Dans l’oeil de l’ou­ra­gan

Le Devoir - - PERSPECTIVES - ÉLISABETH VAL­LET

Vi­li­pen­dé, en­cen­sé ou igno­ré, l’ou­vrage écrit par Hilla­ry Clin­ton a ra­me­né la sin­gu­lière an­née élec­to­rale 2016 à l’avant-scène. Et avec elle cette étrange dé­tes­ta­tion d’une femme qui marque — qu’on l’aime ou non — l’his­toire des États-Unis.

Les his­to­riens ti­re­ront sans doute des le­çons du dé­rou­lé de cette dé­faite. Une po­li­ti­cienne d’ex­pé­rience (deux fois sé­na­trice, se­cré­taire d’État) im­pli­quée en po­li­tique et en­ga­gée. Une puis­sance étran­gère qui tente de pi­ra­ter les ma­chines de vote, d’in­fluen­cer les élec­teurs, et qui dé­ve­loppe des ca­naux de com­mu­ni­ca­tion in­for­mels avec l’un des deux can­di­dats. Un pro­ces­sus dont les ser­vices de ren­sei­gne­ment sou­lignent dé­sor­mais pu­bli­que­ment la dan­ge­ro­si­té, des fron­tières de la Li­tua­nie aux élec­tions en Eu­rope. Et, pour fi­nir, une star de la té­lé­réa­li­té, sans ex­pé­rience de gou­ver­ne­ment. Un hé­ri­tier en­tre­pre­neur, qui a pré­si­dé à un cer­tain nombre de flops com­mer­ciaux, al­lant de la faillite des ca­si­nos d’At­lan­tic Ci­ty à celle de la com­pa­gnie aé­rienne Eas­tern Air Shut­tle, de la vod­ka Su­per Pre­mium aux Trump Steaks — sans par­ler de la Trump Uni­ver­si­ty.

Puis, il y a l’His­toire. D’abord, parce qu’Hilla­ry Clin­ton cher­chait à réa­li­ser ce qui n’est pas ar­ri­vé de­puis 1836: Mar­tin Van Bu­ren est le der­nier dé­mo­crate qui, bien que n’ayant pas été pré­sident ou vice-pré­sident sor­tant, a pu suc­cé­der à deux man­dats d’un pré­sident dé­mo­crate (en l’oc­cur­rence An­drew Jack­son). En­suite, parce qu’elle a omis de ti­rer les le­çons de l’élec­tion de Ba­rack Oba­ma en 2012 : Mitt Rom­ney était lui aus­si tom­bé de haut, per­sua­dé qu’il était de ga­gner. Et pour­tant, en 2016, l’équipe dé­mo­crate n’a pas ré­di­gé de dis­cours de dé­faite, la mai­son voi­sine des Clin­ton, ac­quise ré­cem­ment, était dé­jà pen­sée pour ac­com­mo­der les ser­vices de sé­cu­ri­té de la pré­si­dente et Hilla­ry Clin­ton conce­vait les no­mi­na­tions mi­nis­té­rielles avant même de par­ache­ver sa cam­pagne sur le ter­rain. Mais de ce­la, elle prend la pleine res­pon­sa­bi­li­té. Et elle seule.

Il y avait éga­le­ment la pré­somp­tion que, mal­gré les dis­tor­sions dans le trai­te­ment mé­dia­tique des femmes can­di­dates par rap­port aux hommes, mal­gré les exi­gences com­por­te­men­tales ac­crues aux­quelles elles sont sou­mises (éta­blies par plu­sieurs études uni­ver­si­taires, comme celles d’Eri­ca Falk, mises à jour au cours de la der­nière an­née), les Amé­ri­cains étaient prêts. Prêts pour une femme pré­si­dente. Après tout, si l’on en croyait les son­dages de Gal­lup, on n’avait ja­mais été aus­si proche du chan­ge­ment. Mais c’était sans comp­ter sur une cer­taine forme d’«ef­fet Brad­ley», où, dans le se­cret de l’iso­loir, le sexisme im­pli­cite, in­ter­na­li­sé (se­lon Ca­ro­line Held­man), par les hommes mais aus­si par les femmes, re­fait sur­face au point de per­tur­ber le vote.

En 492 pages, Hillar y Clin­ton re­vient sur sa dé­faite et tend un mi­roir aux États-Unis

Un té­moi­gnage cru­cial

De ma­nière sur­pre­nante, il est plus ai­sé de voir dans What Hap­pe­ned d’Hilla­ry Clin­ton une oeuvre lar­moyante et amère que ce qu’elle est sim­ple­ment: le ré­cit d’un mo­ment in­édit de la po­li­tique amé­ri­caine, écrit à la pre­mière per­sonne, dont les 492 pages mé­ritent (au moins) au­tant d’at­ten­tion que les 140 ca­rac­tères que l’ac­tuel pré­sident jette en pâ­ture à la twit­to­sphère à 3 heures du ma­tin. Un té­moi­gnage cru­cial dont la va­leur his­to­rique sup­plante sans au­cun doute la pré­ser­va­tion en l’état des sta­tues des vieux confé­dé­rés qui re­flètent un temps ré­vo­lu. Mais voi­là, cet ou­vrage re­pré­sente aus­si le mi­roir d’une réa­li­té dé­ran­geante: si tous les élec­teurs de Trump ne sont pas ra­cistes, mi­so­gynes, xé­no­phobes et « dé­plo­rables », il reste qu’ils ont ju­gé ad­mis­sible de vo­ter pour lui (ou de s’abs­te­nir) plu­tôt que pour une femme.

Est-ce pour ce­la que 61 % des élec­teurs amé­ri­cains, se­lon un son­dage Ras­mus­sen, es­timent qu’Hilla­ry de­vrait prendre sa re­traite? Le jour­nal The Hill don­nait cette se­maine la pa­role à un membre de l’es­ta­blish­ment dé­mo­crate qui lui en­joint de «se la fer­mer» ; tan­dis que nombre de dé­mo­crates ont ma­ni­fes­té leur be­soin de «pas­ser à autre chose», ac­cu­sant Clin­ton de ra­vi­ver des guerres in­tes­tines.

Un par­ti à re­cons­truire

Il se­rait pour­tant utile de rap­pe­ler aux dé­mo­crates qu’au-de­là du pré­sident ac­tuel, le trum­pisme est peut-être là pour de bon. Et les frac­tures in­ternes aus­si. L’om­ni­pré­sence de Ber­nie San­ders (au­quel d’ailleurs Hilla­ry Clin­ton ne s’at­taque pas har­gneu­se­ment, contrai­re­ment à ce qui a été dit) rap­pelle que ce sep­tua­gé­naire au­to­pro­cla­mé so­cia­liste et in­dé­pen­dant trace de dan­ge­reuses lé­zardes dans l’édi­fice dé­mo­crate. D’au­tant que les per­for­mances du par­ti de l’âne ne sont pas re­lui­santes puis­qu’il est mi­no­ri­taire au ni­veau des États, avec 15 gou­ver­neurs et 12 lé­gis­la­tures alors que les ré­pu­bli­cains en dé­tiennent res­pec­ti­ve­ment 34 et 32 (6 lé­gis­la­tures sont dites par­ta­gées), comme au ni­veau fé­dé­ral. Qu’Hilla­ry Clin­ton reste en po­li­tique ou pas n’y chan­ge­ra rien.

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.