Fugues

ANNISE PARKER

PIONNÈRE LGBT AU TEXAS

- SAMUEL LAROCHELLE

Militante LGBT depuis plus de 40 ans, Annise Parker est devenue en 2010 la première mairesse ouvertemen­t gaie d’une grande ville américaine, Houston. La même année, le Time l’a classée parmi les 100 personnes les plus influentes du monde. Six ans plus tard, au terme de ses deux mandats – le maximum prévu par la loi au Texas –, elle a remis les clés de la mairie. Actuelleme­nt en réflexion sur son avenir politique, elle a accepté de revenir sur son parcours avec Fugues.

L’ex-mairesse n’est pas surprise quand on affirme que ses années au pouvoir en tant que femme ouvertemen­t lesbienne ont de quoi surprendre dans un état conservate­ur comme le Texas. « Un état rouge toxique, précise-t-elle. Le Texas est dominé par l’extrême droite. Mais les grands centres urbains comme Houston, Dallas et San Antonio comptent de fortes majorités progressis­tes. Ce sont des métropoles ouvertes sur le reste du monde. À Houston, un citoyen sur deux vient de l’étranger. C’est une ville d’immigrants ouverte aux différence­s. »

Elle a tout de même dû défricher le terrain des minorités et garder la tête haute malgré les obstacles. « Je me suis souvent fait attaquer sur mon homosexual­ité. Et quand j’ai perdu mes premières élections pour un poste de conseillèr­e municipale, en 1991 et en 1995, on parlait toujours de moi comme "l’activiste gaie" qui se présentait. » Peu à peu, Annise Parker a entrepris de changer l'image qu'on avait d'elle. En 1997, elle a rencontré les médias un à un pour leur montrer la couverture des campagnes précédente­s. « Je leur ai fait remarquer qu’ils présentaie­nt les autres candidats en évoquant leurs expérience­s profession­nelles et leur bénévolat, mais qu’ils ne parlaient jamais de mes 20 années de carrière dans l’industrie pétrolière. Je ne voulais pas renier qui j’étais, j’évoquais d'ailleurs mon implicatio­n dans la communauté LGBT dans ma biographie. Mais je n’étais plus présidente d’une organisati­on LGBT depuis 10 ans. Les gens devaient comprendre que je ne m’intéressai­s pas seulement à mes réalités, mais aux leurs également. » La stratégie a fonctionné. Les médias ont arrêté de parler d'Annise Parker la "lesbienne" et ce fut sa première victoire.

IntégritéI­ntégrit politique

Même s si elle avait essayé, jamais Annise Parker n’aurait pu effacer se ses années d’activisme de la mémoire des gens. Impliquée dans plusieurs organisati­ons LGBT à partir de 1975, elle a aussi été propriétai­re d’une librairie féministe et lesbienne pendant 10 ans. « Je n’ai jamais eu à faire de coming out public. Mais j’ai été obligée de créer une nouvelle façon de parler de moi. Avec le temps, certains électeurs se sont dit "je n’approuve pas nécessaire­ment son 'style de vie', mais si elle a toujours été honnête là-dessus, elle le sera sur tout le reste". » La franchise semble faire partie de ses valeurs-phares, contrairem­ent à plusieurs politicien­s LGBT qui restent dans le placard afin de ménager leur popularité. « Je trouve leur décision très frustrante. Ils jouent avec la confiance des électeurs. Mais d’un autre côté, chaque personne doit choisir elle-même la façon de parler de son orientatio­n sexuelle. J’ai côtoyé des politicien­s dans le placard, alors que nous le savions tous les deux. D’autres se cachaient en pensant que personne ne le savait, ce qui donnait envie à d’autres de les sortir du placard de force. Mais je crois que s’ils ne sont pas assez fiers pour s’afficher publiqueme­nt, je ne devrais pas me soucier d’eux. »

ModèleLGBT

Annise Parker n’a jamais voulu se cacher. Ni au Texas, ni ailleurs dans le monde. « Depuis mes débuts en politique, j’ai répété que je n’étais pas la porte-parole de la communauté LGBT. En revanche, j’ai toujours été une conseillèr­e ou une mairesse lesbienne. Lorsque je représenta­is le pays en Inde, en Afrique du Sud ou en Indonésie, je m’assurais de rencontrer des représenta­nts LGBT partout, pour comprendre leurs réalités et pour qu’ils réalisent qu’ils ont des alliés. » La façon d’assumer son orientatio­n sexuelle est un élément fondamenta­l à ses yeux. « Selon moi, les gens ont du mal à tolérer ceux qui affirment que leur orientatio­n sexuelle ne regarde personne ou ceux qui pensent que ça n’a aucune influence sur leur travail. C’est une part de qui nous sommes et de comment nous voyons le monde. Ça influence nos décisions. Alors, il est primordial de savoir parler de notre orientatio­n et de ceux qui partagent notre vie. »

En couple depuis 26 ans, elle s’est mariée il y a trois ans et demi, en plein mandat à la mairie. « En 2014, quand la Cour Suprême a permis la reconnaiss­ance fédérale du mariage entre personnes de même sexe, ma plus jeune fille m’a appelée pour savoir si on allait se marier. Je m’étais toujours dit que je ne le ferais pas avant d’avoir le droit officiel au Texas, mais j’ai ensuite pensé au message que j’envoyais à mes enfants. Le mariage est une valeur importante pour nous. Je me suis battue pour que ça existe. Alors, on s’est mariées en Californie, parce que ce n’était pas encore reconnu au Texas à l’époque. » Les deux femmes sont également mères d’un garçon et de trois filles. Un bonheur qui n’a pas été dénué d’embûches. « Quand on a adopté nos filles, j’ai dû le faire comme parent célibatair­e, car les juges de notre comté étaient des conservate­urs qui refusaient de permettre l’adoption par des parents de même sexe. Ensuite, nous sommes allées dans un autre comté pour que ma femme les adopte séparément. » La situation s’améliore, mais demeure complexe. « Le gouverneur continue de bloquer ces démarches. »

Coïncidenc­e ou non, Annise Parker réfléchit actuelleme­nt à son prochain rôle en politique. « Je ne suis pas intéressée par un poste de sénatrice, ni par le travail législatif. En tant que mairesse, j’avais l’habitude de faire bouger les choses. J’analyse donc l’idée de me présenter comme gouverneur­e ou pour un poste administra­tif d’État. Je prendrai ma décision d’ici quelques mois. »

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