James Bond, le re­belle

George La­zen­by, l’homme qui a re­non­cé à l’agent 007 pour res­ter libre

Le Devoir - - LA UNE - FRAN­ÇOIS LÉVESQUE à Qué­bec

Le sé­millant sep­tua­gé­naire est de pas­sage dans la ca­pi­tale na­tio­nale pour pré­sen­ter le do­cu­men­taire Be­co­ming Bond, qui re­vient sur son cé­lèbre re­fus de si­gner un contrat l’as­su­rant d’in­car­ner 007 dans six films.

Son nom est de­puis long­temps en­tré dans la lé­gende hol­ly­woo­dienne, mais pas pour les bonnes rai­sons. La­zen­by, George La­zen­by, prit en ef­fet ja­dis ce qui est en­core per­çu dans le mi­lieu comme l’une des pires dé­ci­sions pro­fes­sion­nelles de l’his­toire du ci­né­ma en tour­nant le dos à un lu­cra­tif contrat qui lui au­rait va­lu d’in­ter­pré­ter James Bond dans

au moins six films après le triomphe au box-of­fice d’Au ser­vice se­cret de Sa Ma­jes­té. C’était en 1969. De­puis, l’éti­quette d’hur­lu­ber­lu dé­nué de ju­ge­ment a col­lé à la peau de La­zen­by. Do­cu­men­taire tru­cu­lent s’il en est, Be­co­ming Bond, pré­sen­té sa­me­di au FCVQ, voit le prin­ci­pal in­té­res­sé don­ner sa ver­sion des faits, entre autres pas­sages d’une vie as­sez ex­tra­or­di­naire. Il en res­sort sur­tout que La­zen­by, qu’on re­dé­couvre, est un conteur hors pair. En­tre­tien.

Las de par­ler de cette his­toire, de 007 et de tout ça ? « Non, non », lâche George La­zen­by, qui en im­pose en­core à 78 ans.

« Josh [Green­baum, le réa­li­sa­teur] est un des meilleurs amis de mon fils; il a dé­jà ha­bi­té chez moi pen­dant trois mois. Il était très cu­rieux et me po­sait tout un tas de ques­tions sur la sa­ga en­tou­rant James Bond, mais aus­si sur ma vie. Par la suite, il m’est sou­vent re­ve­nu en in­sis­tant pour dire qu’il fal­lait tour­ner ça en film. J’ai ac­cep­té parce que je ne suis pas amer par rap­port au pas­sé. Il y a long­temps que tout ce qui compte pour moi, ce sont mes en­fants. Quant au reste, je conti­nue de faire ce que j’ai en­vie de faire. J’ai tou­jours été un re­belle.»

Un la­ri­kin

Un es­prit libre, aus­si. En Aus­tra­lie, on qua­li­fie les gens comme lui de « la­ri­kin », c’est-à-dire une per­sonne qui se fiche des règles et des conven­tions; quel­qu’un qui en «fait à sa tête». On ne sau­rait mieux dé­crire George La­zen­by.

« Dès l’âge de trois ans, on n’a ces­sé de me dire que j’al­lais mou­rir avant d’at­teindre 12 ans. Je n’avais que la moi­tié d’un rein qui fonc­tion­nait. Ça marque. Alors, très tôt, je me suis dit qu’il fal­lait que je pro­fite de la vie au maxi­mum, que je fonce.»

Ce qu’il fit. Né en 1939 dans la pe­tite ville aus­tra­lienne de Goul­burn, George La­zen­by gran­dit dans une fa­mille pauvre. Ses pa­rents n’avaient pas de voi­ture, mais un de ses oncles, si. Un jour, le pe­tit George dé­cide «d’em­prun­ter» la ba­gnole. L’épi­sode, et une foule d’autres, est re­cons­ti­tué dans Be­co­ming Bond, une do­cu­fic­tion do­tée d’un bud­get mo­deste, mais qui dé­ploie des tré­sors de dé­brouillar­dise et d’ima­gi­na­tion pour re­créer, tan­tôt la cam­pagne aus­tra­lienne des an­nées 1950, tan­tôt le «Swin­ging Lon­don» des an­nées 1960, avec es­cale à Pa­ris.

Ain­si, de ga­min souf­fre­teux, George La­zen­by de­vint cancre à l’école, puis mé­ca­ni­cien, puis ven­deur de voi­tures d’oc­ca­sion. Ce­la, afin de sé­duire les femmes qui, faut-il s’en éton­ner, dé­fi­lèrent comme s’il ré­pé­tait dé­jà le rôle de James Bond. Re­pé­ré par un pho­to­graphe, La­zen­by de­vint man­ne­quin et par­tit vivre en Eu­rope. Dans l’in­ter­valle: un grand amour mal­heu­reux.

Si drôle, si triste

Tout du long, Be­co­ming Bond évoque le pas­sé avec lu­disme et ir­ré­vé­rence, tan­dis que La­zen­by, tan­tôt face à la ca­mé­ra, tan­tôt en voix hors champ, se ra­conte sans s’ar­rê­ter, si­non pour ré­pondre à une ques­tion, ce qui le re­lance dans un flot de ré­mi­nis­cences toutes plus in­croyables les unes que les autres. Tout est-il vrai ?

« Évi­dem­ment, lance George La­zen­by. Je ne pour­rais pas m’en sou­ve­nir si ce n’était pas vrai!»

Soit. En l’oc­cur­rence, on se laisse porter jus­qu’à ce fa­meux jour où, à l’in­sis­tance d’une agente lon­do­nienne (sa­vou­reuse Jane Sey­mour, alias So­li­taire dans Live and Let Die), George La­zen­by fit ir­rup­tion dans le bu­reau du di­rec­teur de cas­ting du pro­duc­teur Har­ry Saltz­man. Quelques men­songes et beau­coup d’im­per­ti­nence plus tard, il dé­cro­cha le rôle le plus convoi­té du mo­ment, ce­lui de James Bond, avec le­quel Sean Con­ne­ry di­sait alors en avoir ter­mi­né (Con­ne­ry fut, soit dit en pas­sant, l’un des rares à dé­fendre la dé­ci­sion ul­té­rieure de La­zen­by).

L’en­semble est anec­do­tique de par sa nature même, certes, mais quelles anec­dotes!

«J’aime l’ap­proche de Josh. Il y va avec hu­mour. Mais jus­te­ment, c’est si drôle que ça en de­vient triste. Ou est-ce le contraire?» s’in­ter­roge George La­zen­by.

Dans le dis­cours et à l’image, on voit un jeune homme en­ivré par une cé­lé­bri­té sou­daine, et qui en use et en abuse. Franc, La­zen­by ne craint pas de se mon­trer sous un mau­vais jour. Le verbe co­lo­ré, il ne parle pas la langue de bois des ve­dettes trop po­li­cées.

Outre les re­créa­tions ve­nant prê­ter corps au sou­ve­nir, le film re­court à quan­ti­té de do­cu­ments d’ar­chives, dont plu­sieurs ex­traits d’en­tre­vues ac­cor­dées par George La­zen­by lors de la sor­tie du sixième James Bond. Bar­bu, le che­veu long, il fit dam­ner les pro­duc­teurs du film qui le som­mèrent de cou­per tout ce­la ou de s’abs­te­nir de par­ti­ci­per à la pro­mo­tion. Cons­cient d’avoir l’avan­tage, l’ac­teur ne cé­da pas. Or, ce qui frappe le plus dans ces en­tre­vues par nature su­per­fi­cielles, c’est le sé­rieux de La­zen­by, et sur­tout la tris­tesse dans son re­gard. Comme s’il vou­lait être ac­teur, mais sans la gloire, tout compte fait.

«Il y a de ça, ad­met-il. Les gens vou­laient cô­toyer James Bond, pas George La­zen­by». Dur constat.

Fi­dèle à ses prin­cipes

Ra­vi des re­cettes fa­ra­mi­neuses d’Au ser­vice se­cret de Sa Ma­jes­té, le stu­dio MGM, de son cô­té, fut tou­te­fois ca­tas­tro­phé de consta­ter que la pro­duc­tion n’avait pas fait si­gner de contrat à sa «dé­cou­verte». Et voi­là qu’on pré­sen­ta à l’ac­teur néo­phyte un épais do­cu­ment ac­com­pa­gné d’une va­lise conte­nant un mil­lion de dol­lars.

«J’ai re­fu­sé de si­gner. Par la suite, per­sonne n’a vou­lu m’en­ga­ger, et lors­qu’on m’of­frait un rôle, la pro­duc­tion pré­ten­dait que j’étais sous contrat. Pen­dant un temps, j’ai vé­cu chez ma mère, de nou­veau pauvre. »

Puis, après maintes tri­bu­la­tions, La­zen­by re­fit for­tune dans l’im­mo­bi­lier. On re­pense au par­cours de cet homme qui ne de­vait même pas at­teindre 12 ans et on se dit que non seule­ment il au­ra su tout faire, mais qu’il au­ra par sur­croît vé­cu plu­sieurs vies. Le spectre du re­gret vient-il néan­moins le tour­men­ter par­fois?

«Non. J’au­rais pu jouer 007 dans six autres films, mais à quel prix ? On ap­pe­lait ces contrats des “contrats d’es­clave”. On y pre­nait le contrôle du co­mé­dien, à qui on dic­tait quoi faire, quoi porter, etc. Je ne pou­vais pas me plier à ça. Tout sim­ple­ment.»

Tout sim­ple­ment, oui. L’une des « pires dé­ci­sions pro­fes­sion­nelles de l’his­toire du ci­né­ma», donc, parce que George La­zen­by est res­té, jus­qu’au fond de son âme, un la­ri­kin.

RE­NAUD PHILIPPE LE DE­VOIR

George La­zen­by n’a plus ja­mais joué au ci­né­ma après avoir re­fu­sé de si­gner un contrat pour in­car­ner James Bond dans six autres films après Au ser­vice se­cret de Sa Ma­jes­té.

MGM

La pre­mière image pro­mo­tion­nelle de George La­zen­by en 007

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