fa­çon d’en­tre­te­nir leurs liens so­ciaux. Il s’en dé­gage une im­pres­sion de fra­gi­li­té, d’une cer­taine ma­nière. Quand vous les voyez culti­ver cette sorte de proxi­mi­té pour le contact et le ré­con­fort, ils cessent d’être cette énorme ma­chine noir et blanc ca­pable de dé­vo­rer n’im­porte quoi dans l’océan, pour de­ve­nir des ani­maux fra­giles dont nous de­vons vé­ri­ta­ble­ment prendre soin. »

Ces pho­tos ré­col­tées au large de l’île de Van­cou­ver par des cher­cheurs de l’Aqua­rium de Van­cou­ver et de l’Ad­mi­nis­tra­tion amé­ri­caine des océans et de l’at­mo­sphère (NOAA) ba­sés à San Die­go sont prises par un pe­tit drone spé­cia­li­sé ap­pe­lé hexa­co­ptère. Elles four­nissent aux bio­lo­gistes un aper­çu unique de la fa­çon dont les orques, ces pré­da­teurs su­pé­rieurs, par­tagent leur nour­ri­ture, al­laitent leurs pe­tits et gèrent les conflits au sein du pod. Puisque l’hexa­co­ptère com­porte un al­ti­mètre, les cher­cheurs peuvent aus­si me­su­rer les di­men­sions des orques à un cen­ti­mètre près, ce qui per­met d’éva­luer leur état de san­té de sai­son en sai­son et de dé­ter­mi­ner si elles s’ali­mentent suf­fi­sam­ment. Il s’agit d’une in­for­ma­tion es­sen­tielle, puisque ces cé­ta­cés qui forment une po­pu­la­tion ap­pe­lée « ré­si­dente » sont sé­rieu­se­ment me­na­cés. En jan­vier 2017, il res­tait seule­ment 205 in­di­vi­dus dans la po­pu­la­tion ré­si­dente du nord et 79 dans celle du sud.

Le rôle crois­sant des drones dans la re­cherche sur les orques n’est qu’un exemple d’une ré­vo­lu­tion conti­nue des tech­no­lo­gies nu­mé­riques qui ha­bi­litent les bio­lo­gistes à ré­col­ter des don­nées sur la faune de ma­nière qua­si in­ima­gi­nable il y a seule­ment quelques an­nées. Une pa­no­plie d’ou­tils tech­no­lo­giques in­no­vants per­mettent non seule­ment de suivre les dé­pla­ce­ments des ani­maux, sur terre, dans l’air et dans l’eau, mais aus­si de me­su­rer les chan­ge­ments dans leur corps; les scien­ti­fiques consi­dèrent que ces nou­velles don­nées amènent des dé­cou­vertes clés qui se tra­dui­ront dans de meilleures dé­ci­sions en ges­tion de la faune et des ha­bi­tats.

Cette science d’avant-garde com­prend de mi­nus­cules dis­po­si­tifs élec­tro­niques qui peuvent suivre le parcours de mi­gra­tion d’un oi­seau chan­teur, des col­liers in­tel­li­gents ca­pables de trans­mettre des mes­sages en temps réel sur la po­si­tion d’un ani­mal, des ac­cé­lé­ro­mètres qui re­cueillent des don­nées sur l’éner­gie dé­pen­sée par des mam­mi­fères ma­rins dans leur re­cherche de nour­ri­ture, des émet­teurs so­nores qu’on peut fixer à des fi­lets de pêche et qui aver­ti­ront les cé­ta­cés des dan­gers d’en­che­vê­tre­ment et des ca­mé­ras à haute ré­so­lu­tion dé­clen­chées par le mou­ve­ment ca­pables d’en­re­gis­trer les images et les sons pro­duits par des ani­maux sau­vages dans des en­droits iso­lés.

Ces tech­no­lo­gies ouvrent des fe­nêtres sur la vie se­crète d’es­pèces dif­fi­ciles à étu­dier. En 2016, une vi­déo tour­née dans le dé­troit Trem­blay, au Nu­na­vut, a per­mis d’étu­dier des nar­vals qui as­som­maient des mo­rues arc­tiques au moyen de leur longue dé­fense, dans des mou­ve­ments ra­pides et sac­ca­dés, pour fa­ci­li­ter leur con­som­ma­tion des pois­sons. Ce com­por­te­ment, qu’on n’avait ja­mais ob­ser­vé avant, est im­por­tant parce qu’il éta­blit une fonc­tion pour la mys­té­rieuse dé­fense du cé­ta­cé, mais aus­si parce qu’il confirme où ils se nour­rissent en été. En iden­ti­fiant les ré­gions où ils se pro­curent leur nour­ri­ture et où ils mettent bas, les in­ter­ve­nants

en conser­va­tion sont à même de pro­té­ger leur en­vi­ron­ne­ment et les iti­né­raires de mi­gra­tions de ces cé­ta­cés qu’on re­trouve presque ex­clu­si­ve­ment dans les eaux ca­na­diennes.

Avec une autre ap­pli­ca­tion spec­ta­cu­laire, des cher­cheurs ont com­men­cé à uti­li­ser des hexa­co­ptères pour re­cueillir du mu­cus pré­sent dans les ex­ha­lai­sons de bé­lu­gas et de ror­quals à bosse. Le drone reste im­mo­bile à en­vi­ron 3 m au-des­sus d’une ba­leine im­mer­gée et at­tend qu’elle re­monte pour ex­pi­rer. Une pla­quette sté­ri­li­sée est fixée sur le drone et re­cueille la va­peur conden­sée. Ces échan­tillons peuvent être uti­li­sés pour éta­blir des diag­nos­tics sur une foule de fac­teurs comme l’ADN, la pré­sence d’hor­mones, de vi­rus et de bac­té­ries, et jus­qu’à l’ab­sorp­tion de pro­duits chi­miques et de toxines. Ce type d’échan­tillon­nage est utile pour éta­blir des don­nées de ré­fé­rence qui per­met­tront de com­pa­rer l’évo­lu­tion de la san­té d’une ba­leine avec le temps, en par­ti­cu­lier si des in­dices de ma­la­die sont pré­sents.

Les ef­fets des drones sur les ani­maux ob­ser­vés consti­tuent un do­maine étu­dié sys­té­ma­ti­que­ment, mais Bar­rett-Len­nard in­siste qu’à ce jour « nous n’avons dé­tec­té au­cune réaction né­ga­tive à la pré­sence des drones de la part des ba­leines et nous n’avons même pas d’in­dice qu’elles pour­raient consi­dé­rer ceux-ci comme dignes d’in­té­rêt ».

Le coût abor­dable des drones et leur fa­ci­li­té d’uti­li­sa­tion donnent à ceux-ci un avan­tage évident sur les hé­li­co­ptères et les pe­tits avions, long­temps uti­li­sés pour étu­dier la faune de­puis le ciel. Non seule­ment ces mé­thodes sont-elles per­tur­ba­trices pour la faune, mais elles sont aus­si dan­ge­reuses pour les cher­cheurs. Se­lon une étude pu­bliée en 2003 dans le Wild­life So­cie­ty Bul­le­tin, 60 bio­lo­gistes amé­ri­cains sont dé­cé­dés dans des ac­ci­dents d’avion entre 1937 et 2000, ce qui consti­tue leur pre­mière cause de mor­ta­li­té sur le ter­rain.

Da­vid Bird, pro­fes­seur émé­rite de bio­lo­gie de la faune à l’Uni­ver­si­té McGill et édi­teur fon­da­teur du Jour­nal of Un­man­ned Ve­hicle Sys­tems (Jour­nal des sys­tèmes de trans­port sans pi­lote) — et qui est aus­si l’au­teur de la chro­nique Or­ni­tho du pré­sent ma­ga­zine —, croit que les drones « ont un po­ten­tiel ab­so­lu­ment fas­ci­nant », qui est en­core loin d’être en­tiè­re­ment réa­li­sé, compte te­nu des lois sé­vère qui en­tourent l’ex­ploi­ta­tion de ces ap­pa­reils, dont un rè­gle­ment qui res­treint leur uti­li­sa­tion à la dis­tance de vi­si­bi­li­té di­recte de l’opé­ra­teur.

Pour illus­trer les avan­tages des drones dans le tra­vail de re­le­vé de ter­rain, Bird ra­conte une étude me­née par un de ses étu­diants de deuxième cycle où l’on a uti­li­sé un drone à voi­lure fixe pour dé­nom­brer une co­lo­nie de sternes pier­re­ga­rins sur deux îles du Nou­veau-Bruns­wick. La mé­thode tra­di­tion­nelle pour le re­cen­se­ment des oi­seaux dans ce contexte exige une chaîne de per­sonnes qui vont ra­tis­ser la sur­face de l’île. « Ce­la stresse les oi­seaux; ils dé­fèquent sur vous, vous pi­cossent la tête », dit Bird. Le pas­sage du drone pro­voque aus­si une réaction, mais elle est tem­po­raire. « Quand l’avion est pas­sé pour la pre­mière fois, la plu­part des sternes ont quit­té leur nid. La deuxième fois, seule­ment la moi­tié s’est en­vo­lée. La troi­sième fois, presque au­cune n’a ré­agi. » En termes de pré­ci­sion, les ré­sul­tats des deux mé­thodes étaient très proches, avec seule­ment 5 % de dif­fé­rence.

Mais Bird ad­met que les drones ont leurs in­con­vé­nients. Ils ne fonc­tionnent pas si la ca­no­pée est épaisse ou par condi­tions mé­téo ex­trêmes, les pales peuvent bles­ser les oi­seaux et cer­tains oi­seaux at­taquent les drones, en par­ti­cu­lier les aigles pê­cheurs. « Les bal­bu­zards sont par­ti­cu­liè­re­ment agres­sifs. Je me suis trou­vé dans un hé­li­co­ptère conven­tion­nel at­ta­qué par des bal­bu­zards. Ils n’ont peur de rien. »

Les oi­seaux mi­gra­teurs sont un autre do­maine scien­ti­fique qui a beau­coup bé­né­fi­cié des in­no­va­tions tech­no­lo­giques. Pen­dant des dé­cen­nies, les ba­lises de té­lé­mé­trie par sa­tel­lite consti­tuaient l’éta­lon-or du re­pé­rage des ani­maux, mais même les plus pe­tites pe­saient au­tour de 10 grammes, ce qui les ren­dait trop lourdes pour beau­coup d’oi­seaux. Puis, en 2007, les géo­lo­ca­li­sa­teurs ont chan­gé tout ça. Pe­sant moins qu’une pièce de 1 cent, ces pe­tites mer­veilles ali­men­tées par bat­te­rie peuvent être ins­tal­lées sur la croupe d’un oi­seau et re­te­nues par un har­nais en­tou­rant les pattes. Ils sont pour­vus d’un cap­teur qui en­re­gistre des don­nées re­la­tives à l’in­ten­si­té lu­mi­neuse à in­ter­valles ré­gu­liers, ce qui per­met aux scien­ti­fiques de re­cons­ti­tuer tout l’iti­né­raire mi­gra­toire des oi­seaux. Heu­reu­se­ment, la plu­part des oi­seaux chan­teurs sont très « fi­dèles aux lieux », de sorte qu’ils re­tournent aux mêmes ter­ri­toires d’ali­men­ta­tion an­née après an­née.

Col­li­ger de l’in­for­ma­tion sur les mi­gra­tions est cru­cial pour la conser­va­tion des oi­seaux chan­teurs dont les po­pu­la­tions sont en dé­clin de­puis plu­sieurs an­nées. Avant l’ar­ri­vée des géo­lo­ca­li­sa­teurs, les bio­lo­gistes sa­vaient éton­nam­ment peu de choses sur la vie de ces oi­seaux pen­dant les sept ou huit mois pen­dant les­quels ils mi­graient ou se trou­vaient confor­ta­ble­ment ins­tal­lés dans leurs re­fuges mé­ri­dio­naux.

Les pre­mières études uti­li­sant les géo­lo­ca­li­sa­teurs ont été me­nées par Brid­get Stutch­bu­ry, une or­ni­tho­logue de l’Uni­ver­si­té York. Elle a mis en oeuvre la tech­no­lo­gie pour suivre les mi­gra­tions de grives des bois et d’hirondelles noires, dans leurs dé­pla­ce­ments entre le Ca­na­da et les tro­piques. Ses conclu­sions ré­fu­taient plu­sieurs idées re­çues bien ré­pan­dues, y com­pris la no­tion que les oi­seaux chan­teurs volent di­rec­te­ment jus­qu’au sud, avec de courts ar­rêts de res­tau­ra­tion en route. Au lieu de ce­la, les hirondelles noires de Stutch­bu­ry vo­laient très ra­pi­de­ment pen­dant quelques jours, fran­chis­sant jus­qu’à 450 km par jour dans ce qu’elle a nom­mé « la mi­gra­tion par la fronde », avant de s’ar­rê­ter au Mexique pour des va­cances de plu­sieurs se­maines.

De­puis, les géo­lo­ca­li­sa­teurs ont dé­voi­lé da­van­tage de mys­tères des mi­gra­tions des oi­seaux chan­teurs. On a par exemple dé­cou­vert que les mâles et les fe­melles ne migrent pas tou­jours vers les mêmes ré­gions, que les voyages du prin­temps sont plus courts que ceux de l’au­tomne et que les cor­ri­dors de mi­gra­tion va­rient d’une sai­son à l’autre se­lon les sys­tèmes mé­téo­ro­lo­giques et les vents fa­vo­rables.

Les géo­lo­ca­li­sa­teurs ont aus­si mis en lu­mière de ren­ver­sants ex­ploits d’en­du­rance. En 2016, on a sui­vi une sterne arc­tique dans sa mi­gra­tion entre le Nor­thum­ber­land en An­gle­terre et la mer de Wed­dell en An­tarc­tique, un voyage al­ler-re­tour de 96 560 km. Du­rant sa vie, une sterne arc­tique par­cour­ra

2,9 mil­lions de km, soit quatre fois l’al­ler-re­tour entre la Terre et la Lune.

Un autre cham­pion des longues dis­tances est la barge rousse d’Alas­ka, un échas­sier haut de 40 cm qui ac­com­plit une mi­gra­tion de 11 000 km en huit jours, de l’Alas­ka à la Nou­velle-Zé­lande en un seul vol, sans es­cale pour se re­po­ser ou se res­tau­rer.

Une dé­cou­verte clé ti­rée de la re­cherche par géo­lo­ca­li­sa­teur est l’im­por­tance de pro­té­ger les ter­ri­toires d’es­cale. Jeff Wells, di­rec­teur scien­ti­fique et des po­li­tiques au Bo­real Song­bird Ini­tia­tive, un groupe qui se consacre à pré­ser­ver les fo­rêts

Des géo­lo­ca­li­sa­teurs ul­tra­lé­gers ont per­mis, en 2016, de suivre la mi­gra­tion d’une sterne arc­tique entre l’An­gle­terre et la mer de Wed­dell en An­tarc­tique, un voyage al­ler-re­tour de 96 560 ki­lo­mètres.

bo­réales comme ha­bi­tats pour les oi­seaux mi­gra­teurs, consi­dère que ces haltes sont aus­si vi­tales que les ter­ri­toires d’ali­men­ta­tion. Il cite le cas du bé­cas­seau mau­bèche, un oi­seau de ri­vage me­na­cé dont la po­pu­la­tion a di­mi­nué de plus de 50 % au cours des 30 der­nières an­nées, comme exemple du pres­sant be­soin de pro­té­ger les oi­seaux tout au long de leur cycle an­nuel.

Le bé­cas­seau mau­bèche ac­com­plit un épique voyage an­nuel de 16 000 km dans chaque di­rec­tion entre l’Arc­tique ca­na­dien et la pointe mé­ri­dio­nale de l’Amé­rique du Sud. Même s’il vole efficacement, ce gros oi­seau li­mi­cole a be­soin d’un ré­gime sain pour le sou­te­nir pen­dant ses ma­ra­thons, de sorte que les moindres chan­ge­ments dans son iti­né­raire peuvent avoir des im­pacts dra­ma­tiques sur sa ca­pa­ci­té à sur­vivre. C’est un oi­seau gré­gaire qui se dé­place en vo­lées de plu­sieurs mil­liers d’in­di­vi­dus. Wells dé­crit ce lien entre les in­di­vi­dus et les po­pu­la­tions tout au long de leur cycle an­nuel comme « la connec­ti­vi­té mi­gra­toire » et sou­tient que, « pour iden­ti­fier les me­naces, nous de­vons sa­voir exac­te­ment où vont les po­pu­la­tions de ces oi­seaux qui se re­pro­duisent ici au nord, du­rant leur mi­gra­tion ».

Alors que de nou­velles gé­né­ra­tions de dis­po­si­tifs de re­pé­rage com­men­çaient à com­bler les la­cunes dans notre connais­sance du cycle de vie de nos amis à plumes, d’autres ap­pa­reils nous en­seignent ce qui se trame sous la sur­face des mers. Les dis­po­si­tifs uti­li­sés pour étu­dier les mam­mi­fères ma­rins com­prennent des ba­lises acous­tiques qui en­voient des si­gnaux so­nores à des ré­cep­teurs ins­tal­lés sur des bouées ou des sup­ports fixes, des trans­pon­deurs mo­biles qui peuvent être por­tés par des ani­maux plus gros et des ba­lises re­le­vées par sa­tel­lite.

Les mou­chards sont at­ta­chés aux créa­tures ma­rines à l’oc­ca­sion de cap­tures en vie pour les phoques et les ota­ries, ou pour les cé­ta­cés, au moyen de longues perches pour fixer des ven­touses sur leur dos ou en ti­rant une flé­chette au moyen d’une ar­ba­lète ou d’un fu­sil pneu­ma­tique. Les ba­lises, un peu plus pe­tites qu’un pa­quet de cartes, ont des dents ou des bar­billons mé­tal­liques qui s’ac­crochent dans la peau élas­tique de la ba­leine et peuvent y res­ter ac­cro­chées de un à trois mois, avant de se dé­ta­cher.

Ces ins­tru­ments de re­pé­rage pro­duisent une va­rié­té d’in­for­ma­tions au-de­là du simple iti­né­raire des cé­ta­cés : la pro­fon­deur de leurs plon­gées, l’angle de des­cente et l’éner­gie qu’ils consomment dans leur quête de nour­ri­ture. Des dé­cou­vertes in­at­ten­dues se sont ajou­tées ré­cem­ment. Par exemple, les trans­pon­deurs ra­dio-sa­tel­lite ont ré­cem­ment ob­ser­vé que les ror­quals à bosse passent des se­maines à flâ­ner au­tour de mon­tagnes sous-ma­rines pen­dant leurs mi­gra­tions. Les scien­ti­fiques émettent l’hy­po­thèse que ces re­liefs sous-ma­rins sont des aires d’ali­men­ta­tion ou pour­raient ser­vir de lieux de ren­dez-vous pour so­cia­li­ser avec d’autres ba­leines, une fonc­tion qui rap­pelle le rôle des haltes fré­quen­tées par les oi­seaux au cours de leurs voyages an­nuels. « Cette tech­no­lo­gie nous ouvre les yeux sur le fait que ces ani­maux ha­bitent un monde en trois di­men­sions plu­tôt qu’un monde à seule­ment deux di­men­sions comme ce­lui que nous ob­ser­vons de­puis la rive », dit le zoo­lo­giste An­drew Trites, di­rec­teur de l’uni­té de re­cherche sur les mam­mi­fères ma­rins à l’Uni­ver­si­té de la Co­lom­bie-Bri­tan­nique.

C’est tout un défi d’in­ter­pré­ter et de ca­ta­lo­guer la masse d’in­for­ma­tions as­so­ciées à ces nou­velles don­nées, mais elles offrent de nou­velles oc­ca­sions de com­prendre les en­vi­ron­ne­ments dans les­quels vivent et cir­culent ces ani­maux et d’ap­pré­cier com­ment évo­luent ces en­vi­ron­ne­ments. Trites consi­dère que la me­nace des chan­ge­ments cli­ma­tiques ajoute une nou­velle ur­gence à ce tra­vail. « Nous sommes sous pres­sion en ce mo­ment pour éta­blir un ré­fé­ren­tiel de base re­la­tif au com­por­te­ment de ces ani­maux, de telle sorte que, dans dix ans, nous sau­rons ce qui a chan­gé pour eux. »

On a lan­cé ce prin­temps un nou­veau sys­tème ex­pé­ri­men­tal de re­pé­rage des ani­maux ap­pe­lé ICARUS (In­ter­na­tio­nal Coo­pe­ra­tion for Ani­mal Re­search Using Space —Co­opé­ra­tion in­ter­na­tio­nale pour la re­cherche sur les ani­maux au moyen de l’es­pace). Le sys­tème uti­lise des ap­pa­reils so­laires qui trans­mettent leurs don­nées vers la Sta­tion spa­tiale in­ter­na­tio­nale. La pre­mière gé­né­ra­tion de ba­lises ne pèse que 5 g, mais Mar­tin Wi­kels­ki, di­rec­teur de l’Ins­ti­tut Max Planck pour l’or­ni­tho­lo­gie à Ra­dolf­zell, en Al­le­magne, et di­rec­teur d’ICARUS, pré­voit que, dans cinq ans, les ba­lises se­ront as­sez pe­tites pour qu’on puisse les ins­tal­ler sur des abeilles.

Il est cer­tain qu’un fac­teur li­mi­ta­tif pour les sys­tèmes de re­pé­rage aus­si bien que pour les drones a tou­jours été la taille des bat­te­ries. Il faut un com­pro­mis conti­nuel entre la puis­sance et l’au­to­no­mie — des bat­te­ries plus puis­santes per­mettent de trans­mettre da­van­tage d’in­for­ma­tions, mais leur di­men­sion ré­duit leur du­rée d’ex­ploi­ta­tion. Ac­tuel­le­ment, il faut re­char­ger les drones à toutes les 15-20 mi­nutes tan­dis que les dis­po­si­tifs de re­pé­rage par sa­tel­lite peuvent fonc­tion­ner de quelques jours à quelques mois.

On dé­ploie ac­tuel­le­ment des ef­forts consi­dé­rables pour trouver des ma­nières de re­char­ger des drones sans fil en vol et pour al­lon­ger la vie utile des dis­po­si­tifs de sui­vi. Trites croit que nous ver­rons bien­tôt ar­ri­ver des ba­lises qui fonc­tionnent avec des bat­te­ries re­char­geables et qui se­ront re­char­gées par les ani­maux eux-mêmes, soit par l’éner­gie de leurs mou­ve­ments, soit par la cha­leur de leur corps.

Il est quelque peu pa­ra­doxal que la froide sté­ri­li­té de la tech­no­lo­gie, long­temps as­so­ciée à la no­tion d’as­seoir notre do­mi­na­tion sur la na­ture, ouvre au­jourd’hui la pos­si­bi­li­té aux scien­ti­fiques d’étu­dier les ani­maux sau­vages d’une ma­nière plus in­time et ré­vé­la­trice. Ces nou­velles tech­no­lo­gies de re­pé­rage et de sui­vi marquent une rup­ture avec les re­cherches du pas­sé, ba­sées sur la pour­suite. On parle ici d’une ap­proche plus pas­sive, vi­sant à réunir des in­for­ma­tions en dé­ran­geant le moins pos­sible la vie des ani­maux.

Cette nou­velle science en dé­ploie­ment per­met aux ani­maux eux-mêmes d’agir comme cher­cheurs et de ré­vé­ler le monde où ils ha­bitent par l’in­ter­mé­diaire de leurs divers sens. D’une ma­nière très réelle, ils de­viennent des ins­tru­ments vi­vants, des ca­naux d’in­for­ma­tions dans un ré­seau mon­dial en dé­ve­lop­pe­ment qui, idéa­le­ment, fa­ci­li­te­ra la tâche aux hu­mains de pro­té­ger la pla­nète et sa bio­di­ver­si­té.a

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