TRANSGÉNÉRATIONELLE

Fugues - - Les Mignons: L'Amour C'est La Guerre! - FRÉ­DÉ­RIC TREM­BLAY fred_­trem_09@hot­mail.com

Jean-Be­noît doit l’avouer: il les pré­fère im­berbes. Ra­sés de près, ça peut tou­jours al­ler, mais rien ne se com­pare à la dou­ceur et à l’at­trait vi­suel d’une peau que pas même l’ombre d’un poil n’a ef­fleu­rée. At­trait tac­tile aus­si, s’il faut pous­ser l’hon­nê­te­té jus­qu’au bout, parce qu’il ne se prive pas de tou­cher ces der­niers temps. Son sou­rire pho­to­gé­nique lui as­sure une cer­taine po­pu­la­ri­té sur les ap­pli­ca­tions de ren­contre, et comme il est dans un creux de sa vie stu­dio-pro­fes­sion­nelle, il n’hé­site pas à mul­ti­plier les ac­ti­vi­tés avec les jo­lis jeunes gar­çons qui tombent sous le charme de sa dis­cus­sion vir­tuelle.

Comme il n’en a ab­so­lu­ment pas honte, lors des sou­pers heb­do­ma­daires que Louise a re­com­men­cé à or­ga­ni­ser chez elle pour lut­ter contre la dé­prime sai­son­nière, il leur montre à grand ren­fort de ré­cits en­thou­siastes les pho­tos de ceux qu’il ap­pelle ses «amants». D’abord, on se moque de lui pour le terme qui, se­lon eux, semble tout droit ti­ré d’une autre époque, ou en­core traîne des re­lents d’in­fi­dé­li­té. «Et puis, re­garde-les, on di­rait des en­fants! Fran­che­ment, JB, t’es en train de de­ve­nir pé­do­phile!» Ce mot le hé­risse, il se ré­volte, il éta­blit la dif­fé­rence entre la pé­do­phi­lie et l’éphé­bo­phi­lie. «Un autre mot bin cute qui nous vient tout droit du XIXe siècle fran­çais, je sup­pose?», lance Louise avec un rire grin­çant. Il dit qu’il ne les choi­si­rait ja­mais en bas de 18 ans. «Mais à les voir, di- sons que tu penches plus vers les 18 ans qui ont l’air d’en avoir 15», ré­pond Va­len­tin avec un clin d’oeil. «Ça passe en­core parce que tu n’es pas trop loin de leur âge, mais si ta pré­fé­rence per­siste, ça va se re­mar­quer de plus en plus. Fais at­ten­tion, ça sent le scan­dale pro­fes­sion­nel à plein nez», sou­ligne hu­mo­ris­ti­que­ment Oli­vier, qui connait l’am­bi­tion de Jean-Be­noît et est heu­reux, lui, de ne pas avoir d’aus­si hautes vi­sées. «Pré­fé­rer la jeu­nesse, c’est plus gé­né­ra­li­sé que vous avez l’air de le pen­ser», se dé­fend-il.

On le ta­quine en­core un mo­ment, puis quand on voit que sa bou­gon­ne­rie semble de­ve­nir trop sé­rieuse, on s’em­presse de chan­ger de su­jet. Louise ne per­met­trait pas qu’une de ses soi­rées pèche par autre chose qu’un ex­cès de lé­gè­re­té. Reste que la dis­cus­sion a se­mé le germe d’une ré­flexion dans l’es­prit de JeanBe­noît. Pas qu’il re­mette en ques­tion le bien-fon­dé de ses in­té­rêts es­thé­tiques, sur les­quels il a très peu de pou­voir. Mais il réa­lise un pos­sible pro­blème sur le mar­ché re­la­tion­nel. Si la jeu­nesse est aus­si lar­ge­ment va­lo­ri­sée qu’il le dit, la ba­lance de la sé­duc­tion penche glo­ba­le­ment en dé­fa­veur des tren­te­naires, qua­dra­gé­naires, quin­qua­gé­naires, ain­si de suite. Il n’ar­rive pas à dé­ter­mi­ner si le dés­équi­libre af­fecte da­van­tage les ho­mo­sexuels que les hé­té­ro­sexuels, en cette heure où les dites «cou­gars» re­mettent heu­reu­se­ment en ques­tion l’unique mo­dèle in­ter­gé­né­ra­tion­nel au­pa­ra­vant ac­ces­sible, ce­lui des vieux hommes et de leurs Lo­li­ta. Il sup­pose que le fait que l’amour et le dé­sir soient orien­tés vers le même sexe peut au­tant sim­pli­fier que com­plexi­fier l’im­pact de la dif­fé­rence d’âge. Mais dans tous les cas, il sent que l’in­ter­ven­tion né­ces­saire est ren­due beau­coup plus évi­dente et ac­ces­sible.

Pour ne pas déses­pé­rer d’avance à l’idée que dans cinq, dix, vingt, trente ans, mal­gré tous ses ef­forts pour s’en­tre­te­nir et res­ter at­ti­rant, il ne fe­ra plus tour­ner les têtes dans un monde ho­mo­sexuel éphé­bo­phile, il lui faut in­sis­ter dès main­te­nant sur le charme de l’âge. Il faut qu’il se rap­pelle à lui-même, ré­gu­liè­re­ment, les rai­sons pour les­quelles on peut par­fois pré­fé­rer la so­li­di­té de l’ex­pé­rience à la beau­té de la jeu­nesse. Il faut qu’il ap­plique à une autre échelle la fa­meuse de­vise éthique qui re­com­mande d’agir avec les autres comme on vou­drait qu’ils agissent en­vers soi: il se dit qu’il doit dé­pas­ser son élan spon­ta­né pour s’orien­ter vers des hommes plus âgés, comme il sou­hai­te­ra, quand il se­ra plus âgé lui-même, que les éphèbes conti­nue­ront de s’orien­ter vers lui.

Il se re­met donc à ar­pen­ter les ap­pli­ca­tions de ren­contre avec des pro­jets lé­gè­re­ment dif­fé­rents, des vi­sées plus larges et per­mis­sives. Sur Tin­der où, par sou­ci d’éco­no­mie de temps, il a une pro­pen­sion à faire glis­ser la pho­to à gauche dès qu’il y aper­çoit un soup­çon de che­veux gris, il se force à de­ve­nir plus pa­tient et à al­ler lire les pro­fils en pro­fon­deur mal­gré son hé­si­ta­tion ins­tinc­tive. Puis ar­rive ce mo­ment qu’il ap­pré­hende: le pre­mier ren­dez-vous avec un homme mûr de­puis qu’il s’est fixé cet ob­jec­tif. Thier­ry, 45 ans, des mèches grises bien as­su­mées, est lui aus­si in­gé­nieur élec­trique, et il ap­pré­cie de pou­voir par­ler de science et d’af­faires avec lui, com­pa­ra­ti­ve­ment à ses autres dates où il en connais­sait clai­re­ment plus sur la vie que ses jeunes pré­ten­dants. Le sou­per se dé­roule de ma­nière aus­si fluide que leurs échanges vir­tuels, si­non plus. Là aus­si, pro­ba­ble­ment en grande par­tie pour cause d’âge et d’ex­pé­rience: Thier­ry a l’ha­bi­tude des ren­contres, il sait comment le mettre à l’aise, cer­ner son hu­mour, ses su­jets d’échange pré­fé­rés.

Jean-Be­noît n’hé­site donc ab­so­lu­ment pas à ré­pondre po­si­ti­ve­ment quand Thier­ry lui pro­pose de conti­nuer la soi­rée chez lui. L’am­biance épu­rée de son condo, re­haus­sée par la mu­sique en­traî­nante et le bon vin qu’il lui sert, le change des ap­par­te­ments aux­quels il est ha­bi­tué. Il se sent plus jeune qu’il ne l’est alors que Thier­ry fait les pre­miers pas pour se rap­pro­cher de lui et l’em­bras­ser, après l’avoir com­pli­men­té sur sa beau­té. Pen­dant le bai­ser même, JeanBe­noît re­marque avec amu­se­ment qu’il ana­lyse l’in­ten­si­té, la confiance et jus­qu’au goût des lèvres pour es­sayer de dé­ter­mi­ner leur dif­fé­rence avec ceux de ses der­niers amants. Il re­part le len­de­main ma­tin sa­tis­fait de sa nuit. Comme pré­vu, il est ras­su­ré sur le fait que l’âge ne le voue­ra pas à une vie sexuelle et émo­tive terne. Il sait que sa pro­chaine ren­contre se­ra im­berbe, mais il se dit que l’al­ter­nance entre les deux pour­rait bien de­ve­nir sa nou­velle norme.

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