À LA RE­CHERCHE DE BAR­BA­RA

Fugues - - Sortir - DE­NIS-DA­NIEL BOULLÉ BAR­BA­RA de Ma­thieu Amal­ric avec Ma­thieu Amal­ric, Jeanne Ba­li­bar et Vincent Pei­ra­ni. En salle, dès le 3 no­vembre 2017

De tous les chan­teurs à texte de cette époque, celle qui ne m’a ja­mais quit­té, dont je me suis las­sé, c’est Bar­ba­ra. La seule pour la­quelle j’ac­cep­tais de me dé­pla­cer pour la voir en concert. Une messe pen­dant plus de deux heures ; de rap­pels in­ces­sants, des salles qui chan­taient en choeur «Dis ! Quand re­vien­dras-tu ?». Un pu­blic de tout âge, fas­ci­né par la grande dame noir, tou­ché au plus pro­fond de l’âme et du coeur par celle qui a été une des pre­mières au­teures-com­po­si­teures-chan­teuses en France. Une re­la­tion toute spé­ciale avec son pu­blic, qu’elle vé­né­rait, tout comme elle était vé­né­rée par lui. Éner­vante pour cer­tains, im­mense his­toire d’amour pour d’autres. Le réa­li­sa­teur Ma­thieu Al­ma­ric fait par­tie des amou­reux de Bar­ba­ra, comme ici au Qué­bec, la co­mé­dienne Ma­rie-Thé­rèse For­tin qui re­prend ré­gu­liè­re­ment sur scène les chan­sons de Bar­ba­ra, se les ap­pro­priant sans les dé­na­tu­rer, im­po­sant son style sans co­pier la grande chan­teuse.

Bar­ba­ra est dé­cé­dée, il y a vingt-ans cette an­née. Et elle reste une icône pour tous les ama­teurs de la chan­son fran­çaise. Ma­thieu Al­ma­ric a choi­si de mê­ler le bio­pic avec la fic­tion. À tra­vers le per­son­nage d’une chan­teuse de se­cond ordre, Bri­gitte, in­ter­pré­tée par une ac­trice et une chan­teuse qui n’est pas de

se­cond ordre, Jeanne Ba­li­bar, un réa­li­sa­teur tente de ré­créer un spec­tacle sur Bar­ba­ra. Entre la fic­tion, des do­cu­ments d’ar­chives où Bar­ba­ra s’ex­prime, et chante, le film brosse le por­trait et l’his­toire de celle qui a mar­qué notre ima­gi­naire col­lec­tive, avec des chan­sons comme L’aigle Noir, Nantes, Ré­mu­sat, Ma plus belle his­toire d’amour, Le so­leil noir, Une pe­tite can­tate ou en­core Per­lim­pin­pin. La liste de ses suc­cès est longue. Et pour­tant, Bar­ba­ra culti­vait un cer­tain mys­tère.

On le sait moins, mais Bar­ba­ra était une femme en­ga­gée. Elle n’en par­lait pas ou peu, si­non dans cer­taines de ses chan­sons. Vi­si­teuse de pri­sons entre autres, ou en­core vi­si­teuses de per­sonnes at­teintes du si­da, à la fin des an­nées quatre-vingt au plus fort de l’épi­dé­mie. Elle a été aus­si la pre­mière en 1987 à écrire une chan­son sur les per­sonnes at­teintes par le vi­rus, Si d’Amour à Mort, su­blime texte sur un thème dif­fi­cile, bous­cu­lant la syn­taxe et la conju­gai­son pour mar­quer l’in­di­gna­tion et la dou­leur face à la ma­la­die.

Per­sonne jus­qu’à Ma­thieu Al­ma­ric n’a osé s’at­ta­quer à la re­pré­sen­ta­tion de la vie de celle qui pré­fé­rait la so­li­tude pour com­po­ser ses chan­sons, et qu’elle of­frait au pu­blic, comme L’en­fant la­bou­reur livre au mar­ché ses fleurs, la pe­tite fille juive qui a connu la rue, l’abus sexuel de la part de son père ( L’aigle noir, Nantes), des amoures tu­mul­tueuses ( Amoures in­ces­tueuses, Dis quand re­vien­dras-tu ?), qui a flir­té si sou­vent avec la mort ( Mes in­som­nies, Le mal de vivre) , trans­fi­gu­rait en pe­tits dia­mants d’émo­tions sa vie par l’écri­ture, la com­po­si­tion et l’in­ter­pré­ta­tion. Nul doute qu’il fal­lait pour ap­pro­cher la si grande dame, de l’au­dace et de l’hu­mi­li­té, de l’amour mais aus­si du res­pect, et c’est ce que Ma­thieu a réus­si avec brio dans ce film qui ma­rie fic­tion et ar­chives. Peut-être a-t-il été por­té par ses chan­sons qu’il connaît, comme beau­coup d’autres, sur le bout des lèvres et du coeur ? Peut-être a-t-il été por­té par la fo­lie, par la pas­sion, par l’amour et par le ta­lent de cette in­croyable dame en noir, si proche de nous ? Par celle qui chan­tait comme une ex­hor­ta­tion Vivre, vivre, avec ten­dresse, et don­ner, don­ner avec ivresse. Toute une pro­fes­sion de foi.

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.