LES MI­GNONS: L’AMOUR, C’EST LA GUERRE par Fré­dé­ric Trem­blay

Fugues - - Sommaire - FRÉ­DÉ­RIC TREM­BLAY fred_­trem_09@hot­mail.com Instagram : fred.trem.9

Les deux par­ties de ce couple hé­té­ro­sexuel qui tra­verse le Vil­lage étroi­te­ment élan­cé, ce sont de toute évi­dence deux hy­dro­gènes in­dis­so­lu­ble­ment unis l’un à l’autre, et in­ca­pables de se lier avec d’autres atomes. (Bon, il faut dire que leur dé­mons­tra­tion pu­blique d’af­fec­tion re­lève pro­ba­ble­ment da­van­tage d’une vo­lon­té de mon­trer que cette belle pièce d’homme n’est pas dis­po­nible pour les dé­si­rs ho­mo­sexuels en­vi­ron­nants… mais n’em­pêche.) Et il y a quelque chose du mé­thane dans ce groupe de cinq qui dé­am­bule en riant, quatre ving­te­naires dé­bu­tants et un tren­te­naire ad­mi­ra­ble­ment conser­vé – ce der­nier jouant le rôle du car­bone cen­tral, les autres des hy­dro­gènes n’in­ter­agis­sant les uns avec les autres que par leur re­la­tion avec lui. At­ta­blé à une ter­rasse à si­ro­ter tran­quille­ment sa san­gria, son por­table ou­vert sur la table et prêt à re­ce­voir la moindre des pen­sées qui dé­filent dans son es­prit, Jo­na­than ana­lyse ain­si les re­la­tions des petits et grands groupes qui cir­culent sur Sainte-Ca­the­rine. Il étend ce sché­ma chi­mique jus­qu’aux in­di­vi­dus qui, dans les re­gards qu’ils jettent sur d’autres, échangent su­brep­ti­ce­ment, se rendent ou ne se rendent pas, ma­ni­festent soit leur sta­tut de gaz noble, soit le manque d’élec­trons sur leur couche de valence.

De­puis dance ac­tions hy­po­thèse com­plexi­té théo­ries à sa hu­maines. ap­pli­quer psy­cho­lo­giques. con­ver­sa­tion de est dé­part, beau­coup Il la trouve théo­rie à sa­voir avec Un plus par­tout autre Oli­vier, de proche que la valence ar­tiste c’est la il de confir­ma­tion a là plus la au­rait un à réa­li­té toutes que mo­dèle résisté ja­mais que les de dont les in­ter- son à ten- la cette tu­relles. qu’il a in­va­sion tou­jours Lui au des contraire vou­lu sciences que y son ouvre hu­maines art les soit bras par hy­bride les avec sciences et joie, gran­disse parce na- de tout d’amis ce ont qu’il tou­jours cô­toie. été C’est di­ver­si­fiés pour cette au rai­son pos­sible. que Même ses groupes en se ghet­toï­sant da­van­tage ces der­niers temps à force de cô­toyer ma­jo­ri­tai­re­ment des gais, il s’ef­force de ne pas se te­nir qu’avec des ar­tistes et de di­ver­si­fier ses dé­bats et ses ré­flexions. Oui, dé­ci­dé­ment, écrire un ro­man sur cette idée est un pro­jet qui en vaut la peine. Il se per­met de ne pas dé­ci­der déjà des per­son­nages et des si­tua­tions exactes qui lui per­met­tront d’ex­po­ser, au-de­là du po­ly­amour, la polyvalence – la di­ver­si­té des états de valence amou­reux –, vou­lant d’abord s’im­pré­gner au maxi­mum de sa fas­ci­na­tion pour cette di­ver­si­té.

In­évi­ta­ble­ment, maines ment après lec­ture son le ou qui sexe, es­prit. de suivent té­lé­sé­rie, ou son Entre en­core que co­pain deux quelque Lu­do­vic quand Lu­do­vic conver­sa­tions Jo­na­than de­vine chose réa­lise oc­cupe que prend lors au sa par­ti­cu­lière- cours ré­flexion d’une une pause des ac­ti­vi­té, n’est se- de ja­mais une idée en d’his­toire re­pos. Il fi­nit et je par la laisse l’in­ter­ro­ger s’éla­bo­rer ou­ver­te­ment. dans ma tête.» «J’ai eu «Une pièce? Un film?» Quand il parle de ro­man, Lu­do­vic hausse un sour­cil. Mais il l’écoute pa­tiem­ment lui par­ler de son in­tui­tion, de ses re­cherches wi­ki­pé­diennes, de ses études sur le ter­rain. «Es-tu en train de m’an­non­cer que tu te consi­dères po­ly­amou­reux?» Jo­na­than éclate de rire. «Mais non, voyons! Je te dis juste que je com­mence à croire que c’est pos­sible et que ça peut même être très beau, même si moi, je suis mo­no­amou­reux à 100%!» Lu­do­vic hoche la tête. «Je vois.

C’est vi­re­ment dé­rant po­ly­amou­reux quand qu’on de même si­tua­tion, se en­semble mo­quait un gros consi- il des re- y a quelques «Tu me connais se­maines : j’aime à peine…» res­ter ou­vert à de nou­velles idées. D’au­tant plus si elles peuvent don­ner des oeuvres d’art ori­gi­nales. Tu n’es pas d’ac­cord avec moi, que c’est un pro­jet qui a du po­ten­tiel? Et que ça se fe­rait beau­coup mieux en ro­man qu’en pièce de théâtre ou en film?» Lu­do­vic lui sou­rit. «J’avoue que même si je suis fri­leux avec l’idée que tu me fasses ta sor­tie du pla­card comme po­ly­amou­reux à force de trop flir­ter avec le su­jet, tu as un concept qui peut don­ner quelque chose de so­lide, et je te fais confiance pour bien le rendre.»

Sa confiance gon­flée à bloc par la va­li­da­tion de son co­pain, Jo­na­than se dit qu’il y a une der­nière per­sonne à la­quelle il doit de­man­der ce qu’elle en pense pour être dé­fi­ni­ti­ve­ment cer­tain de la va­leur de son pro­jet. Dès le len­de­main donc, il se rend chez Louise. Il la trouve as­sise dans son fau­teuil sur le bord de la fe­nêtre en train de faire des mots croi­sés. «Sa­lut Lou­lou! Bien re­ve­nue à tes loi­sirs de p’tite vieille, comme ça?» Hos­pi­ta­li­sée ré­cem­ment pour un épi­sode psy­cho­tique bref qui s’est ma­ni­fes­té par un dé­lire pa­ra­noïde, elle s’en est heu­reu­se­ment ti­rée sans sé­quelles. Ses mi­gnons l’ont bien sup­por­tée lors de son sé­jour au CHUM et de son re­tour à la mai­son. «Ah! s’il faut être plate pour gar­der toute sa tête, cré-moi, j’vas en faire des mots croi­sés mon gars!» «Tu dis ça main­te­nant, mais dans une se­maine tu vas être re­de­ve­nue notre bonne vieille casse-cou… et casse-couilles!» Elle tire la langue. «Tu v’nais­tu me voir juste pour me nar­guer, toi, ou t’avais quelque chose à me de­man­der?» Jo­na­than rit. «Tu me connais tel­le­ment bien. Je vou­lais avoir ton avis à pro­pos d’un tout pe­tit quelque chose.» Il re­fait donc pour elle le fil de pen­sée qui l’a me­né à son idée telle qu’elle est main­te­nant. «T’as pas peur de ca­té­go­ri­ser en­core plus, au lieu de li­bé­rer les sen­ti­ments?» «Les éti­quettes sont in­évi­tables. Il faut juste le réa­li­ser et les mul­ti­plier. La va­ria­bi­li­té est la loi de la ma­tière, d’ac­cord, chez les atomes comme chez les hu­mains, mais il res­te­ra tou­jours des ten­dances qui se dé­ga­ge­ront et qui vau­dront d’être com­prises.» «Au fond, tu veux faire un genre de ta­bleau pé­rio­dique des amours.» La mâ­choire de Jo­na­than en tombe. «J’A-DO-RE. Tu per­mets que je te la vole?» «Vas-y fort!»

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