Bon­nie et Clyde, icônes sans âge

Il y a 50 ans, le film d’Ar­thur Penn dé­bri­dait le ci­né­ma et chan­geait la donne à Hollywood

Le Devoir - - CULTURE - FRAN­ÇOIS LÉVESQUE à Qué­bec

Se re­plon­ger dans le contexte his­to­rique de la sor­tie d’un film per­met sou­vent de mieux ap­pré­cier ce­lui­ci. On prend alors la pleine me­sure d’en­jeux propres à l’époque, d’un com­men­taire so­cial sous-ja­cent, voire d’in­no­va­tions par rap­port aux tech­niques et pro­cé­dés d’alors. Ce fai­sant, on constate sou­vent qu’il est bien des chef­sd’oeuvre qui, en leur temps, ne furent pas re­çus comme tels. Dif­fi­cile à croire avec le re­cul, mais ce fut le cas de Bon­nie and Clyde, d’Ar­thur Penn. À l’oc­ca­sion du cin­quan­te­naire du film, le Fes­ti­val de ci­né­ma de la ville de Qué­bec le pré­sente ce di­manche en pro­jec­tion spé­ciale. Re­tour sur un film qui chan­gea la donne à Hollywood.

L’aven­ture na­quit d’un mé­lange de las­si­tude pro­fes­sion­nelle et de ci­né­phi­lie exa­cer­bée. Tous deux em­ployés du ma­ga­zine Es­quire, Ro­bert Ben­ton et David New­man se sen­taient mûrs pour un chan­ge­ment de car­rière, leurs rêves de ci­né­ma nour­ris par les films de la Nou­velle Vague fran­çaise. Vint cet ar­ticle ré­tros­pec­tif sur le couple de bra­queurs Bon­nie Par­ker et Clyde Bar­row, qui avaient sé­vi du­rant la Dé­pres­sion, et ce fut le dé­clic.

Une fois leur scé­na­rio écrit, Ben­ton et New­man l’en­voyèrent à Fran­çois Truf­faut, in­té­res­sé mais dé­jà pris par son adap­ta­tion de Fah­ren­heit 451. Puis, voi­ci que la star hol­ly­woo­dienne War­ren Beat­ty al­la ren­con­trer Truf­faut à Pa­ris pour lui pro­po­ser un film sur Édith Piaf. Truf­faut dé­cli­na l’offre, mais lui par­la du scé­na­rio écrit par deux jeunes com­pa­triotes amé­ri­cains…

Scis­sion cri­tique

À sa sor­tie, Bon­nie and Clyde fit grand bruit, po­la­ri­sant une cri­tique qui cé­lé­bra ou conspua le film avec cette pro­pen­sion à l’hy­per­bole ty­pique de la pro­fes­sion. Pour l’anec­dote, le dé­funt Fes­ti­val in­ter­na­tio­nal de films de Mon­tréal (1960-1967) en eut la pre­mière mon­diale.

Dans Le De­voir, An­dré Ber­trand se mon­tra cin­glant, et bien des col­lègues amé­ri­cains se fen­dirent de textes aus­si la­pi­daires que le sien. «Le Bon­nie and Clyde d’Ar­thur Penn a toutes les ap­pa­rences du na­vet […] De l’ac­tion, beau­coup d’ac­tion pour ré­flé­chir le moins pos­sible: des vols d’au­tos, des courses-pour­suites à tra­vers champs, un couple de cam­brio­leurs sym­pa­thiques et leurs hold-up, leurs meurtres, leurs bonnes ré­so­lu­tions: aban­don­ner le crime, se re­faire une vie. C’est évi­dem­ment à cet ins­tant stra­té­gique que

«Alors que les corps se tordent sous l’im­pact des balles, il était dif­fi­cile de ne pas pen­ser (même en 1967) que ces deux per­sonnes sé­pa­rées dans l’es­pace ci­né­ma» vi­vaient l’une des meilleures scènes de baise de l’his­toire du Le cri­tique David Thom­son, dans The Guar­dian

les rêves s’ef­fondrent et que la jus­tice frappe : fu­sillade. Bon­nie et Clyde gisent dans leur sang trop rouge à deux pas l’un de l’autre et sans avoir pu s’embrasser une der­nière fois, mal­heu­reux Tris­tan et mal­heu­reuse Yseult pour mi­di­nettes.»

À l’in­verse, le lé­gen­daire Ro­ger Ebert si­gna dans le Chi­ca­go Sun-Times une cri­tique di­thy­ram­bique : « Bon­nie and Clyde, une oeuvre de vé­ri­té et d’éclat, marque une étape im­por­tante dans l’his­toire du ci­né­ma amé­ri­cain. […] Dans Bon­nie and Clyde, de vraies per­sonnes meurent. Avant de mou­rir elles souffrent, hor­ri­ble­ment. Avant de souf­frir elles rient, et jouent aux dames, et font l’amour — en­fin, elles es­saient. Ces per­sonnes de­viennent des gens qu’on connaît, et lors­qu’elles meurent, il n’est pas agréable du tout d’être dans la salle. Quand les pro­ta­go­nistes sont abat­tus dans Bon­nie and Clyde ils sont lit­té­ra­le­ment dé­chi­que­tés. Peut-être ce­la pa­raît-il cho­quant. Mais peu­têtre, à l’heure ac­tuelle, est-il utile de rap­pe­ler que les balles dé­chirent vrai­ment la peau et les os.Sous la di­rec­tion d’Ar­thur Penn, ce film s’adresse pré­ci­sé­ment et im­pi­toya­ble­ment à l’époque dans la­quelle nous vi­vons. »

Dans sa cri­tique, Ebert dé­crit en outre les com­po­santes contra­dic­toires d’un film dont il dit qu’il est à la fois rem­pli de « beau­té » et de « nau­sée ». Ce qui contri­bue à cette im­pres­sion de «vé­ri­té», car se­lon lui, c’est là l’es­sence même de la vie, la­quelle est ra­re­ment re­pré­sen­tée au ci­né­ma dans toute sa com­plexi­té.

Au pas­sage, Ebert men­tionne le vo­let char­nel qui est, là en­core, tout sauf sim­pliste. S’il ne s’y at­tarde pas, il reste que ce seul as­pect pour­rait jus­ti­fier maints es­sais.

Fu­sillade or­gas­mique

Car que pré­sente d’em­blée le film, si­non deux des ac­teurs les plus pho­to­gé­niques de leur gé­né­ra­tion: War­ren Beat­ty et Faye Du­na­way (dont le style dans le film est en­core co­pié à ce jour)? Ils n’ont rien à voir avec les vrais Clyde Bar­row et Bon­nie Par­ker. Plu­tôt que d’af­fai­blir le film, ce par­ti pris«glam ou­ris ant»,u ne fois n’ est pas cou­tume, lui confère une pro­fon­deur ac­crue. De fait, iro­nie su­prême, ces deux su­perbes jeunes gens si épris l’un de l’autre n’ar­rivent pas à consom­mer leur amour puisque Clyde est im­puis­sant. De cette frus­tra­tion naît une ten­sion qui, ju­me­lée à celle in­hé­rente à la traque dont le couple fait l’ob­jet, ex­plose, lit­té­ra­le­ment, lors de l’in­ou­bliable sé­quence fi­nale.

Brillam­ment construite, la fu­sillade qui clôt le film consti­tue une le­çon de maître, no­tam­ment parce qu’on y montre une chose pour mieux en dé­si­gner une autre, et que ces deux choses sont par sur­croît an­ti­thé­tiques. Or, grâce aux pou­voirs conju­gués de l’écri­ture, de la mise en scène, du mon­tage et du jeu, il y a fu­sion.

David Thom­son, qui re­vint sur la­dite sé­quence dans The Guar­dian en 2010, en ex­plique très bien les deux ni­veaux de lec­ture. «Le réa­li­sa­teur Ar­thur Penn, l’un des rares ar­tistes de la vio­lence, a conçu la fu­sillade au ra­len­ti sous plu­sieurs angles culmi­nant dans un mon­tage de des­truc­tion bru­ta­le­ment dé­cou­pé (Dede Al­len a fait le mon­tage). Re­mar­quez comment les amants de­vinent que c’en est fi­ni juste avant le dé­but de la fu­sillade. Il y a ces ra­vis­sants gros plans, puis cet ins­tant de com­mu­nion in­time qui s’éti­re­ra jus­qu’à la pos­té­ri­té. »

«Alors que les corps se tordent sous l’im­pact des balles, il était dif­fi­cile de ne pas pen­ser (même en 1967) que ces deux per­sonnes sé­pa­rées dans l’es­pace vi­vaient l’une des meilleures scènes de baise de l’his­toire du ci­né­ma. Y avait-il dé­jà eu un mo­ment où l’équa­tion entre le sexe et la vio­lence était plus em­pha­tique ou en­ivrante ? »

Ain­si, c’est dans la mort que Bon­nie et Clyde at­teignent en­fin l’or­gasme. Cette as­so­cia­tion mé­ta­pho­rique entre le sexe et la vio­lence, au­da­cieuse en 1967, est peut-être à blâ­mer pour la ré­ac­tion épi­der­mique de cer­tains cri­tiques d’alors, qu’on sent heur­tés plus mo­ra­le­ment qu’es­thé­ti­que­ment par le film.

Seule l’His­toire

Quoi qu’il en soit, et comme il se doit, c’est l’His­toire, et l’His­toire seule, qui tran­cha. En dé­pit de la contro­verse, Bon­nie and Clyde re­çut dix no­mi­na­tions aux Os­car et ou­vrit la voie, avec Le lau­réat (The Ga­duate, de Mike Ni­chols) pa­ru la même an­née, au Nou­vel Hollywood, qui dé­bri­da un temps la pro­duc­tion amé­ri­caine avant que celle-ci ne se re­for­ma­tât au cours des an­nées 1980.

Dif­fi­cile, au bout du compte, de ne pas se mon­trer ad­mi­ra­tif en­vers Ro­ger Ebert, qui y al­la de cette conclu­sion: «Il s’agit très clai­re­ment du meilleur film amé­ri­cain de l’an­née. Il s’agit aus­si d’un ja­lon. Dans les an­nées à ve­nir, il est tout à fait pos­sible que Bon­nie and Clyde soit consi­dé­ré comme le film phare des an­nées 1960, mon­trant avec tris­tesse, hu­mour et un sens du dé­tail im­pla­cable à quoi une so­cié­té en était ar­ri­vée. Le fait que l’his­toire soit cam­pée il y a 35 ans im­porte peu. Il fal­lait la cam­per quelque part. Mais le film a été fait main­te­nant et il parle de nous.» Que d’acui­té, voire de pres­cience, dans ce texte pa­ru il y au­ra bien­tôt 50 ans, soit le 25 sep­tembre 1967. Fran­çois Lévesque est à Qué­bec à l’in­vi­ta­tion du FCVQ.

WAR­NER BROS.

Faye Du­na­way et War­ren Beat­ty dans le film my­thique

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