L’in­dé­pen­dance ou le pou­voir

Le Par­ti qué­bé­cois est-il face à un choix im­pos­sible, comme le de­mande l’ex-pre­mier mi­nistre Lu­cien Bou­chard ?

Le Devoir - - PERSPECTIVES - MAR­CO BÉ­LAIR-CI­RI­NO COR­RES­PON­DANT PAR­LE­MEN­TAIRE À QUÉ­BEC

P lus d’un in­dé­pen­dan­tiste af­fi­chait un air sombre et abat­tu au len­de­main de la lourde dé­faite in­fli­gée par les élec­teurs au Par­ti qué­bé­cois le 1er oc­tobre der­nier. Ber­nard Lan­dry n’était pas du nombre.

« Des fois, je suis en­ra­gé, mais ja­mais dé­cou­ra­gé », sou­ligne-t-il dans un en­tre­tien dif­fu­sé sur les ondes de TVA jeu­di soir.

Quelques jours avant son dé­cès, M. Lan­dry a par­ta­gé des mo­ments forts de sa vie po­li­tique, qui était in­trin­sè­que­ment liée à celle du mou­ve­ment in­dé­pen­dan­tiste qué­bé­cois, au jour­na­liste Paul La­roque. La ma­la­die l’avait af­fai­bli phy­si­que­ment, mais n’était pas par­ve­nue à lui ôter l’es­poir de voir la na­tion qué­bé­coise choi­sir l’in­dé­pen­dance. Un « de­voir » que lui im­pose l’His­toire, se­lon lui. « Ça n’a pas de bon sens qu’une na­tion comme le Qué­bec soit trai­tée comme la simple pro­vince d’une autre na­tion. Sur­tout que notre na­tion, ce ne n’est pas n’im­porte quoi en termes éco­no­mique, cultu­rel, so­cial », fait va­loir le 28e pre­mier mi­nistre du Qué­bec, as­sis de­vant une grande fe­nêtre don­nant sur l’au­tomne et un dra­peau du Qué­bec gar­ni d’une bor­dure do­rée. « Al­ler cher­cher l’in­dé­pen­dance, pour une na­tion, c’est un de­voir, ce n’est pas juste un ac­ci­dent. Et puis, ça de­mande du cou­rage», pour­suit-il d’une voix claire au len­de­main de la vic­toire élec­to­rale de la Coa­li­tion ave­nir Qué­bec.

Le pa­triote de 81 ans n’avait pas re­non­cé à la « cause de [sa] vie », mal­gré l’éro­sion des votes ex­pri­més en fa­veur du Par­ti qué­bé­cois au fil des vingt der­nières an­nées; de 43% (76 dé­pu­tés élus) en 1998 à 17 % en 2018 (10 dé­pu­tés élus). « Le Par­ti qué­bé­cois, c’est le par­ti d’un idéal. Et un idéal, c’est plus dif­fi­cile à vendre que sim­ple­ment le tra­cé de l’au­to­route. Alors, Re­né Lé­vesque a fon­dé ce par­ti pour nous faire al­ler à l’in­dé­pen­dance na­tio­nale. Et puis, c’est ça qui est la mis­sion; qui l’était, qui doit le res­ter. On n’ar­rê­te­ra ja­mais le com­bat », pro­met M. Lan­dry dans une en­tre­vue ayant les al­lures de tes­ta­ment po­li­tique.

« Il n’était ja­mais dé­pri­mé »

La for­mule choi­sie par M. Lan­dry n’est pas sans rap­pe­ler le « Que l’on conti­nue, mer­ci ! » grif­fon­né sur un bout de pa­pier par le chef du Bloc qué­bé­cois Lu­cien Bou­chard de­puis son lit d’hô­pi­tal à l’au­tomne 1994.

« Pour lui, l’ave­nir du Qué­bec, ça pas­sait par la sou­ve­rai­ne­té. De­puis qu’il était pe­tit, de­puis le bi­be­ron, qu’il pen­sait ça, Ber­nard. Il l’a rê­vé. Puis, il n’a pas fait que rê­ver, il est en­tré dans l’ac­tion au maxi­mum », rap­pelle M. Bou­chard sur le pla­teau de LCN, après l’an­nonce du dé­cès de M. Lan­dry, mar­di.

Il rend un vi­brant hom­mage à M. Lan­dry : un homme « ex­trê­me­ment ta­len­tueux », « ex­trê­me­ment culti­vé », qui s’est avé­ré être « plus que [son] homme de confiance» lors­qu’il as­su­mait les res­pon­sa­bi­li­tés de pre­mier mi­nistre du Qué­bec, de 1996 à 2001.

«Vous sa­vez, dans la car­rière des sou­ve­rai­nistes, il n’y a pas eu beau­coup de grands som­mets, il y a eu beau­coup de dif­fi­cul­tés, beau­coup d’échecs… En tout cas, beau­coup de pé­riodes dif­fi­ciles, beau­coup de tra­ver­sées du dé­sert. [Ber­nard Lan­dry] n’était ja­mais dé­pri­mé», fait re­mar­quer M. Bou­chard, re­la­tant à son au­di­toire des mo­ments choi­sis où la vie de M. Lan­dry et la sienne se sont croi­sées et mê­lées.

Choix im­pos­sible ?

Après l’avoir re­mer­cié, l’ani­ma­teur de l’émis­sion spé­ciale, Pierre Bru­neau, lui de­mande ses im­pres­sions sur le Bloc qué­bé­cois. L’ex-pre­mier mi­nistre em­poigne sa canne. Son vi­sage se crispe. « Il y a as­sez de deuils comme ça. Je n’ai pas en­vie de par­ler de ça, de ce que c’est de­ve­nu que le Bloc », ré­pond-il. Le chef d’an­tenne lui de­mande alors comment il en­tre­voit l’ave­nir du PQ. M. Bou­chard se ras­soit. « Ça, c’est une grande ques­tion. Ça, c’est le di­lemme cor­né­lien. Le Par­ti qué­bé­cois se dis­tingue des autres par le fait que — mon­sieur Li­sée a chan­gé ça, mais en prin­cipe — [c’est] une coa­li­tion de gens plu­tôt de gauche, de plu­tôt de droite, mais liés par la sou­ve­rai­ne­té. […] Au­tre­ment dit, si on en­lève la sou­ve­rai­ne­té, il ne reste plus grand-chose. […] Par contre, la sou­ve­rai­ne­té, où est-ce que ça va me­ner le Par­ti qué­bé­cois ? Ça ne semble pas l’ame­ner au pou­voir. Un par­ti qui ne va pas au pou­voir, qu’est-ce que c’est ? » dé­clare-t-il, tout en ajou­tant que les mi­li­tants pé­quistes sont mûrs pour « de grandes ré­flexions ». « Ça va être dif­fi­cile», pré­cise-t-il. «On est tou­jours en ondes, là, je com­prends ! Je pen­sais qu’on fai­sait un “dé­brie­fing” en­semble. »

Pierre Karl Pé­la­deau lui a suc­cé­dé sur le pla­teau de LCN. Il fait aus­si al­lu­sion à l’« orien­ta­tion que le chef [Jean-Fran­çois Li­sée] avait don­née » au PQ, soit de «chas­ser les li­bé­raux» en 2018, puis de « réus­sir l’in­dé­pen­dance » en 2022. « Est-ce qu’on de­vait s’in­ter­ro­ger ? Je pense que les ré­sul­tats de l’élec­tion

Une chose aus­si im­por­tante, tu ne peux pas la né­gli­ger et pas­ser à autre chose: une na­tion qui peut être in­dé­pen­dante a le de­voir de l’être. Au­tre­ment, ça ne peut que fi­nir très mal sur le plan psy­cho­lo­gique, sur le plan éco­no­mique, sur le plan cultu­rel… Alors, moi, je ne me dé­cou­rage ja­mais.

BER­NARD LAN­DRY

sont là pour en té­moi­gner », sou­tient M. Pé­la­deau.

Il est « dif­fi­cile » pour un par­ti po­li­tique « gê­né » de sa prin­ci­pale pro­po­si­tion, l’in­dé­pen­dance du Qué­bec, de «faire le plein de votes», fait va­loir l’ins­ti­ga­trice du Mou­ve­ment Qué­bec in­dé­pen­dant, Mar­tine Ouel­let, au De­voir. « C’est sûr qu’en tas­sant l’in­dé­pen­dance, ça de­vient quoi, la rai­son d’être du Par­ti qué­bé­cois ? » s’in­ter­roge l’ex-dé­pu­tée de Va­chon au té­lé­phone. « Pour­quoi vo­ter pour le Par­ti vert s’il vous pro­met de ne rien faire en en­vi­ron­ne­ment pen­dant quatre ans ? » illustre-t-elle en­core.

La pré­si­dente du PQ, Ga­brielle Le­mieux, sou­tient que « le Par­ti qué­bé­cois n’a ja­mais re­nié ses convic­tions ». « [En vue du scru­tin du 1er oc­tobre der­nier,] on a ten­té des choses, on a es­sayé des stra­té­gies qu’on croyait être les meilleures au mo­ment où on les a choi­sies. Avec le re­cul, on n’est pas plus fous qu’un autre, on constate qu’elles n’ont pas fonc­tion­né», dit-elle sans am­bages au De­voir.

Les mi­li­tants du PQ au­ront l’oc­ca­sion de ré­flé­chir en­semble aux causes de la dé­faite à l’oc­ca­sion d’une confé­rence na­tio­nale des pré­si­dentes et des pré­si­dents (CNPP), le week-end pro­chain à Mon­tréal.

« Tour­née vers l’ave­nir », Ga­brielle Le­mieux leur po­se­ra la ques­tion: « Comment peut-on mettre le Par­ti qué­bé­cois au ser­vice du mou­ve­ment in­dé­pen­dan­tiste ? »

De Ver­chères, Ber­nard Lan­dry a lan­cé, au crépuscule de sa vie, un ul­time ap­pel aux in­dé­pen­dan­tistes en vue des élec­tions gé­né­rales de 2022 : « Joi­gnons nos forces ! » « Si tous les in­dé­pen­dan­tistes quel que soit leur par­ti quand le temps de l’élec­tion ar­rive font front com­mun, on gagne », a-t-il pa­rié.

JACQUES NA­DEAU AR­CHIVES LE DE­VOIR

« Vous sa­vez, dans la car­rière des sou­ve­rai­nistes, il n’y a pas eu beau­coup de grands som­mets, il y a eu beau­coup de dif­fi­cul­tés, beau­coup d’échecs… En tout cas beau­coup de pé­riodes dif­fi­ciles, beau­coup de tra­ver­sées du dé­sert. [Ber­nard Lan­dry] n’était ja­mais dé­pri­mé », confie l’ex-pre­mier mi­nistre du Qué­bec Lu­cien Bou­chard. Sur cette pho­to, MM. Lan­dry et Bou­chard pro­noncent un dis­cours en 1998.

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