Abor­der la mort

Avec L’éter­ni­té en temps réel, le col­lec­tif Grande Sur­face pro­pose une nou­velle plon­gée dans les mots de Ro­dri­go García

Le Devoir - - CULTURE - FRAN­ÇOIS JARDON-GO­MEZ COL­LA­BO­RA­TEUR

Pour Joa­nie Poi­rier et Mi­ckaël Té­traultMé­nard, deux des membres du col­lec­tif Grande Sur­face, né en 2014 lors de leurs études à l’UQAM, la créa­tion en groupe, avec des voix mul­tiples, a tou­jours été un mo­dèle fé­cond. Dans le cas de Grande Sur­face, la force du col­lec­tif vient de ses membres aux ho­ri­zons di­vers (théâtre, danse, vi­déo, mu­sique).

Ceux qui se disent« plu­tôt in­ter ar­tis­tiques que mul­ti­dis­ci­pli­naires» pri­vi­lé­gient la créa­tion lente, la re­cherche for­melle qui s’ap­puie sur cha­cune des dis­ci­plines pri­vi­lé­giées par les in­di­vi­dus du groupe dans l’es­poir de créer à chaque spec­tacle une nou­velle forme d’art vi­vant. « Ça nous per­met de ne pas nous can­ton­ner dans un rôle pré­cis dans le pro­ces­sus de créa­tion, cha­cun contri­bue avec ses af­fi­ni­tés per­son­nelles et s’ins­pire du re­gard des autres », ex­plique Mi­ckaël Té­trault-Mé­nard.

Mort, fra­gi­li­té et en­fance

Grande Sur­face se donne comme mis­sion de son­der le rap­port que le spec­ta­teur en­tre­tien à la re­pré­sen­ta­tion, de le lais­ser na­vi­guer dans un es­pace lit­té­ra­le­ment et fi­gu­ra­ti­ve­ment ou­vert. Avec L’éter­ni­té en temps réel, ils pro­posent un la­bo­ra­toire plus proche de l’ins­tal­la­tion, de l’art vi­suel, voire du dé­am­bu­la­toire. Im­pen­sable, pour eux, de ne pas in­ves­tir l’es­pace de la Sa­la Ros­sa, dans le cadre du fes­ti­val Phé­no­me­na, pour y pla­cer le dis­po­si­tif scé­nique dans l’as­sis­tance, comme l’ex­plique Joa­nie Poi­rier : « On veut que le spec­ta­teur ait de la li­ber­té, sans le contrô­ler, qu’il re­marque que, s’il bouge ou non, il ne ver­ra pas les mêmes choses. » Son col­lègue abonde dans son sens: «Il va fal­loir que les gens soient dé­gê­nés, qu’il y ait des ex­plo­ra­teurs dans la salle qui viennent s’as­seoir dans la tente avec nous, si­non on au­ra ra­té quelque chose.» D’où le tra­vail sur les ac­tions faites à pe­tite échelle, mais re­pro­duites en très gros sur un écran, ques­tion de mul­ti­plier les points de vue.

L’éter­ni­té en temps réel ex­plore un thème qui touche tous les membres du col­lec­tif : « Dans la der­nière an­née, on a tous cô­toyé la mort de près ou de loin, alors tout le monde avait be­soin de fouiller ce thème-là », dit la créa­trice. Le spec­tacle parle de mort et de fra­gi­li­té, mais aus­si d’en­fance. L’ex­plo­ra­tion de la perte de l’in­no­cence quand l’hu­main est en contact avec la mort, les créa­teurs la re­trouvent dans les mots de Ro­dri­go García, au­teur ar­gen­tin connu pour son re­gard grin­çant sur la so­cié­té contem­po­raine, dont ils tirent un col­lage, comme pour leur pre­mier spec­tacle.

Sen­sible, mais iro­nique

Pour le col­lec­tif, García est l’au­teur ac­tuel qui ex­prime le mieux leurs in­quié­tudes : « Il a une fa­çon de par­ler de notre mode de vie contem­po­rain juste as­sez sen­sible pour être tou­chant et juste as­sez iro­nique pour nous faire nous re­mettre en ques­tion. Son par­cours de pu­bli­ciste qui se tourne vers la dra­ma­tur­gie m’in­té­resse aus­si, parce que nous sommes nous-mêmes ame­nés, en tant qu’ar­tistes, à réuti­li­ser des codes de la pu­bli­ci­té et du mar­ke­ting », ex­plique Té­trault-Mé­nard.

Le spec­tacle s’ins­crit dans la li­gnée de leur créa­tion pré­cé­dente, qui por­tait sur la quête ma­la­dive du bien-être: « Pour nous, L’éter­ni­té en temps réel fait le pont avec ce qu’on a pré­sen­té en 2017 à ZH. Parce qu’on a peur de mou­rir, on se sou­haite une vie éter­nelle avant d’ar­ri­ver à la mort, on cherche tous les moyens pour se gar­der jeunes et se don­ner l’im­pres­sion qu’on est dé­ten­dus », dit Poi­rier.

N’al­lez pas croire pour au­tant que tout est sombre pour les ar­tistes du col­lec­tif. S’ils es­saient de créer de la beau­té vi­suelle et plas­tique pour contre­ba­lan­cer les mots crus de García, c’est aus­si pour ré­sis­ter à la ten­ta­tion du pes­si­misme : « Notre re­pré­sen­ta­tion, c’est bon en­fant, lu­dique. On ne se met pas au­des­sus des gens, c’est plu­tôt une in­vi­ta­tion à rire de nos tra­vers com­muns pour en­suite ré­flé­chir le monde en­semble », se­lon Té­trault-Mé­nard.

L’éter­ni­té en temps réel

Une créa­tion du col­lec­tif Grande Sur­face (Ch­loé Bar­shee, Jé­rôme Bé­dard, Clau­die Ga­gnon, Joa­nie Poi­rier, Claire Re­naud, Mi­ckaël Té­trault-Mé­nard et Vé­ro­nique La­chance). Dans le cadre du fes­ti­val Phé­no­me­na, à la Sa­la Ros­sa, le 14 oc­tobre à 19 h 30.

On veut que le spec­ta­teur ait de la li­ber­té, sans le contrô­ler, qu’il re­marque que, s’il bouge ou non, il ne ver­ra pas les mêmes choses JOA­NIE POI­RIER

MA­RIE-FRANCE COAL­LIER LE DE­VOIR

Mi­ckaël Té­trault-Mé­nard et Joa­nie Poi­rier, du col­lec­tif Grande Sur­face, se disent « plu­tôt in­ter­ar­tis­tiques que mul­ti­dis­ci­pli­naires ».

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