TOI, MON AMIE, QUI EST AMOU­REUSE D’UN HO­MO­PHOBE

Fugues - - Au-del’a Du Cliché - SA­MUEL LAROCHELLE sa­muel_­la­ro­chelle@hot­mail.com

Toi, qui as trou­vé tant d’ex­cuses afin de re­pous­ser la pre­mière ren­contre entre ton amou­reux et moi. Toi, qui m’as confié à mots cou­verts que ce­lui qui fai­sait battre ton coeur avait un «léger» ma­laise avec les ho­mo­sexuels. Toi, qui as un jour as­sis­té à cette poi­gnée de main po­lie, en­ten­du ces pa­roles for­cées et sen­ti cette gêne im­pos­sible à dis­si­per. Com­ment fais-tu pour être mon amie de­puis tant d’an­nées et ima­gi­ner pas­ser ta vie à ses cô­tés?

Chère de­moi­selle, où est donc ta loyau­té? Com­ment peux-tu être un tel exemple de droi­ture, de pré­sence ras­su­rante et d’af­fec­tion in­con­di­tion­nelle avec tes proches, même quand vos des­tins vous éloignent et que vos ac­tions s’en­tre­choquent, tout en ou­vrant ton coeur à un tel homme? Com­ment se fait-il que tu écoutes mes his­toires amou­reuses sans ja­mais ex­pri­mer la moindre par­celle d’em­bar­ras parce qu’elles sont de na­ture ho­mo­sexuelle, mais que tu me sug­gères de les taire de- vant lui, pour évi­ter un com­men­taire dé­pla­cé de sa part et une ré­plique cin­glante de la mienne? Com­ment fais­tu pour m’ai­mer moi et l’ai­mer lui à la fois?

Après ces quelques lignes, tu dois pro­ba­ble­ment pen­ser que ma ré­ac­tion est dis­pro­por­tion­née. Mais dis-moi, com­ment pour­rais-je de­meu­rer tem­pé­ré face à une si­tua­tion qui me trouble à tant de ni­veaux? À com­men­cer par ce­lui de l’ami­tié. De­puis le temps qu’on se connait, tu as cer­tai­ne­ment consta­té que j’agis comme un «pa­pa lion» avec les miens. Évi­dem­ment, mon clin d’oeil au roi de la jungle va bien au-de­là de ma ti­gnas-se bou­clée aux al­lures de cri­nière et du plai­sir que je prends à chan­ter une toune du Lion King en pleine rue, à deux heures du ma­tin, sans re­te­nue…

Ma ré­fé­rence concerne plu­tôt les ré­flexes de pro­tec­tion qui s’en­clenchent à la se­conde où les êtres qui me sont chers se re­trouvent dans une si­tua­tion dé­li­cate. S’ils sont eux-mêmes en train de se dé­pré­cier et d’étouf­fer la per­sonne mer­veilleuse qui pal­pite en eux, je m’em­presse de ré­ta­blir les faits, usant d’humour, d’iro­nie ou de la fran­chise per­cu­tante que tu as tant sou­vent sa­luée. S’ils se font plu­tôt at­ta­quer/ju­ger par au­trui, je sors les crocs bien acé­rés – au propre comme au fi­gu­ré – et j’ef­face toute la dou­ceur et la gen­tillesse qui ta­pissent mon vi­sage pour me por­ter à leur dé­fense. Même si j’ap­pri­voise, non sans dif­fi­cul­té, l’idée se­lon la­quelle on ne peut at­tendre des autres ce que l’on fait nous-mêmes, j’ac­cepte mal que tu aies des sen­ti­ments pour un homme qui trouve les gais ré­pu­gnants, qui se com- plait dans ses pré­ju­gés et qui ne semble pas près d’évo­luer.

Tu me ré­pon­dras peut-être que je ne peux pas ré­su­mer ton amou­reux à son ho­mo­pho­bie, comme je re­fuse qu’on me ré­sume à mon ho­mo­sexua­li­té. Tu au­rais en par­tie rai­son. Puisque j’ai ton bon­heur à coeur, j’ai bien vu que vous aviez une com­pli­ci­té du ton­nerre et qu’il ac­cueillait ta per­sonne, dans ses beaux et ses moins beaux cô­tés, avec une ou­ver­ture qui fait dé­faut à bien des amou­reux. Tou­te­fois, lorsque tu évoques vos pro­jets de couple, une fu­ture mai­son et d’éven­tuels en­fants, je n’ar­rive pas à taire cer­taines in­ter­ro­ga­tions. Veux-tu vrai­ment qu’un tel homme ait une in­fluence sur ta pro­gé­ni­ture? Aus­si at­ten­tion­né, gé­né­reux et gen­til soit-il avec eux, se­ras-tu en paix avec l’idée que tes pe­tits soient té­moin des ma­laises de leur pa­pa face aux ho­mo­sexuels qu’il croise sur la rue ou qu’il aper­çoit à la té­lé? Res­te­ras-tu in­dif­fé­rente en voyant que tes re­je­tons dé­ve­loppent des com­por­te­ments ne se­rait-ce que lé­gè­re­ment ho­mo­phobes? Trouves-tu que je m’em­balle? Te dis-tu, en ton for in­té­rieur, que je suis tel­le­ment in­tran­si­geant que c’est notre ami­tié qui de­vrait être re­mise en ques­tion? Si c’est le cas, je te de­man­de­rai seule­ment d’en­vi­sa­ger com­ment tu te sen­ti­rais si mon amou­reux en­tre­te­nait une haine des femmes ou qu’il per­pé­tuait des idéaux ra­cistes? Parce que pour moi, tout ce qui res­semble à du re­jet et à des pré­ju­gés face aux gais, aux mi­no­ri­tés vi­sibles et aux représentantes de la gent fé­mi­nine, c’est du pa­reil au même.

Quand j’es­saie de nuan­cer mon point de vue, j’ose ima­gi­ner que le fait de te cô­toyer va sû­re­ment ou­vrir son es­prit bien plus que si tu le quittes par prin­cipe et qu’il conti­nue de mi­jo­ter dans son in­to­lé­rance. Tou­te­fois, si les an­nées passent et que ton amou­reux ne change pas d’un io­ta son rap­port à la com­mu­nau­té LGBT, de mon cô­té, je n’ar­rê­te­rai pas de te ré­pé­ter que tu peux trou­ver mieux. À toi de choi­sir ce que tu peux ac­cep­ter…

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