TOM À LA FERME AU­TOUR DU MONDE

Fugues - - Entrevue - SAMUEL LAROCHELLE

L’au­teur de la pièce, Mi­chel-Marc Bouchard, af­firme que la tra­duc­tion bré­si­lienne qu’il a vue à Rio il y a quelques se­maines est sa pro­duc­tion étran­gère pré­fé­rée. « Ils ont fait une lecture fas­ci­nante de la pièce. Le plus beau ca­deau qu’on peut faire à un au­teur, c’est de lui faire ou­blier qu’il a écrit la pièce qu’on lui pré­sente. Le met­teur en scène a choi­si de ne pas mettre de dé­cors ou de meubles sur scène. Il y avait uni­que­ment de la bouette, une bâche et des sauts. On se sen­tait dé­jà à la ferme. »

Mais com­ment les Bré­si­liens, ré­pu­tés pour leur ma­chisme, ont-ils ac­cueilli cette his­toire? « Les ré­ac­tions du pu­blic et des mé­dias ont été ex­trê­me­ment po­si­tives, mais il faut dire que la pièce a été jouée dans la ca­pi­tale et qu’elle ira peut-être dans une grande ville comme Sao Pau­lo. Je ne crois pas qu’elle va tour­ner en pro­vinces. » Il rap­pelle éga­le­ment que Tom à la ferme n’est pas une pièce pro gais ou an­ti gais, mais une tra­gé­die ho­mo­phobe. « Le pu­blic vibre avec l’his­toire. Quand Tom est sus­pen­du au-des­sus de la fosse, les spec­ta­teurs sont dé­jà dans une es­pèce d’aban­don face à une foule d’aprio­ris. Ils sont en ca­thar­sis avec ce qui se passe. Et à la fin, quand Tom tue Fran­cis, il vient s’as­soir sur le bord de la scène pour s’adres­ser au pu­blic. On passe dans un autre re­gistre, comme un épi­logue sha­kes­pea­rien. En ra­con­tant le meurtre, ça de­vient as­sez po­li­tique. » Autre évé­ne­ment de même na­ture : la pré­sen­ta­tion de trois pro­duc­tions de Tom à la ferme en Ukraine, le pays où une Pride ras­sem­blant 1000 par­ti­ci­pants avait été pro­té­gée par 10 000 re­pré­sen­tants des forces de l’ordre, l’été der­nier. Les re­pré­sen­ta­tions de la pièce à Kiev ont d’ailleurs été faites avec une pré­sence po­li­cière au­tour du théâtre. Une fois en­core, le dra­ma­turge était sur place. « Quand le bai­ser se pro­duit entre les deux gars, j’ai sen­ti que le monde dans la salle ar­rê­tait de res­pi­rer! Et après coup, c’était fas­ci­nant d’ana­ly­ser les pa­ral­lèles entre la pièce et les rap­ports entre l’Ukraine et la Rus­sie : la re­la­tion do­mi­né-do­mi­nant, presque sa­do­ma­so­chiste, alors que Fran­cis pour­rait per­son­ni­fier la Rus­sie et Tom l’Ukraine. J’ai sen­ti que de mon­ter Tom à la ferme à Kiev, c’était un geste po­li­tique! »

Même si les thé­ma­tiques abor­dées dans ses pièces peuvent faire ré­agir da­van­tage les spec­ta­teurs de cer­taines ré­gions du monde, Mi­chel-Marc Bouchard n’ac­cepte pas la cen­sure ni les mo­di­fi­ca­tions au texte pour s’adap­ter aux réa­li­tés lo­cales. «C’est très mal vu d’adap­ter le théâtre et c’est qué­taine en criss! Dans Tom à la ferme, il n’y a pas trop de ré­fé­rents qué­bé­cois. Et en gé­né­ral, de­puis que mes oeuvres voyagent, les ar­tistes ont respecté mon iden­ti­té.»

Il faut dire que le dra­ma­turge est ha­bi­tué de voir ses pièces tra­duites. On n’a qu’à pen­ser aux Fe­luettes, Le che­min des passes dan­ge­reuses, Ch­ris­tine la Reine Gar­çon, Les Grandes cha­leurs, sans ou­blier Les Muses Or­phe­lines, le pre­mier de ses textes joués à l’ex­té­rieur du Ca­na­da, en Ita­lie plus pré­ci­sé­ment. Si l’ex­pé­rience était em­preinte de fier­té, elle est aus­si ve­nue avec son lot de cu­rio­si­té. « Je me de­man­dais pour­quoi une his­toire qui se passe à Saint-Lud­ger-de-Mi­lot, au Lac-Saint-Jean, se ra­mas­sait à Rome, dans un dé­cor de Tos­cane, et dans une autre langue. Il est où l’an­crage? » Outre la qua­li­té de l’his­toire et la pré­sence de per­son­nages forts, la thé­ma­tique uni­ver­selle de la fa­mille a lar­ge­ment contri­bué à la vie in­ter­na­tio­nale des Muses. « La pièce a fonctionné par­ti­cu­liè­re­ment dans les pays où la fa­mille est en­core très forte, comme l’Ita­lie, le Mexique, l’Es­pagne et plu­sieurs pays d’Amé­rique la­tine. L’his­toire plai­sait aus­si beau­coup aux jeunes, puis­qu’il était ques­tion de ré­volte et d’af­fir­ma­tion de soi. »

Après la mort de son amant, un jeune ho­mo­sexuel se rend aux fu­né­railles dans une cam­pagne iso­lée, où il ren­contre pour la pre­mière fois sa mère et son frère, un être rustre avec qui il dé­ve­loppe une dy­na­mique am­bi­guë pleine de vio­lence et de non-dits. Cette his­toire de men­songes, d’ho­mo­pho­bie et de fa­mille a fait le tour du monde de­puis sa créa­tion mont­réa­laise en 2011 : Ita­lie, Es­pagne, France, Mexique, Al­le­magne, Ve­ne­zue­la, et même l’Ukraine, où la pre­mière a été pré­sen­tée sous sur­veillance po­li­cière, ain­si qu’au Bré­sil, le cham­pion du monde des crimes ho­mo­phobes.

Pen­dant quelques an­nées, Mi­chel Marc Bouchard ac­cep­tait que des étran­gers montent ses pièces dans leur langue dès qu’on lui en fai­sait la de­mande, mais les choses ont chan­gé. « Sur le coup, c’est plai­sant d’être joué ailleurs dans le monde, mais un jour, il faut exer­cer un cer­tain contrôle, être plus vi­gi­lant sur la tra­duc­tion et sur les ar­tistes qui montent la pièce. L’ar­ri­vée d’In­ter­net m’a énor­mé­ment ai­dé à iden­ti­fier les com­pa­gnies de théâtre, la dis­tri­bu­tion et le met­teur en scène. Et quand la com­pa­gnie est à ses dé­buts, je de­mande un do­cu­ment de tra­vail pour voir leur vi­sion sur pa­pier. »

Pré­ci­sons que l’au­teur n’as­siste pas à toutes les pre­mières de ses tra­duc­tions. « Si je fai­sais ça, je ne se­rais ja­mais chez nous! Ré­cem­ment, je suis al­lé en Ukraine et au Bré­sil, deux pays que je n’avais ja­mais vi­si­tés, parce que les pro­jets m’in­té­res­saient beau­coup. Et dans le pas­sé, je suis al­lé voir des in­con­tour­nables, comme les Fe­luettes au Ja­pon et Les Muses or­phe­lines en Co­rée. »

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