Ral­lier les forces vives

Le Devoir - - ÉDITORIAL - RO­BERT DU­TRI­SAC

Ce n’est certes pas dans l’al­lé­gresse que les pé­quistes sou­lignent les 50 ans de la fon­da­tion du Par­ti qué­bé­cois, is­su de la fu­sion du Mou­ve­ment Sou­ve­rai­ne­té-As­so­cia­tion (MSA) de Re­né Lé­vesque et du Ral­lie­ment na­tio­nal (RN), une for­ma­tion de droite di­ri­gée par l’ex-cré­di­tiste Gilles Gré­goire. Deux se­maines plus tard, le Ras­sem­ble­ment pour l’in­dé­pen­dance na­tio­nale (RIN), de Pierre Bour­gault, un par­ti so­cia­liste, se sa­bor­dait pour re­joindre le nou­veau par­ti. On le voit : le PQ était une large coa­li­tion aux ten­dances di­ver­gentes et im­pé­tueuses à cô­té de la­quelle la Coa­li­tion ave­nir Qué­bec a l’air d’une sage cho­rale qui chante à l’unis­son.

L’heure n’est donc pas à de fes­tives cé­lé­bra­tions pour les pé­quistes, dont le par­ti a ob­te­nu son pire score de l’his­toire en pour­cen­tage des voix. De fait, les deux par­tis qui se sont par­ta­gé le pou­voir de­puis 50 ans amorcent une dif­fi­cile pé­riode de re­cons­truc­tion. Du cô­té du Par­ti li­bé­ral, le di­rec­teur de la der­nière cam­pagne, Alexandre Taille­fer, semble avoir quelques idées bien ar­rê­tées sur le su­jet ; dans le mi­lieu des af­faires, on dit d’ailleurs qu’on ap­prend bien da­van­tage de ses échecs que de ses réus­sites. Au Par­ti qué­bé­cois, la ré­flexion est d’au­tant plus vi­tale qu’elle doit por­ter non seule­ment sur l’ave­nir d’un par­ti, mais aus­si sur ce­lui du mou­ve­ment sou­ve­rai­niste.

Il se­rait pré­somp­tueux de notre part de pro­po­ser des so­lu­tions toutes faites qui ré­gle­raient d’un coup de ba­guette ma­gique les sé­rieux pro­blèmes du PQ, un par­ti plon­gé dans une si­tua­tion qui né­ces­si­te­ra d’in­tenses ré­flexions et échanges. Al­lons-y tou­te­fois de quelques ob­ser­va­tions.

D’en­trée de jeu, men­tion­nons que les pro­blèmes du PQ ne datent pas d’hier. Dé­jà, la dé­faite de 2014 avait fait dire à bien des pé­quistes, comme Alexandre Clou­tier, que le par­ti de­vait être re­cons­truit et son pro­gramme, ré­écrit. Et Jean-Fran­çois Li­sée a fait la preuve que la so­lu­tion ne passe pas par des stra­té­gies fines où l’op­tion sou­ve­rai­niste est mise sous le boisseau et son ac­tua­li­sa­tion, re­por­tée à des ca­lendes plus ou moins grecques.

Les mou­ve­ments d’in­dé­pen­dance na­tio­nale s’ap­puient sur les forces vives d’une so­cié­té. C’était évi­dem­ment le cas dans les an­nées 1970, où le PQ de Re­né Lé­vesque in­car­nait un mou­ve­ment so­cial et cul­tu­rel, un pro­jet de so­cié­té ré­so­lu­ment pro­gres­siste. En Écosse, par exemple, le Scot­tish Na­tio­nal Par­ty a ral­lié les éco­lo­gistes, les fé­mi­nistes, les pa­ci­fistes, et il se pré­sen­tait comme le par­ti an­ti-aus­té­ri­té, sup­plan­tant dans ce rôle le Par­ti tra­vailliste. L’in­dé­pen­dance se fait avec les pro­gres­sistes et non pas avec les ré­ac­tion­naires.

L’iden­ti­té du peuple qué­bé­cois fait for­cé­ment par­tie de l’équa­tion : si nous étions « Ca­na­dians first and fo­re­most » comme la ma­jo­ri­té des ci­toyens de la fé­dé­ra­tion, l’en­jeu de l’in­dé­pen­dance ne se po­se­rait évi­dem­ment pas. Mais les ques­tions iden­ti­taires ne doivent pas oc­cul­ter le fait que le pro­jet porte sur la li­ber­té po­li­tique d’une na­tion plu­ra­liste. Le PQ a com­mis une grave er­reur en in­sis­tant sur le ca­rac­tère iden­ti­taire de sa charte des « va­leurs qué­bé­coises », ten­tant d’ex­ploi­ter les sen­ti­ments chau­vins et xé­no­phobes d’une frange ré­ac­tion­naire de la po­pu­la­tion sous le cou­vert d’une dé­fense de nobles prin­cipes ré­pu­bli­cains. Trop ra­di­cal, ce pro­jet de charte, qui di­vi­sait l’élec­to­rat, n’a fait qu’éloi­gner des ci­toyens — des jeunes, en par­ti­cu­lier — de l’op­tion sou­ve­rai­niste.

Si l’ac­ces­sion à l’in­dé­pen­dance est l’af­faire des forces vives d’une na­tion, le PQ, pour as­su­rer son ave­nir, doit pou­voir les ral­lier. Ses orien­ta­tions clai­re­ment so­ciales-dé­mo­crates ne de­vraient pas l’en em­pê­cher. Nous croyons aus­si que le PQ, avec son pro­gramme, est da­van­tage en phase avec la po­pu­la­tion que Qué­bec so­li­daire, dont le pro­gramme ex­hale des re­lents mar­xistes-lé­ni­nistes dès qu’on s’en ap­proche de trop près.

Or, la li­ber­té po­li­tique du Qué­bec n’a plus la cote. L’in­dé­pen­dance n’est plus es­sen­tielle quand il s’agit de se réa­li­ser sur le plan in­di­vi­duel ici ou ailleurs sur la pla­nète. Pour cer­tains, il y a quelque chose de sa­tis­fai­sant à vivre cha­cun pour soi dans un « État post-na­tio­nal » qui n’a pas d’iden­ti­té propre, comme l’a af­fir­mé Jus­tin Tru­deau, ci­toyens du monde trans­por­tés par une uto­pie mon­dia­li­sée, par­ti­sans d’un cos­mo­po­li­tisme apo­li­tique.

Un jour ou l’autre, nous en re­vien­drons. Et comme la ques­tion na­tio­nale de­meure ir­ré­so­lue, le pro­jet in­dé­pen­dan­tiste de­meure per­ti­nent. Le PQ n’a d’autre choix que de le por­ter avec dé­ter­mi­na­tion. Même si ral­lier à nou­veau les forces vives de la na­tion re­pré­sente une énorme tâche tant pour le par­ti fon­dé par Re­né Lé­vesque que pour l’en­semble du mou­ve­ment sou­ve­rai­niste.

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