Le Qué­bec est mûr pour un nou­veau Ba­shir Laz­har

Le Devoir - - CULTURE - MA­RIE LA­BRECQUE

Chaque ma­tin, en al­lant ré­pé­ter Ba­shir Laz­har, le met­teur en scène Syl­vain Bé­lan­ger et son équipe passent de­vant les nou­veaux bu­reaux du Pro­gramme ré­gio­nal d’ac­cueil et d’in­té­gra­tion des de­man­deurs d’asile, rue SaintDe­nis, où se massent les Haï­tiens nou­vel­le­ment ar­ri­vés. Tan­gible rap­pel que l’ac­tua­li­té in­suffle «une nou­velle ur­gence» à leur pièce, alors que le Qué­bec est plon­gé dans un ques­tion­ne­ment sur la na­ture du «vrai» ré­fu­gié po­li­tique.

Une dé­cen­nie après sa créa­tion, trois tour­nées et une adap­ta­tion fil­mique cé­lé­brée plus tard, le mo­no­logue d’Evelyne de la Che­ne­lière pour­suit donc sa riche tra­jec­toire. «J’ai l’im­pres­sion que ce qui touche tant, c’est de voir ce per­son­nage faire quelque chose qu’on n’ose pas: re­com­men­cer sa vie», avance le di­rec­teur ar­tis­tique du Théâtre d’au­jourd’hui. Ce cou­rage de de­voir re­com­men­cer à zé­ro après avoir tout per­du, que doivent dé­ployer les mi­grants. « Mais sou­vent, on n’a pas le choix d’avoir le cou­rage de tout aban­don­ner»,

lance Ra­bah Aït Ouya­hia, lui-même im­mi­gré, en 1996, d’une Al­gé­rie dé­chi­rée par la guerre ci­vile, comme son per­son­nage (mais la nou­velle pro­duc­tion gomme les ré­fé­rences al­gé­riennes pour mar­quer l’uni­ver­sa­li­té des mi­grants). L’ac­teur et rap­peur re­con­naît cette lutte «d’un in­di­vi­du qui es­saie constam­ment de s’in­té­grer, dans une école, une so­cié­té et un sys­tème». « Ba­shir

Laz­har, comme pra­ti­que­ment tous les pro­jets que j’ai eu la chance d’ob­te­nir [ra­conte] le com­bat qu’a me­né mon père en ve­nant ici. Avec toute une mal­lette de di­plômes, ja­mais re­con­nus, il n’a ja­mais eu l’em­ploi qu’il mé­ri­tait.»

L’in­con­fort et la dif­fé­rence

Cette nou­velle ver­sion de l’at­ta­chant de­man­deur d’asile renaît donc sous les traits d’un in­ter­prète dans la force de l’âge, d’ori­gine magh­ré­bine. «Pour un théâtre d’une dra­ma­tur­gie na­tio­nale, d’ou­vrir une sai­son avec Ra­bah, ça dit quelque chose. Le Qué­bec est ren­du là», dit son di­rec­teur, qui pense que sur cette ques­tion com­plexe de la di­ver­si­té, le mi­lieu théâ­tral a trop tar­dé à po­ser des gestes, parce que «tout le monde a at­ten­du les condi­tions ga­gnantes ».

Lui-même prend le « risque » de confier le so­lo à un ac­teur qui n’a ja­mais fait de théâtre, et n’en a pas la for­ma­tion. Une si­tua­tion d’étran­ge­té re­flé­tant celle

de Ba­shir, qui prend l’ini­tia­tive de se trou­ver un tra­vail en s’im­pro­vi­sant rem­pla­çant d’une ins­ti­tu­trice qui s’est sui­ci­dée. Cu­mu­lant les mal­en­ten­dus, il va être vic­time d’un fos­sé cultu­rel, ses choix pé­da­go­giques dif­fé­rents met­tant aus­si à l’épreuve le manque de flexi­bi­li­té des ins­ti­tu­tions. «C’est l’his­toire d’un homme qui se cogne sur tous les murs de notre so­cié­té. Et [on voit] que la mé­fiance, le rap­pel de la dif­fé­rence n’est ja­mais bien loin, mal­gré tous [nos] dis­cours. C’est cet in­con­fort que je veux créer dans la salle. Le pro­jec­teur est bra­qué au­tant sur le pu­blic que sur scène.»

«L’in­tru­sion, l’im­pos­ture que fait Ba­shir, je veux qu’on la vive à l’in­té­rieur même du mi­lieu théâ­tral.» En la li­sant, Syl­vain Bé­lan­ger — qui n’avait pas vu la créa­tion avec De­nis Gra­ve­reaux — a en ef­fet été frap­pé par le ca­rac­tère fron­tal de cette pièce par ailleurs « poé­tique, où

chaque élé­ment a plu­sieurs si­gni­fi­ca­tions». «Je trouve tel­le­ment au­da­cieux qu’Evelyne ait uti­li­sé la thé­ma­tique de l’im­pos­ture. Est-ce qu’un im­mi­grant, pour nous, c’est un im­pos­teur? Tu as vu la ra­di­ca­li­sa­tion des dis­cours, au­jourd’hui, c’est violent…»

Dans un monde d’opi­nions po­la­ri­sées, le créa­teur voit le théâtre comme «le lieu de la nuance », ce qui si­gni­fie tou­cher l’hu­ma­ni­té des spec­ta­teurs. Mais aus­si po­ser des ques­tions. «La pièce met col­lec­ti­ve­ment en jeu: Ba­shir fait par­tie de nous; qu’est-ce qu’on fait de lui main­te­nant?»

Ba­shir, c’est lui

En au­di­tion, Syl­vain Bé­lan­ger a été sé­duit par le jeu « dé­com­plexé» et l’ab­sence de for­ma­tage de Ra­bah Aït Ouya­hia. « J’avais l’im­pres­sion qu’il jouait sa vie à chaque phrase et ça de­ve­nait phy­sique. Et c’est un ac­teur de ci­né­ma : il est vrai tout le temps. On n’a pas fait de construc­tion de per­son­nage avec Ra­bah. C’est lui. »

Reste que comme le ré­cit, la pro­duc­tion fut une ex­pé­rience de trans­mis­sion : «J’ai au­tant mon­té un spec­tacle que don­né une for­ma­tion en ac­cé­lé­ré.» Bé­lan­ger rap­pelle que même pour un co­mé­dien aguer­ri, un so­lo est une ex­pé­rience éprou­vante. « Ra­bah met les bou­chées triples en par­tant, mais c’est ça le pro­pos. Et je crois que ce dan­ger va créer dans la salle quelque chose de vrai. »

«C’est comme s’il m’ap­prend à faire du surf et que je ne sais pas na­ger», ré­sume l’in­ter­prète, fai­sant s’es­claf­fer son met­teur en scène. Cette aven­ture en ges­ta­tion de­puis neuf mois, Ra­bah Aït Ouya­hia la qua­li­fie du «pro­jet de ma vie». «Je fais des cau­che­mars, j’ai per­du 14livres, mais c’est im­por­tant de culti­ver ce stress. Il pa­raît une fai­blesse main­te­nant, mais comme dans le rap, avant de mon­ter sur scène, il va y avoir une ex­plo­sion en moi, et c’est ce que je vais don­ner.»

Et dans ce spec­tacle qui met en scène le temps de la re­pré­sen­ta­tion, cette in­cer­ti­tude, cette so­li­tude de l’in­ter­prète de­vient le mo­teur de sa per­for­mance. «Mon com­bat face au [monde du] théâtre, c’est la lutte de Ba­shir pour son in­té­gra­tion.» BA­SHIR LAZ­HAR Texte: Evelyne de la Che­ne­lière. Mise en scène : Syl­vain Bé­lan­ger. Du 19 sep­tembre au 14 oc­tobre, au Centre du Théâtre d’au­jourd’hui.

PE­DRO RUIZ LE DE­VOIR

En au­di­tion, Syl­vain Bé­lan­ger a été sé­duit par le jeu dé­com­plexé et l’ab­sence de for­ma­tage de Ra­bah Aït Ouya­hia.

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