Ren­contre im­pré­vue

Le Gaboteur - - CRÉATION LITTÉRAIRE - Na­dia Mar­mouche

Les yeux fer­més, la bouche ou­verte et les bras croisés, mon fian­cé est sû­re­ment le plus bel homme du monde. Le so­leil brille sur son vi­sage à tra­vers le hu­blot de l'avion. Ma main dans la sienne, je suis cer­taine qu'il fe­ra un bon ma­ri et un bon père un jour.

Je n'ai ja­mais connu mon père. J'ai tou­jours vou­lu le connaître mais ma mère a tou­jours re­fu­sé d'en par­ler avec moi. Elle me di­sait seule­ment qu'il s'ap­pe­lait Frank et qu'ils se sont ren­con­trés à Saint-Pierre. Quand je lui de­man­dais d'avoir plus de dé­tails à pro­pos de lui, elle me sou­riait tou­jours et me di­sait seule­ment “C'est juste Frank”. Le mes­sage du ca­pi­taine in­ter­rompt mes pen­sées et ré­veille Mathieu. On va bien­tôt at­ter­rir à Saint-Pierre.

Quelle coïn­ci­dence que je vais rendre vi­site à la fa­mille de mon fian­cé à Saint-Pierre, la ville na­tale de mon père bio­lo­gique. Je me de­mande si par ha­sard je le croi­se­rai dans la rue sans m'en rendre compte! J'ai­me­rais bien re­trou­ver mon père mais je ne vais pas le cher­cher, comme il ne m'a ja­mais cher­chée. J'ai pas­sé ma vie à me de­man­der pour­quoi il n'a ja­mais vou­lu me connaître. Ma mère a rem­pli l'es­pace vide dans mon coeur qu'il avait lais­sé. Même si elle est dé­cé­dée, elle est tou­jours avec moi. Ce­pen­dant à cet ins­tant, en at­ter­ris­sant à l'ar­chi­pel co­lo­ré, le dé­sir de faire la connais­sance de mon père bio­lo­gique de­vient plus fort.

La voix de l'agente de bord passe sur l'in­ter­com mais je ne l'écoute pas; je re­garde par le hu­blot. Je re­garde la ville où ma mère a ren­con­tré l'homme qui se­rait mon père, là où, vingt-trois ans plus tard je fe­rai la connais­sance de ma nou­velle fa­mille. « On y va Ca­ro? » Mathieu me de­mande. Il est dé­jà de­bout dans l'al­lée avec son sac sur son dos. Ça y est. On est ar­ri­vés.

Le vi­sage d'une femme s'al­lume avec un grand sou­rire lors­qu'elle voit Mathieu. Je la re­con­nais des pho­tos; c'est sa mère. Elle nous a ac­cueilli à l'aé­ro­port; le vi­sage plein de joie et les yeux dé­bor­dant de larmes. C'est évident que ça fait long­temps qu'elle n'a pas vu son cher Mathieu. Quand elle le tient dans ses bras j'ai un peu mal au coeur comme ma mère me manque beau­coup.

Au sou­per je suis as­sise à cô­té du père de Mathieu. La table est bien dé­co­rée, les us­ten­siles sont en ar­gent et les verres de vin rouge com­plètent le cou­vert. Il me fait rire, on parle de tout. Pour un ins­tant je suis ja­louse de Mathieu comme il peut ap­pe­ler cet homme si sym­pa son père. Il me pose des ques­tions sur mes études et mes loisirs. « Fran­çois ché­ri laisse la pauvre fille tran­quille» la mère de Mathieu dit à son ma­ri en sou­riant.

Fran­çois rit et me de­mande: « Donc, que font tes pa­rents? » « Ma mère est dé­cé­dée l'an­née der­nière et je n'ai ja­mais connu mon père. En fait, ma mère a pas­sé quelques mois ici pour ses études et c'est à ce mo­ment là qu'elle a fait la connais­sance de mon père. » Je lui ai ré­pon­du es­pé­rant que mon sou­rire ca­chait bien ma peine.

« Ah bon! Et en quelle an­née est-ce qu'elle a étu­dié ici? » me de­mande-t-il. Sa voix de­vient plus sé­rieuse. Je me de­mande s'il connais­sait mon père.

« En 1993, l'an­née avant ma nais­sance.» Je lui ré­ponds avec es­poir. « Ta mère s'ap­pe­lait com­ment?» me de­mande-t-il la voix trem­blante. « Ca­the­rine.» Je conti­nue: « Mon père s'ap­pe­lait Frank. Estce que vous le connais­sez?» Ses yeux ne sou­rient plus et la lueur d'es­poir que j'avais de re­trou­ver mon père se dis­sipe. « Caroline, c'est moi, Frank» il dit tran­quille­ment. « C'est moi ton père.»

Je reste im­mo­bile, bouche-bée. La salle tourne au­tour de moi. L'im­pact de ses mots me dé­chire. Mon fian­cé est en réa­li­té mon de­mi-frère. J'avais tou­jours vou­lu connaître mon père mais je ne sa­vais pas que le prix se­rait si cher, qu'en re­trou­vant mon père je per­drais l'amour de ma vie.

Pho­to : Cour­toi­sie de Na­dia Mar­mouche

Na­dia Mar­mouche

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